‹ Œuvres complètesChapitre 63 sur 416 · CHAPITRE LUI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LUI

Le déjeuner. Philosophie. Petit voyage.

Levés avec le .soleil, dès que nous fûmes à table, Théophanie entra d'un air riant, nous apportant du lait el des fruits. Elle pria Phanor de lui pardonner la petite s iperclierie de la veille, avouant que, n'ayant jamais fréquenté les bosquets du Parnasse , elle avait été ob!i^;ée de s'adresser à Bion pour lui répondre. Plianor, apaisé par l'enjoueineut et l'aménilé de cette aimable enfant , ,se jeta à ses pieds, demanda sa grâce, et promit, pour expier sa faute, im souvenir éternel à l'adorable Psyché.

Après cette expiation de Phanor, la confiance el l'amitié reviureni égayer notre petit banquet : Bion .surtout fut d'une gailé charmante. Je lui dis, frappé de son enjouement , que je le croyais le plus heureux des hommes. "Oui , me répondit-il, malgré la maxime de Solon, que nu! homme ne peut être déclaré heureux avant sa mort ; car la mort n'est qu'un moment. Bravons les lanlomes de la siq)erslition , elle sera peu redoutable. Je suis heureux aujourd'hui , parce que je ne contrarie pins mes gortls ni mon caraitère , que je \ is dans la retraite, que j'occupe mon esprit pour l'amuser, pour l'éclairer, et non par un désir insatiable de célébrité; que l'avarice, l'ambition , toutes les folles passions des hommes n'ont plus d'accès dans mon ôine , ne troublent pins mon repos ; que mes désirs sont à l'unis.son de mes moyens ; cpie je fais du bien autant qu'il m'est possible : la bienfaisance est mi iiarfum délicieux tpii remonte vers son antein-. Un jour, el le terme n'est pas loin , il faudra <]uitter cette maison , mes ombrages , mes livres, et cette Psyché qui embellit tout : quand l'idée de celte séparation ,se présente à mon esprit , j'y réfléchis un moment ; et , loin de m'at- Iri.stcr, je m'écrie: «Jouissons de la vie tandis que son tlambean dure encore. » Il s'adressa alors à Psyché, et lui dit : «Tu IVrmeras ma paupière, lu recueilleras mon dernier soupir. Ouand tu verras mon ;lme près de s'envoler, arréle-la un moinenl au passa,p;e par les sons tourhans de la lyre ; tu me joueras l'air que j'aime le mieux , el peuletre je momrai avec volupté. Vous voyez que le bonheur n'es! pas toujours comme ces frtiits fugitifs que Tantale ne peut atteindre; (pie noire destinée est poiu' l'ordinaire dans nos mains, el cpie .souvent c'est à tort que nous acrusons les dieux de nos peines. — Mais , lui dis-je, tous les lionimes n'ont pas une belle maison de campaifue , de

VOYAGES D'A iN TENOR.

la santé, une jolie maîtresse, de l'esprit, des lalens aimables. • — Connaissez-vous l'anecdote de Gygés, roi de L\dic ? On rapporte qu'il eut la curiosité de savoir s'il y avait quelque mortel plus heureux que lui. L'oracle consullé répondit que c'était Aglaus. Cet Aglaus , le plus pauvre des Arcadiens , n'avait jamais quitté le champ de ses pères , le cultivait de ses mains , el vivait content de son produit. Mais je veux vous montrer aujourd'hui un homme encore plus étonnant ; il n'a pas même un arpent de terre, il est perclus, et vit satisfait de son sort. .Son habitation n'est pas éloignée, je vous y accompagnerai. » Psyché voulut être du voyage , et nous pai'tiines ensemble.

La roule fut 1res agréable. Bion nous conta diverses anecdocles ; Phanor nousehantasa romance sur Théauo. INous le raillâmes sur son dernier mariage, dont il avait manqué le dénoùmenl ; il se prêta de bonne grâce à la plaisanterie , et nous arrivâmes de très belle humeur à la misérable cabane d'un mortel heureux. Je vis un homme d'un teint frais et vermeil , revêtu de haillons, accroupi sur l'âlre de .son foyer ; il avait devant lui , sur quelques charbons , une marmite qu'il soignait : il nous reçut d'un air riant. Bion nous fit apercevoir qu'il était privé de l'usage de ses jambes, paralysées depuis son enfance; il ne pouvait marcher que sur ses genoux ; il était seul dans cette chaumière enfumée. Je lui demandai si la marmite contenait de la viande. • Non ; ce sont des racines : je ne suis pas assez riche pour me régaler d'un tel mets. — De quoi vivez-vous? — De mon travail. Je fais des paniers, de petits meubles de bois. — Et cela vous sulfit '.' vous êtes coulent? — Comme un roi, surtout quand j'ai de l'ouvrage. — Mais au moins cette demeure vous appartient.'

— Je serais trop heureux ; un ami me la prêle. — Sortezvous quelquefois ? — Très rarement ; il faut me traîner sur les pierres, dans la boue ; et d'ailleurs je ne pourrais pas faire un long trajet. — Ne vous ennuyez-vous point, ainsi solitaire, abandonné? — Jamais. — .Savez - vous lire, écrire? — Je le voudrais , mais je m'en passe. — Vous n'avez pas peur dans cet endroit écarté , seiil, sans défense, impotent? — Peur! de quoi? Je n'ai rien à perdre; les voleurs sont comme les furets, ils flairent les richesses , et n'entrent pas dans les tanières du pauvre.

— Onel âge avez-vons ? — Quarante-quatre ans. — Vous avez toujoms été perclus et indigent ? — Toujours ; mais, {',i-âces aux dieux , l'appélit et le travail ne m'ont manqué que Ires rarement. » Je ne pouvais me lasser d'interroger ce philosophe de la nature, dont la sagesse, selon moi, était .supérieure ù celle de Pylhagore et de Zenon. Après plusieurs autres questions , nous lui demandâmes si nous pouvicms lui être nliles, ce qu'il désirait de nous. «De l'ouvrage, voilà tout. » Bion Inien promit. Nous voulûmes le iïialitier de quelque peu d'ai'gent, il le refusa. «Tu m'affliges, lui dit Bion. — Allims, j'accepte. Vous êtes d'iiomiét'is gens qui donnez par bonté d'âme, et non par ostentation. »

« Vous voyez, dil Bion, quand nous fûmes sortis, on va se nicher le bonheur ! Tani de gens opulens , de-s princes, des rois s'agitent, se tourmentent au sein de,s iSrandeursetdes plaisirs, el cet homme impotent, pauvre, sans .société, réduil â lui-même, est content de sa destinée ! O justes dieux, je reconnais là votre munificence! »

<7élait le moment de notre séparation ; elle fut touchante. Nos hôles nous embrassèrent avec le pins tendre inlérêt. Phanor ne pouvait s'éloigner de Théophanie; il

VOYAGES n'ANTÉNOR.

la qiiiitaif, revenait encore, recommençait ses adieux : enfin nous jiartiuies.

Pour lonipléter l'hisloire de Bion , je vais raconter sa mort, dont je fus instruit quarante ans après, par un hasard inespéré.

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