‹ Œuvres complètesChapitre 64 sur 416 · CHAPITRE LIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LIV

Rencontre de Théoplianic et d'Anténoi- au bout de quarante ans.

Je voyageais ; en passant devant le temple de Junnn , qui est sur le chemin de Phalère à Athènes . je voulus le visiter : la disposition en est remarquable. C'est une enceinte environnée de colonnes, sans murs, ouverte de tous les cotés : la forme de cet édifice me rappela , après quarante ans, la salle à mander de Bion dans l'ile de l'Amitié , construite à peu près sur ce modèle. Celte douce souvenance me rendit cet édifice plus agréal)le ; mon Sme s'y attachait, s'y arrêtait avec plaisir. Tout à coup j'aperçois une femme âgée qui me regardait attentivement : je l'examine à mon tour. A travers les rides et les injures du temps, je crus reconnaître ses traits et démêler les débris d'ime figure <'harmante. J'étais comme un voyageur qui visite les ruines d'un temple jadis superbe ; sa pensée rétrograde sur le passé ; il voit le temple debout : et , plein d'admiration , il s'écrie : ■■ Qu'il était beau ! quel dommage qu'il ne soit plus! .Cette femme et moi , nous observant toujours, nous approchions lias à pas l'un de l'autre. Quand nous fi'imes en face, nous restâmes plusieurs minutes sans nous parler. A la fin je lui dis : « Je crois que nous nous connaissons , que nous nous sommes vus eu d'antres lieux. — Oui, vos traits me frappent ! c'est le même visage , le même son de voix , la même taille. » En parlant ainsi , ses yeux me parcouraient de la tête aux pieds. « Oui, s'écria-t-elle, la ressemblance est parfaite : vous êtes le fils d',\nténor. — Anténor est mon nom ; mais je n'ai point de fils, et sûrement vous n'avez pas connu mon père. ^ Vous ! Anténor ! la chose est impossible ! — Elle est cependant véritable. — Vous souvenez-vous de Bion , de Théophanie? — Ah ! m'y voilà , je vous remets, vous êtes Théophanie. » A cette reconnaissance, nous nous embrassâmes tendrement , après quoi nous sortîmes pour rau.ser plus à l'aise. Je lui fis mille questions, elle m'accabla des siennes : elle ne revenait pas de son êtonnement sur ma fraîcheur, ma jeunesse : elle ne savait si j'étais un dieu ou un des génies dont Platon a peuplé le ciel. Je l'assurai que je n'étais qu'un simple mortel , destiné , ou condamné , peut-être , â passer les bornes de la vie humaine. « Et moi , me dit-elle , me trouvez - vous bien changée ? — Vous me paraissez encore aussi aimable qu'à vingt ans. • Cette réponse éludait la question : mais la sexagénaire Théophanie voulut bien s'en contenter. Je hii demandai ensuite des nouvelles de Bion , de l'époque de sa moi-t .«lia vécu encore treize ans après votre départ , toujours aimable et gai , toujours ocrupé de ses troupeaux, de moi et de la poésie. On ne s'aperçoit du déelin de son génie qu'à l'abondance de ses vers: plus il vieillùssail, plus sa muse était féconde : il est vrai que ses productions étaient des fleurs inodores et des fruits sans saveur. Ses vers les plus pas.saliles sont ceux qu'il composa peu de temps avant sa mort. Il a imité ces lampes qui. sur le point d'expirer, se ravivent et jetleid pour un moment une clarté inattendue. Je vais vous les dire , car je ne les ai pas oubliés (76'!.

O ma chère âme, ô tout moi-même.

Tu va.s descendre chez Pluton , Et par^ievant sa cour su|irêmc De tes hauts faits rendre raison.

Que dira ton ombre légère , Lorsque Mino.s au noir sourcil.

Demandera d'un Ion sévère Ce que lu lis ou voulus faire Quand tu logeais dans Ion étui?

Tu répondras : Je vais .sans peine, Juge éternel de ce pourpris , Vous raconter ce que je fis Quand J'habilais le beau domaine Ilu vieux Saturne et de .son Sis, El que j'avais figure humaine.

Tantôt grave stoïcien ,

Tantôt élève d'Épicure,

Je fis le mal , je fis le bien ;

Mais sans malice , à l'aventure ,

Suivant le froid , suivant le chaud ,

Qu'au grédesvenis il fait là-haul.

1,'homine , hélas ! n'est qu'une mactune ,

Et son àme , toute divine ,

Mais très liée auv lois du corps ,

Est faible , ou forte , ou raisonnable ,

Ou de raison très incapable ,

Suivant le jeu de ses ressorts.

Un vif désir de vaine gloire Me fit poêle cl bel esprit :

La vanité , l'on petit m'en croire , Plus ipic les filles de Mémoire , Fut le démon qui m'enhardit ; De quoi ma muse octogénaire Demande excuse à l'univers , Si l'univers , eomme j'espère , Entendit parler de mes vers.

De plus eiieor, comme |X)eIe , .l'eus des défauts assez nombreux :

Je fus colère , paresseux, IkMif , têtu , capricieux ; El souvent ma nuise indiscrète , Se moquant des pauvres humains , Lança sur eux ses traits malins.

Une autre erreur que je confesse , C'est mon ardeur pour le plaisir :

Bacchus , r.\niour, leur douce ivresse Flattant mes sens et ma faiblesse , Je ne vivais que pour jouir.

Ici-bas c'est un tort peut-être ; Mais j'aurais cru choquer les dieux.

Si sur les roses qu'ils font naître Je n'avais pas jeté les yeux.

Seigneur Mi nos, soyez lx>n diable , Songez que l'homme ne vaut rien , Et que de nous le moins coupable Est le pécheur qui veut le bien.

« Cet aimable poète est mort , pour ainsi dire , dans mes bras, an milieu de son troupeau. Quand il sentit que sa vie allait s'évanouir, il me pria déjouer un air qu'il aimait beaucoup. J'obéis , et j'aperçus encore un rayon de joie sur son visage livide. Au moment où je finis l'air, il cessa de vivre. Le bruit 5'est répandu qu'il était mort empoisonné ; et c'est à ce sujet que le poète Moschus s'écrie dans sa complainte sur la perte de son ami :

« Bion ' B on ' le poison vient d'abréger les jours ; en passant sur tes lèvres , comment n'a-t-il pas |ierdu sou vice et eoii amcrlume'»

VOYAGES D'ANTENOR

« J'ai fait graver sur son loniljeau , d'après ses ordres , l'épitaphe suivante ;

Ci-git Bion, quia passé quatre-vingt-trois ans sur la terre et n'en a vécu que quinze (77). »

Après re récit , cette beauté délabrée , cette Psyché , jadis si séduisante, fut oljligée de me quitter; son cliar l'attendait , et nous nous séparâmes pour jamais.

Je reviens à notre départ de chez Bion. Phanoi- ne me parlait que de l'aimable Psyché, nie jurait qu'il l'aimerait le reste de sa vie. • .Alais vous en jurie?, aulanl à la belle Théano. — Ah! quelle différence I s'écria-t-il : combien Théophanie l'emporte sur celle Athénienne ! — Aujourd'hui, parce quelle esl la dernière : mais nous verrons si quelque aulre beauté ne ternira pas les charme* de cette brillante Psyché. »

Parlant ainsi de nos amours, de Bion et de Lacyde, nous arrivâmes à Delphes.

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