CHAPITRE LVL
Lettre de Laslhénie.
Je reçus à Delphe.s une lettre de Laslhénie. " Joie et prospérité.
"Le temps n'efface point le souvenir trop cher de nos amours. Le bonheur passé gâte le calme et la douceur du temps pré.senl. Quelle solitude m'environne! la philo.sophie et l'amitié sont mon unique consolation. Éloignons ces tristes idées, et rentrons dans Athènes. Je ne sais si vous approuverez le trait du philosophe Abbauchus. Le feu prit l'antre jour à sa maison ; averti de Pincendie , il vole au secours d'un ami logé chez lui, au préjudice de ses deux enfans et de sa femme. Un des enfans a péi-i dans les flammes. Quand ou lui a demandé la raison de cette préférence :« On refait, dit-il, un enfant; refait-on un ami?»
«Je vous donnerai peu de nouvelles relativement au gouvernement et à la politique. Le peuple est toujours le même; il se laisse endormir par le manège et les adulations de ses démagogues; attaché, sous Soloii, à ses orou- . pations journalières, son intérêt personnel l'empêchait devenir consumer son temps aux a.sserablées générales. Depuis qu'il a obtenu un droit de présence, il accourt en foule, écarte avec insolence les riches et les citoyens distingués , qui .s'éloignent pour n'être pas exposés à des humiliations et à des violences. 11 passe ses journées dans les places pnblicpiesâ c<ouler les nouvellistes, à demander ce qu'il y a de nouveau. Au fond , ce peuple est sensible, mais léjjer, distrait , dissipé et crédule. Dans ce moment il y a de la fermentation et du tumidte, fruits infaillibles d'un état démocratique. La démocratie est le règne des méchans. Je me cache à la campagne ; je suis le précepte de Pythagore ; « Dans la tempête, adorez l'éiho. »
«Au défaut de nouvelles politiques, je vous parlerai de nos philosophes.
«Vous vous rappelez le cynique Cratès; il a deux filles d'Hipparchia, qui entrent à peine dans l'âge de puberté; il vient de les donnera l'essai, pour nu mois, à deux de ses disciples ; après ce laps de temps ils seront maîtres de
• Caliginosd nocte prrmit deiis.
VOYAGES D'ANTKiNOR.
IfS épouser ou de les renvoyer, suivant le lésuliat de leurs épreuves. Que pensez -vous de telle couvenlion philn,S()phique.^
"Vous avez ronnu l'rotajïoras? Les nia,",islral.s viennent de le bannir, el de coiulamner au feu son dernier ouvrage, où i! ose dire qu'il lie peut assurer s'il y a des dieux. ■•Parmi les choses, dil-il, qui m'enipêelicnt de le savoir, je compte en premiei' lieu le doute qu'on forme à ce .sujet, et la brièveté de la vie des hommes. »
" One autre de ses opinions est que l'âme n'est pas différente des sens. Voilà le pur malérlalisme. Que de léiiébres, d'incertitude! Qui .suis-je? d'où vicns-je? où vaisje? yuel éternel et profond sujet de dispute et de méditation (8i) I
• Lecolléjje des préIres s'est soulevé contre AnaxaDore, ce safje à qui vous avez oui dire «qu'il préférait une (joutle de .saf;es.se à des loiiues d'or. »Oii l'accuse d'inipiétéet d'irréligion, quoiqu'il reconnaisse une intelligence suprême qui a débrouillé le chaos. Il a élé condamné i mort par contumace. Lorsqu'on lui apprit sa sentence, il répondil avec tranquillité; « Il y a lonjj-lemps que la nature a prononcé coiilre mes juj^es et moi ce même arrêt de mort. »
« Nous venons d'apprendre celle de la Irnp célèbre Lais; ou la raconte de diverses manières. Les nus assurent qu'elle avait suivi nu jeune homme eu Thessalie, et que les femmes de ce pays, l'ayant allirée dans un lemple de Vénus, l'ont assommée à coups de pierres; d'antres disent qu'elle a succombé dans les champs de l'amour, .sons l'excès des plaisirs; elle entrait dans son automne. ( )n prétend que, pour ne pas cesser d'être ut ile, elle s'était érijiée eu proxénète.
• Je ne sais si vous connaissez les vers qu'on lui fit lorsqu'elle alla déposer son miroir dans le lemple de Vénus. Les voici ;
«.le le donne à Vénus , piiisqu'cili' est toujours belle ;
■ Il redouljle finp mes ennuis ; ".le ne .s,nirais me voir dans ce niiioir fldélc , "Ni lellequej'itais, ni telle qnc je suis.»
'iMon sexe ne sait pas vieillir; il me semble pourtant que des livres, quelques occupations, de la sanlé, des i;nùls imiocens et faciles, les douceurs de l'amitié, doivent suppléer l'éclat frivole cl passager de la jeunesse cl , de la beauté.
" Le philosophe Cléaiithe a délogé de ce monde d'une manicrc, les uns disent bizarre , d'autres philo.sophique. Il était malade, et son médecin lui avait prescrit la diète; en.suile le trouvant mieux, Il lui a permis de manijer. «Ce n'est pas la peine, dit-ll, de recommencer à vivre; et (luisqne me voilà sur la route , je la suivrai. » Il a refusé obslinément toute nourriture, et a péri d'inanition. Celle façon originale de sortir de la vie me rappelle la mort de Démorrite. Ce philosophe, fatigué d s infirmités d'une Imigue vieillesse, résolut de se laisser mourir de faim ; sa sieur en fut alarmée , et le pria de différer son trépas jusqu'après les trois fêtes deCérès; pour lui comlilaire , il se nourrit de miel . el vécut encore quelques jours. ,Je trouve dans nos philosophes un mélange d'originalilé, de vertus el de travers qui paraissent incompiliblcs. L'aiitour-proiire donne la soUuioudece prolilenie. Voilà, mon cher Anlénor, (ouïes les nouvelles quej'ai pu reciieilbr.
• C'est 1111 triage que j'ai fait parmi les cent etnncsol-
tises qu'on débite tous les jours dans Athènes ; car l'oisiveté est curieuse et babillarde. Jlais quelle absence ! j'oubliais la conversion miraculeuse de Polémon. C'était un de ces agréables libertins dont fourmille Athènes, qui mettait la suprême félicité dans la jouissance des sens et l'abandon à nue vie molle et oiseuse ; avec beaucoup d'esprit , il était loin d'imiter la sagesse et le goilt d'Épicnre et d'.\rislippe, qui, sans proscrire les plaisirs des sens, placent au premier rang ceux de l'esprit, yuel est en effet le bonheur d'un être ipù se renferme dans les sensations physiques; qui, réduit à un sentiment macliinal et aveugle , ne sait pas niulliplier et embellir ses jouis-sances par ses lumières el sa délicatesse ? Sou bmihcur est celui d'une huitre.
. «Pour revenir à Polémon, il avait passé la nuit dans un festin, chez la conrlisane Thaïs; le jour le surprit à table. Il sortit ivre d'amour el de vin, les cheveux épars, les pieds chancelans , la poitrine nue , .ses brodequins détachés, .sa couronne en lambeaux. Dans cet état, il voit la porte de l'école de Xénocrale ouverte; il entre, il s'assied, il écoute un instant le philosophe, le raille lui et ses disciples; lui dit qu'il donnerait sa morale, tous ses beaux préceptes pour un verre de vin de Cliio ou un baiser de Thaïs. Xénocrale ne se déconcerte point , et se met à parler de la tempérance el de la modestie. D'alxird la gravité du philosophe abattit la pétulance du jeune libertin ; bientôt elle fixe sou attention ; il écoute, est touché, rougit de son état. On le voyait , à mesure que .Xénocralcdi.scourail, se troubler, se baisser furtivement p inr rajuster ses brodequins , cacher ses bras nus sous San manteau et briser sa couronne. Depuis ce moment il mène la vie la pins austère ; il s'est interdit l'usage du vin; il s'exerce à la fermeté;!! ses progrès sontsi rapides, que dernièrement, ayant été mordu d'un chien qui par;iissait enragé, il resta sans émotion, impassible au milieu de cent personnes effrayées. Il aime la solitude autant qu'il avait aimé la dissipation : sa philosophie est pratique. Il dit f|u'il faut plus ajiir que spéculer. Il s'est relire dans nu petit jardin, et ses di.sciples, car il en a déjà , bâtissent des chaumières autour de la sienne. 11 n'est âgé que de trente ans.
« On vient m'avertir qu'il va se passer sur la place nue scène qui promet d'être plaisante, .l'y cours. Je vous en parlerai à mon retour. Adieu.
« iMe voilà revenue ; je me suis amusée , j'ai ri ; voici le fait. Il faul d'abord vous faire connaître le personnage qui a diverti le public à ses dépens: c'est un auteur comique, nommé .\na\andride, arrivé en celte ville après votre départ. Plusieurs de ses comédies ont eu du succès, parce qu'il a introduit des intrigues d'amour, des filles abusées et pleurant leur virginité ; cette nouveauté a réussi. iMais il ne corrige point ses ouvrages; jugez de leur mérite à la lecture. Cependant il est rétif à la censure, la repousse avec aigreur : cet esprit de présomption et de vanité est le Irait dominant de son caractère. Il affecte un grand faste; il a un soin extrême de ses cheveux; il porte une robe de pourpre à franges d'or, et comme il e.st de belle stature , de bonne mine, il impose par son extérieur. La scène qu'il vient de nous donner peint au mieux sa jactance et achève son portrait. Il a annoncé aupublic qu'il lirait une comédiesoiis le portique du roi ;.S.5 . On s'y est porté en foule. Il arrive magnifiqueineiit paré, et monté sur un superbe coursier; il lit sa pièce sans eu descendre. D'abord on applaudit, el le cou-
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tentement de lui-même érlalail sur son visage : mais , vers le milieu de la leeUire, des sijïnes d'imprnbalion ont troublé sa joie. Il jette un regard d'indir,nation sur le peuple, qui a la complaisance de se taire; de nouveaux nuH'nnires ayant encore blessé les oreilles délicates de ce poète, il a mis aussitôt son manuscrit en lambeaux , et s'est retiré fièrement au pas, à travers les huées et les ris qu'il bravait.
-Adieu, mon aimable ami ; je ne cesserais de vous écrire, si je n'écoutais que mon cnnir : une heureuse illusion vous rend présents ma pensée; vous êtes auprès de moi , je vous parle : des larmes de tendresse s'échappent de mes yeux. ,Iene .sais si c'est une erreur; tous les objets me parai.«sent voilés de ma tristesse; la nature semble partager mon deuil. O mon cherAnténor! à ton aspect, (oinme tout changerait ! la nuit la plus sombre brillerait de l'éclat du jour le plus doux. La santé d'.\ristippe est toujours languissante: cependant , connue la dissolution se fait sans effort et sans douleur , il se joue , pour ainsi dire, avec la mort ; il met à profit , autant qu'il est en lui, le peu de vie qui lui reste: son indifférence .sur ce dernier terme n'affaiblit pas mon inquiétude; l'idée d'une séparation éternelle est désespérante. Portez-vous bien: soyez heureux. •
Celte lettre réveilla mes regrets et mon amour; je tombai dans la tristesse: l'ennui delà vie accabla mon ;1me. Phanor s'effoi'ça de me dissiper par sa gaité , par les caresses de l'amitié, par des maximes de philosophie , et , pour me distraire, il pressa notre départ pour Sparte.
[Vous finies nos adieux au pieux Amyntor, qui purgea sa maison de nous avec plaisir. Je ne doute point qu'après notre départ il ue l'ail fait purifier, car il nous regardait comme des profanes entachés de philosophie et d'irréligion.