‹ Œuvres complètesChapitre 68 sur 416 · CHAPITRE LVIU · texte numérisé non relu

CHAPITRE LVIU

Ils .îe reposent chez une bonne femme. Ses mœurs. Sa vie. lli.sliiii'c d'.Mcaiidre.

Le soleil était à .sa plus i;rande élévation , la terre liriilait .sous nos pieds; nous nous trainions accablés de soif et de chaleur. Démonax seul marchait d'un pas infatigaljle.

Nous trouvâmes sur notre chemin une femme âgée qui, assise au pied d'un arbre, gardait quelques chèvres. Elle nous invita à venir nous reposer dans sa demeure, et à boire du lait de ses chèvres. Ce fut avec un air si affectueux et si pressant , que nous acceptâmes. Elle nous montra sa maison, ou plutôt sa chaumière; et nous la .snivimes.

Sa petite habitation, bâtie sur la pente d'une colline, consistait en une étable pour ses chèvres et les poules, et en deux chambres; vis-à-vis, deux vieux figuiers lui donnaient de l'ombre et du fruit. Ses figues, des légumes, ses chèvres, quelques ruches, c'étaient là ses richesses et .son empire. Cette nouvelle Baiicis se hâta, s'agita pour nous servir sa collation , du fromage, un vase de lait et du miel. La table de pierre était sous l'un des figuiers. Elle nous dit qu'elle avait donné à déjeuner sur cette même pierre au roi Agésilas. « Comment , s'écria Démonax , il y a soixante-seize ans qu'il est mort. — J'ignore l'époque de sa mort; mais je suis assurée de l'avoir vu ici il y a bien long-temps. Je l'ai enrore très présent à ma mémoire : il était petit, boiteux : il n'avait pas l'air d'un roi; mais, lorsqu'il parlait, on reconnaissait un grand honuiie, un digne Spartiate. — Dans quelle année a-t-il passé ici ':' lui demanda Démonax. — Je ne m'en .sou\ iens pas ; mais vous trouverez cette date gravée sur la pierre OH vous êtes assis. • Démonax lut, et vit (|u'il y avait quatre-vingt-six ans. .le demandai à Théodora, ainsi se nommait cette bonne femme, l'âge qu'elle avait alors. « C'était un an après mon mariage, vers ma vingt et unième année. — Vous avez donc, m'écriai-je, cent sept ans? — ,Je ne .sais, mais il y a bien du temps que je suis sur la terre. »

Nous admirâmes cette longue existence. Nous lui donnions an plus ((uatre-vingts ans. Elle jouissait de tous ses sens, marchail d'un pas ferme; .son dos était à peine courbé. Elle excita ma ciuMosité : je lui fis plusieurs qneslions. « Etes-vous seule dans cette solitude? — J'y suis avec mes chèvres et mon chien. J'ai ma petite fille mariée à deux stades d'ici, qui vient prendre mes fromages et mon miel pour les porter à la ville. -- Depuis quand habilez-vous cet asile ? — Depuis quatre-vingts ans, et je n'en suis sortie qu'une fois pour aller à Sparte. — De (juoi vous nourrissez-vous '.' — Du lait de mes chèvres et du miel de mes ruches. Du superflu je fais des économies qui me servent à régaler mes arrière- petits -enfans. — • Ktes-vous contente? ne désirez-vous rien?— Je désire (|ue cela dure long-temps. Au surplus, je sais (fu'il faut , mourir ; je suis résignée, et ce .sera quand Jupiter voudra. Du dit qu'il y a beaucoup de maux et de chagrins sur la terre; pourquoi cela? Jupiter est bien le niailre de nous rendre tons heureux. Ouant à moi, je ne dois pas me plaindre ; je n'ai jamais été malade , et je n'ai essuyé (|i".'un seul chagrin : ce fut quand mon brave mari fut tué. Hélas ! j'étais jeune encore I mais comme il mourut pour la patrie, j'en fus moins affligée. » Démonax lui demanda à quelle bataille il avait été tué. « Au siège d'une grande ville, ennemie de Sparte ; j'ai oublié son nom, mais le général se nommait Lysander. » C'était au siège d'Athènes, que faisait Lysander, homme habile, mais dangereux parson ambil ion et ses principes. Il disait qu'on amuse les enfans avec des hochets, et les hommes avec des paroles; que la vérité vaut mieux que le mensonge, mais (|u'il fallait employer l'iin et l'autre .selon l'occasion. .1 Vous n'avez pas, dis-je à cette femme, entendu parler

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de la guerre des Titans , du déluge de Deucalioii e ( Pnrlia. du siéjïe de Troie, d'Agamemnon, d'Achille, d'Hecloi'?

— iNon ; étaient-ce des ber<;ers, des musiciens, des prè- (i-es? — Que pensez-vous de \otre âme ? la croyez- <ous immortelle ? croyez-vous qu'elle périsse avec votre corps ?

— Je n'ai jamais sonfjé à cela. Hélas! le mois dernier, je vis mourir une de mes chèvres que j'aimais beaucoup; je lui parlai lona-tenips . elle ne me répondit jamais, elle qui m'entendait si bien ; c'est une preuve qu'elle était tout -à -fait morte. — Mais vous savez qu'après notre mort nous desceiulons au Tartarc, ou nous allons aux Champs-Elysées, suivant nos vertus ou nos vices? — On me l'a dit souvent dans ma jeuues,se. Mais je respecte les dieux , je ne fais de mal à personne ; au contraire, je donne du lait de mes chèvres à tous ceux qui pa.ssent ici : de quoi aurais -je peur ? — Seriez-vous bien aise de recommencer voire vie pour vivre comme vous avez vécu jusqu'à présent , et passer par les mêmes épreuves ?

— Sans doute, je le voudrais. ~ Voil,^ peut-être, dis-jc . le seul être raisonnable qui consentit à cette proposition. Nous tenons i la \ ie par l'espérance du mieux; mais trop d'épines et de maux l'a.ssié'jent pour désirer de renaitre à condition de passer par les mêmes situations. »

En me promenant autour de la maison, j'aperçus les ruines d'un f;rand édifice, des pierres, des marbres rongés par le temps, des tronçons de coloinies, des débris d'entablcinens, de corniches. Je rejoignis Théodora.et lui demandai l'explication de ces ruines antiques, qui annonçaient le régne du luxe et de l'opuleiue. • Oui, me dit-elle, cette cabane, aujourd'ui si chétive, était jadis un palais habité par un riche. Souvent, dans ma jeunesse, j'ai oui conter celte histoire; mais à mon âge les souvenirs s'effacent. » Démonax nous dit alors qne tous les Spartiates savaient cette anecdote, et qu'il allait nous la conter.

« Notre grand législateur Lycurgue, av ant de réformer notre gouvernement, voulut étudier les nin,'iu-s et les lois des autres pays. Il alla d'abord dans l'ile de Crète, d'où il se rendit en Asie, pour coin|)arer les uKcurs et le gouvernement austères des Oandiols a\ec les niifurs faciles et voluptueuses de la molle lonie. Ce fut là qu'il découvrit les iioémes d'Homère. Il les copia diligennnent, et les réunit en lui corjjs d'ou\ rage (pi'il apporta en Grèce, oi'i celte poésie n'était encore connue que par des morceaux détachés. Bientôt désiré et rappelé par les Lacédémouiens, il revint â Sparte, où il projeta de lui donner nu nouveau gouvcrnemeut. Avant d'exécuter son projet . il alla consulter l'oracle de Delphes; et après avoir sacrifié à Apollon , il implora la grâce de pouvoir établir une bonne constitution dans .son pays. La Pythie lui répondit, eu le noimnant le bien-aimé des dieux , qu'Apollon lui accordait cette faveur, et qu'il fonderait une cho.se publitpie la plus parfaite qu'il y aurait dans le monde. A son retour, par une opération très hardie, il ordonna le partage des terres : il voulait dépouiller l'opidence de son prestige, et attacher des douceurs à la pauvreté. Il partagea le terrain en trente mille portions égaies, qu'il distribua aux habitansdesenvirous de la ville, et neuf mille portions aux citoyens de Sparte. Les riches, indignés, lui opposèrent une lacl ion redoutable. Alcandre, homme opulent et très ambitieux, .se montra à leur tête, ameuta une partie du peuple coiUre Lycurgue, le poursuivit un bâton à la main , et lui creva un ail. Le malheur d'un si grand hoiinne ranima son parti ; le peuple même sentit sa

faute; et, emporté par un mouvement contraire, il sejela sur Alcandre, et l'allait déchirer, si Lycurgue lui-mêine, encore saignant de sa blessure , ne l'eût arraché à force de prières des mains de ce peuple irrité. C'est depuis cette époque qu'il est défendu aux Spartiates d'assister aux conseils avec un bâton.

" L'orgueilleux Alcandre ne put soutenir le séjour d'une ville d'où étaient exilés le luxe et les plaisirs, où le moindre citoyen marchait son égal , où le poids de la reconnaissance fatiguait son âme : il se retira dans cette maison, dernier asile du faste et de l'opulence, avec sa femme et un fils unique de trois ans. Sa femme, belle et sensible, employa les conseils de la raison, les touchantes prières, le charme de l'amitié, pour dissiper ses chagrins et animer sa solitude.

« Mais ni ses tendres caresses, ni le sourire et les grâces de .son enfant, ni la vue de la campagne, .sa douce tranquillité, ne purent adoucir et consoler cette âme exaspérée et hautaine. Le malheureux ! qui ne .savait pas ^ivre au sein des champs, avec la nature et une si douce société ! L'ennui le consumait ; sa haine contre sa patrie s'allumait de plus en plus. Enfin , ayant appris que Lycurgue avait publié une loi agraire, et divisé la Laconie eu trente mille parts pour les habilans, et en neuf mille pins près de la ville pour les vrais Spartiates, il ne put soutenir cet affront. Agité des Furies , une nuit il se lève; sa femme, éveillée, lui demande avec crainte et sensibilité : «Où vas-tu, mon ami? pourquoi me quitter? Si tu as des peines , des ennuis , dépose-les dans mon sein , je les partagerai , je te chercherai des con.solations. » Alcandre lui répond sèi'hement :« Cessez vos inquiétudes: je n'ai d'autre chagrin tpie relui de ne pouvoir dormir, et je vais respirer le frais. » Il entra dans un cal)inet voisin, enleva son fils qui dormait auprès de sa nourrice, écrivit nu billet qu'il remit à un esclave, en lui ordonnant de ne le donner à sa femme qu'à son lever. Regardez a gauche, continua Démonax , ce rocher si haut, si escarpé; Alcandre gravit au sommet, de là se précipite avec son enfant , tombe sur lui , l'écrase et se brise luimême.

"Sa femme, au point du jour, ne le voyant point revenir, se lève. L'esclave lui donne la lettre. Elle l'ouvre, jialpite de frayeur, et lit : ■ Je n'existe plus ; la vie m'était odieuse, je l'ai quittée. Pui.sse mon ingrate patrie périr de même ! Je la hais trop pour lui laisser mon enfant, qui, né poin- la fortune et les hoinieurs, est descendu au rang du dernier Spartiate. Adieu, consolez - vous ; j'étais à l)laindre. je ne le .suis plus. »A cette lecture, elle court, égarée, frénéti(pie de douleur, chercher les restes de son fils et de son époux ; peut-être se flattait-elle encore de leur sauver la vie. Elle arrive au pied du rocher. Quel affreux tableau! Alcandre, la tête enir'ouverte, respirait encore, mais sans counai.ssance ; et son fils, à son coté, n'avait plus déforme. L'infortunée regarde d'un (vil fixe ; son c<rnr se serre , son sang se j;lace ; elle ne peut parler. Enfin un soupir .sort du fond de .son âme, et ce fut le dernier : elle tomba morte sur son enfant.

« Dès que celle nouvelle fut parvenue à Sparte , le sénat ordonna la démolition de cette maison, monument d'orgueil et de démence. »

Ce récit fini, je demandai à Démonax la .suite de l'hi.stoire de Lycurgue. • Quand il vit que les principaux articles de son gouvernement étaient ajjpuyés sur des base.s solides, satisfait de son ouvrage, il assemlila le peuple et

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lui dit que la chose publique lui paraissait assez bien affermie pour le faire exisler avec sagesse et bonheur; mais qu'il y avait encore un point de conséquence qu'il ne pouvait leur coinnumiquer qu'après avoir consulté l'oracle d'Apollon: que cependant il les exhortait à observer inviolableinent leui' conslitiuion jusqu'à son retour de la ville de Delphes. Le peuple le pria de partir au plus lot. Lycurgue , avant son déijart, fit prêter serinent aux rois , aux sénateurs et au peuple . de garder ses ordonnances et ses statuts jusqu'à sou retour , sans y rien changer. Après ce .serment, il partit pour Delphes; il sacrifia à Apollon , et lui demanda si les lois qu'il avait données aux Spartiates pouvaient assurer leur félicité. Apollon répondit qu'elles étaient fort bonnes, et que la ville, en les observant, deviendrait très glorieuse et très renommée. Lycurgue envoya cette réponse à Sparte, et, après avoir sacrifié à Apollon , et pris congé de son fils el de .ses amis, il résolut de mourir, afin que ses concitoyens fussent à jamais liés par le serment qu'ils avaient fait d'observer fidèlement ses ordotniances. H était à celte époque assez ini'ir pour mourir , et pas as.sez âgé pour n'espérer encore de longs jours. Il acheva sa vie en s'abslenant de toute nourriinre. Il pensa qu'en mourant ])our sa patrie il mettait le comble à sa félicité et à la gloire de sa vie. »

Aprèsee récil, nous primes congé de cette digne Baueis ; nous l'embrassâmes en lui souhaitant la longue jouissance d'une vie si pure et si heureuse.

Nous nous entretînmes pendant la route du caractère et de la situation de celle femme (;ni, vertueuse par instinct et par sentiment, croyant aux dieux par préjugé, insouciante sur l'avenir, sans regret siu- le passé, bornantses jouissances à quelques besoins simples et naturels , ses études, ses coiniaiss.Tnces au soin de ses chèvres, et son ambition à leur pio.pirilé, ignorée de l'univers entier et l'ignorant de même, éiail peut-être l'individu le plus for tuné de la teire. Elle avait suivi machinalement les maxi ■ mes et la philosophie de nos sages.

«Vous admirez le bonheur de cette bonne femme? dis- je i Phanor. — Sans doute. — Eh bien ! voudriez-vous avoir la même existence; vivre solitaire, inconnu, dans l'ignorance et dans la pauvrelé; enfin être heureux au même prix :' — Je ne sais ; je crois que je n'accejjterais pas à pareilles conditions. — La raison? — .le l'ignore. — Je m'en doute, c'est par amour- propre. Vous vous croiriez humilié, dégradé d'être pauvre et sans esprit. Cependant la premiei'e sdence de l'honnue, la plus essentielle, esl celle du Ijonheur. Il ne s'agit pas dans ce monde, pour un instant dévie, d'être éloquent orateur, habile poète, grand capilaine; i Is'agit d'être heureux. — Je suis de voire avis; mais, malgré la voix de la raison, nul honnuc d'esprit ne voudrai! peut-être de la félicité de cette bonne feunne. »

Démonax nous interrompit pour nous montrer la ville de Sparte. Nous la saluâmes de loin ; elle est au fond de la vallée. Coumie nous admirions sa position: «Elle ne cède en rien, nous dit-il, à aucune ville du Péloponése pour lesagrémens des environs. Nous avons le lenqis de les parcourir. Je vous servirai de niystagogue. » Il nous conduisit dans un dédale de bosquets et de jardins ; emblèmes, devùses, statues, tout y parlait d'cvénemens mythologi([ues relatifs aux aventures de Castor et Pollux , d'Hyacinthe, de Léda, et .surtout d'Hélène, dont le nom élait écrit sur la plupart des platanes. On y lisait ces mois; Référez-moi j car je suis l'arbre d'Hélène.* C'est dans

ces lieux charmans, nous dit Démonax, que les filles de Sparte viennent chanter si souvent le fameux cantique que Sapho composa à l'âge de quinze ans , et qui commence de la .sorte : J'irginité, où fuyez-vous eiprês in'a- (,oir quittée!' '

De jardin en jardin nous arrivâmes à la ville: nous ne vîmes, en entrant, ni n uns ni barrières. Je demandai à Dénionax quel rempart la protégeait. • Nos bras. » .Nous étions fatigués: le crépuscule s'éteignait, et nous allâmes loger chez notre conducteur.

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