‹ Œuvres complètesChapitre 70 sur 416 · CHAPITRE LX · texte numérisé non relu

CHAPITRE LX

Accident dans le temple de Diane. Exercices des jeunes gens. Accouchement. Fameux sauls. Anecdotes.

L'n événement désastreux où nous faillîmes périr, accrut la mauvaise humeur de Phanor. Unjour de grande solennité, nous étions dans le temple de Diane; tout à coup le feu y éclate, se propage, et l'on voit trois fenunes qui , la torche à la main , atti.seut l'incendie. Le peuple , épouvanté , se précipite en foule vers la porte : on crie , on se presse, on s'étouffe. Les cris des eufans , les clameurs des femmes augmentent le désordre et la terreur. Ou me sépare de Phanor, ou m'enlraiue; je me trouve sur le parvis, froissé, moulu, déchiré. Cependant \e» éjihores doiuient des ordres. On arrête les trois Euménides qui , toujours furieuses, portaient le feu d'un bout du temple à l'autre. Je rejoignis Phanor, qui, plus maltraité que moi , maudissait la fête et le pays. Cependant on arrête l'activité des flammes , et l'on amène sur la place les trois incendiaires. C'étaient une mère et ses deux filles : celle,s-ci parai.ssaient charmantes, malgré le désordre de leur habillement et de leur coif.ure.

Lanière, nommée Déinocrila , les yeux pleins d'audace, exhortait ses deux filles à la constance, au mépris des supplices. Un des éphores lui ayant reproché son crime , «Kon, s'écria-l-elle, je venge Alcipe, mon époux, et le père de mes filles! Vous l'avez exilé sans aucun motif; vous nous avez défendu de le suivre; nous avons été condamnées à la honte , à la misère ; je me venge de votre injustice et de votre barbarie : mon seul regret est de ne pouvoir vous écraser tous sous les voi'ltes du temple. Allez, barbares, je n'ai pas le cœur assez bas pour vous demander la vie. • A ces mots elle s'arme d'un [loignard ; ses filles l'iiuitent , et toutes les trois se frappent aux yeux de l'asseiublée, immobile d'étonnement. Elles tombèrent inondées de sang dans les bras les unes des autres. Déinocrila, en expirant , évoqua INémésis, Até f93 ; elle voua sa patrie à Pluton , aux Furies, aux dieux punisseurs. s'il en existait. Celte scène d'horreur jeta la consternation dans la ville. Ou admira ceiiendant la fermeté, l'énergie de ces trois femmes.

Démonax nous avait annoncé un combat au Plalaniste cuire lesjeuiies gens. • Hier, dit-il, séparésen deux troupes, ils sacrifièrent au dieu Mars un petit chien , comme l'animal domestique le plus courageux ; ensuite ils firent com- Ixiltre l'un contre l'autre deux sangliers apprivoisés. Chaque parti s'intéresse pour le sien. Dans la nuit ils ont tiré au sort pour savoir par quel pont chacun d'eux entrerait an Plalaniste, Il est midi, c'est l'heure du combat, allons le voir. . A peine filmes-uous placés , que les deux partis s'élancent l'un sur l'autre ; ils se battent îi coups de poings, de pieds, tantôt corps à corps, tantôt par peloliius ; ils se mordenl de toute leur force ; chaque troupe lait Ions ses efforts pour faire reculer l'autre et la précipiter dans l'Euripe. Dans cette mêlée, un jeune homme d'une figure pleine de douceur et d'intérêt, en succom-

bant sous sou vainqueur, se cassa la cuisse : cet accident ne produisit aucune sensation : on emporta le blessé, et les jeux continuèrent. Phanor, indigné de ce calme féroce, en parla à Démonax, qui lui répondit ; « Nos jeunes gens ont la fièvre de gloire. — Dites la fièvre de l'orgueil. Sortons , me dit-il , ces gens-là sont plus sauvages que les Thraces ; d'ailleurs ce spectacle n'est pas aussi a,';réable que celui des jeunes filles ; je n'y vois point les belles formes d'.Vspasie. Mou cher ami , je n'en dors pas ; je les ai toujours devant les yeux. Ce matiu elle passait en jupe courte avec son chapeau déjoue. Dieux! qu'elle était belle! je l'ai suivie. .Je cherchais à lui parler; mais je crois qu'elle a pré\ u mou dessein ; elle m'a échappé avec la légèreté d'une biche. Par Pollux ! je l'épouserais volontiers. — On ne vous raccorderait pas; vous n'avez pas l'honneur d'être Spartiate; et de plus, vous ne pouvez épouser toutes celles que lous aimez. — Vous avez raison. •

Démonax nous arrêta en nous disant ; . Restez , vous allez voir dan.ser; car nos jeux finissent par cet exercice. » En ef.el , m joueur de flûte se plaça au milieu des jeunes gens des deux sexes , tout nu , et commença le branle en jouant et en dansant , et les danseurs chaulaient l'hymne des Amours et de Vénus : « Dieux charmans, disaient-ils, \enez vous mêler à nos jeux. » Voici les évolutions de cette danse. Les jeunes gens et les vierges se croisent, s'entrelacent en formant les anneaux d'une chaîne qui s'étend ou se resserre ù volonté. Un jeune Spartiate conduit le chœur. Il affecte un pas belliqueux; une vierge le suit, dansant avec l'air de la décence et de la grâce. Cette danse ligure la force unie à la modestie. Ce spectacle amusa Phanor, et adoucit son humeur contre les Spartiates. Cependant il répétait souvent qu'ils étaient bien au-dessous de leur réputation.

Le lendemain nous allâmes visiter le logement des enfans. Us sont dans des dortoirs, couchés .sur des lits de roseaux , que l'on couvre pendant l'hiver d'une espère de duvet que produit le chardon. Démonax nous apprit qu'à l'âge de sept ans ils quittaient la maison paternelle pour entrer dans ces casernes ; qu'à cinq ans ils commençaient à apprendre la pyrrhique, ou danse militaire. «A Athènes, lui dis-je, les enfans de sept ans commeucent à lire Homère. »

La femme de Démonax approchait du terme de sa gro.s- .se.se: c'était une Spartiate allière, impérieuse. Unjour .son mari lui demanda avec instance la grâce d'un Ilote qu'elle voulait châtier ; elle refusa avec hauteur. Un peu surpris de ce ton, je lui dis que les femmes de Sparte étaient les seules qui commandassent aux hommes:» Awm, répondit-elle, nous .sonmics les seules qui fassions des hommes. »

Enfin Démonax , ivre de joie, vint nous annoncer au milieu de la nuit que ,sa femme avait les douleurs de l'enfantement , et nous imiter à voir les cérémonies d'usage. On mit l'accouchée sur un bouclier ; on loi donna un javelot. Dès (jue l'enfant fut né, comme il était mâle, les l^arens le placèrent sur le bouclier, en criant : ou sur lui, ou ni'eclui ,94 . Dèsque le jour parut , le père, radieux, le porta au Leschez ', où huit des plus anciens de sa tribu s'étaient rendus pour vérifier sa complexion. La nourrice

' Dans toutes Ii's grandes villes de la Gr^c il y avait des leschez ; c'était le rendez-vous des gens oisifs , à l'instar de nos cafcs. .Sparte avait deux lescliez , mais destinés à d'autre» usages.

VOYAGES D'ANTENOR

inif du vin dans nn baquet, y plongea son nonnisson , lui lava le rorps et le laissa quelque temps dans ce bain ;95). Elle le présenta ensuite aux vieillards. Celle ininiersion dan;;ereuse avait fali]îué eet élre naissant : il se trouva mal , eut des convulsions. D'après cet examen les juges déclarèrent qu'il ne pourrait jamais devenir un honune \iijonreHX , el que ce serait un individu inutile A la république. Plianor leur représenta que cette épreuve élait incertaine; que d'ailleurs ce défaut de forces physiques jmuvail élre avantageusement compensé par les lalens de l'esprit et des qualités morales. Mais ces graves personnages lui imposércnl silence par un regard sévère et dédaigneux ; et pour réponse , d'une voix unanime , ils prononcèrent la sentence de mort du nouveau-né. A cet arrêt barbare, je jetai les yeux sur le père, qui, sans sourciller, ordonna tranquillement à un esclave de poiler .son fils sur le nionl Taygèle Kous snivinies avec les jui;cs, et il fut précipité aux Apolhètes, gouffre destiné à cet usage 90". «Quels bouuiies ! me disait Phanor: quelle barbarie! Ah! sans les belles formes des jeur.cs filles, il faudrait déiruire celte \U\e. »

INons n'osions parler à Dénionax de la perle de son fils et de la loi barbare qui le sacrifiait. Cependant je hasardai (|uel<|!ics regrets. "C'est une loi très sage, répondit-il froiileineul. Les enfans ne naissent pas pour nous, mais pour la patrie ; elle ne doit admettre que des sujets sains cl robustes; les autres lui seraient à charge. Aussi la république ordonne que les enfans pas.sent tous les dix jours en revue, tout nus, devant les éphores, qui examinent leur constilulion ; ceux qui .'out trop gras sont châtiés et condamnés J l'amende. Mou ami, (|ui est aujourd'hui d'une laille assez dégagée, a jei'mé, a été fouetté plus d'une fois dans son enfance pour arrêter sa di.spo^ition ."i l'obésité. Au reste , ce n'est pas ma faute si ma femme est accouchée d'un fruit si frêle et si délicat. J'avais tapissé sa chambre des portraits d'Apollon, de Castor, d'Hercule, d'iîyacinllie , de Narcisse et d'.Adonis. »

Phanor me ramenait souvent au gymnase des jeunes filles pour y \ oir sa chère Aspasie ; il la dé-.orait des veux quand elle jetait nu disque, ou s'exerçait au saut, à la lui le, à la course : elle brillait dans tous ces jeux. Elle défiait même les hommes, el souvent leur ra^issait la palme. Riais un jour elle fui vaincue par un jeune Laeédémonien qui , fier de son triomphe , la railla un peu trop vivement, tin Thessalien (pii était présent voulut la venger, et proposa de sauter une fois aussi loin que le Spartiate, qui avait franchi vingt-trois pieds. Celui-ci accepta le défi avec ironie. Le Thessalien , plus animé, dédaigna de sauter un fossé, et voulut franchir l'EurolaS. l'ourle dissuader, on lui représenta le péril de l'entreprise, d'autant que cette rivière élait enflée et rapide : il persista. On .se rendit en foule au bord du fleuve, qui avait dans cet endroit quarante-sept pieds de largeur. Le Thessalien quille ses vêlemens , s'élance et tombe sur la rive opposée. Ce saut de quarante-sept pieds devint célèbre dans la Grèce, et n'a point trouvé d'imitateurs.

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