‹ Œuvres complètesChapitre 71 sur 416 · CHAPITRE LXl · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXl

Voyage dans la Laconie. Rencontre qu'ils font. Statue de la Pudeur.

Démonax nous proposa de parcourir la Laconie pour en examiner les aspecis, les cultures et les sites très pittoresques. Nous acceptâmes.» J'aurai, dit-il, une voiture. •

Nous lui répondîmes que cette dépense était superflue» que nous ne craignions pas la fatigue. «Que parlez-vous de dépense ? il ne m'en coi'itera pas une obole ■. vous verrez ; suivez-moi. » Il nous mène dans une maison au bout de la rue , va droit à l'écurie , prend deux chevaux qu'il attelle ■'i une voiture. Surpris , je lui demande si le maiire des chevaux élait son frère.» Non, nous ne sommes point parcus; mais ici tout est commun. Un Spartiate peut disposer des biens d'un aiUre Spartiate. — Cet usage, dit Phanor, et celui des jupes courtes, sont ce qu'il y a de mieux dans ce pays. »

Démonax s'était chargé, pour les frais de la route, d'un sac fort lourd, rempli de pièces de fer; ce qui égaya beaucouj) Phanor. « On fait rougir, dit notie hôte, cette monnaie au feu ; on la trempe ensuite dans le vinaigre , pour (fue le fer, de\ enu , par cette trempe , aigre et ca.ssant, ne puisse être employé 5 nul autre usage. »

On trouve, au sortir de la ville, le tombeau appelé i'riïHtrtfi'rt, c'est-à-dire le tombeau de ceux qui ont été écrasés par un tremblement de terre. • Cet événement lut affi-eux, nous dit Démonax; plusieurs abîmes .s'ouvrirent; des hameaux furent engloutis'. Le Taygèle et les autres monts furent ébranlés jusque dans leurs fonilemens ; plusieurs de leurs sommets s'écroulèrent; toute la v ille fut renversée , excepté cinq maisons. Un peu avant celle terrible explosion , des jeunes gens qui s'exerçaient dans le P(jrli(|ue virent passer un lièvre ; quelques-uns des moins âgés, tout nus, frottés et huilés, le poursuivent: à peiue sortis, le Portique s'écroule, et écrase tous les autres. Dans celte désolalion épouvantable, le roi Archidamus con.serva sa tête et .son courage. Comme il vit les ciloyens se hâter, courir, emporter leurs effets les plus précieux, il fit sonner les trompettes pour donner l'alarme, comme si l'ennemi élait aux portes de la ville. Cette présence d'esprit sauva Sparte, car les Ilotes accouraient déjà de toulcs paris pour arheier de détruire ceux que le Iremblemenl avait épargnés; mais, les voyant rangés en bataille, ils se retirèrent dans les villes voisines. »

Démonax nous montra ensuite le gouffre appelé la- (■C(id<i,o\\ l'on précipite les criminels condamnes à mort pour de grands crimes. « C'est dans ce précipice, nous dit-il, que fut jeté le célèbre Aristoinène, l'eimcmi juré de Sparte, la gloii-e et le bouclier de Messène, sa patrie. 11 fut surpris par nos braves .soldats, à la tête d'un détachement très inférieur au nôtre; il se battit en lion dé.sespéré; mais un coup de pierre le renversa et lui fit perdre connaissance. Il fut précipité vivant dans ce gouffre avec cinquante des siens. Vous en voyez la profondeur.— Elle est effrayanle. — Eh bien! par un miracle unique, Aristomèue, seul de ses compagnons, arri\ a au fond sans être brisé ni blessé dangereusement. On attribue son salut à sou armure, car on l'avait jeté tout armé. Enseveli au fond de cet abime , il attendit la mort pendant deux jours avec une constance béroique. Le troisième jour il entend du bruit , regarde de tous côtés , el à la faveur d'une faible clarté , il entrevoit un renard qui cherchait les cadavres. Il l'attend sans remuer ; et dès qu'il le voit à sa portée , il le saisit d'une main, et de l'autre, toutes les fois que l'animal se tourne pour le mordre , Aristomène lui présente son habit. 11 le suit ainsi sans lâcher prise, et dans les endroits où le passage est plus étroit , ce héros se laisse

1 Selon Diodoro de Sicile , il fén\ plus de vingt mille honnnes. *

VOYAGES D'ANTENOR

traiuer. Il parvient jusqu'à une ouverture un peu plus éclairée , mais qui n'avait de largeur que pour laisser passer le renard: ret aspect ranime son courage; il lâclie l'animal , qui grimpe et se sauve par celle issue. Aristoméne , à son exemple , ramasse toutes ses forces , travaille, élargi! l'ouverture, et sort enfin du précipice. Les Messéniens, qui pleuraient sa mort, le revirent avec une joie inexprimable. ■

IS'ous arrivâmes à Gythium. C'est le port et l'arsenal de la république, située à quelques stades de cette ville, à rembouchure de l'Eurotas. INous déjeunâmes avec un excellent fromage , bien supérieur à celui de la bonne mère Théodora, quoique nous eussions mangé celui-ci avec plus de plaisir. De Gythium nous traversâmes l'Eurotas pour nous rendre au mont Ta\gète. Toute cette partie de la campagne est couverte de vignobles , de collines. Près du sommet de la montagne est le bois d'Énoras, oii l'on trouve une quantité prodigieuse de bétes fauves, de chèvres sauvages, d'ours, de sangliers ; c'est le rendezvous de chasse de la jeunesse de Sparte. Nous montâmes ju.squ'au .sommet, appelé Teleton, où tous les ans on immole un cheval au soleil. En descendant la montagne, nous frtnies assaillis par un orage : la violence de la pluie nous obligea de chercher un abri sous un rocher. Démonax ne voulut jamais s'y ré.ugier, disant qu'un Spartiate doit braver l'intempérie des saisons , et qu'il rougirait de .se cacher. 11 continua sa route, recevant des torrens d'eau sur la tête.

Lor.sque la pluie eut cessé, eu allant le rejoindre, nous vîmes venir à nous un honmie dont la figure et Ihabillement nous parurent extraordinaires; il était .sans manteau, pieds nus, défiguré par une barbe noire et épaisse, et le hâle de dix étés; sa maigreur inspirait la pitié, il avait les yeux enfoncés , le regard sombre. Apres nous aïoir observés quelque temps, il nous aborda en nous demandant si nous venions de Sparte. Sur notre réponse, il nous fit plusieurs questions relatives aux affaires de la V ille. >fius lui dimes que nous étions étrangers, mais que Dcuiunax , cito) en de Sparte , qui voyag'eait avec nous , lui donnerait de plus grands édaircissemens. A ces mots, il nous quitta dune manière brusque. Nous le crûmes atteint de folie. Nous finies part à notre hôte de la bizarrerie de ce sauvage , qui s'était enfui en l'entendant nounner. • C'est que nous nous connaissons. Il y a dix ans que ce mallieureux végète dans une caverne ; il a pourtant une femme et des enfans. — C'est donc un Timon , un ennemi du genre humain?— Au contraire, il aimait beaucoup la société et les plaisirs; mais il s'est déshonoré par sa lâcheté, et il est condanmé à vieillir dans l'ignominie. Qui le croirait? un Spartiate manquer de courage! Dans un combat, il jeta son bouclier et se sauva. Sa femme, qui le vil revenir sans cette armuie , refusa de le voir. La république défendit à ses enfans de le fréquenter. Ici les lâches cl les fuyards sont exclus de toutes les charges : ce serait une honte d'éj^ouser leurs filles , ou de s'allier avec eux. Tous ceux qui les rencontrent peuvent les frapper. Us sont obligés de porter des robes sales et rapiécées de lambeaux de différenies couleurs. Il faut qu'ils se fassent la moitié delà barbe, et qu'ils entretiennent l'autre moitié. Quelque vil et éhonlé qu'il soit , il n'a pu supporter tant d'oi)probres , et il est venu cacher dans ces montagnes sa turpitude et sa vie. l.e lâclio ! il ne sait pas mourir ! »Nnus convînmes en effet que la mort était préférable à une pa- 'eille existence.

A trente stades de la ville, nous vîmes une statue de la Pudeur." Elle est antique, nous ditDémonax; elle a été placée là par Icarius, père de Pénélope; en voici la raison ;

«Après l'hsTnen de sa fille avec Ulysse, il pressa son gendre de fixer son séjour à Sparte; mais, ne pouvant le Hérhir, il s'adre.s.sa à Pénélope, la conjura de ne point l'abandonner, d'avoir pitié de ses vieux jours. Pénélope fut attendrie, mais répondit qu'elle ne pouvait se séparer de son époux. Au moment de leur départ , Icarius redoubla ses instances, et suivit le char les yeux mouillés de larmes. Llysse, voyant les pleurs et les regrets du père et de la fille, dit à celle-ci qu'il la laissait maîtresse d'opter entre son pèreet son mari , de le suivre à Ithaque, ou de rester à Sparte. Pénélope rougit , et pour réponse se couvrit la tête d'un voile. Icarius comprit cet emblème et cessa ses prières; mais, louché de la douleur et de l'embarras d'une fille si chère, il consacra une statue à la Pudeur, dans l'endroit même où s'était passée cette scène.

Nous étions alors devant un temple de Minerve. • Ce temple, dit notre hôte, est d'airain ; c'est tout son mérite; mais il est renommé par la mort d'un roi de Sparte, du traître Pausanias. — Voyons-le, lui-dis-je ; ensuite nous vous prierons de nous raconter le crime et le supplice de ce célèbre personnage. ^ Très volontiers, entrons, et, après avoir déjeuné , je vous ferai ce récit. »

Au sortir du temple , nous vînmes nous asseoir sous des saules qui baignaient leurs pieds dans un joli ruis- .seau. Démonax tira d'un sac du pain dur, un morceau de i)0rc bouilli; et, après un repas sain et léger, il commença l'histoire de Pausanias.

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