CHAPITRE LXIIL
Lettre de Lasthénie. Maladie d'^Vristippe. Cantate de Narcisse- Ce fut alors qu'une lettre de ma chère Lasthénie m'apprit la mort d'Aristippe. • 11 y a quinze jours , me disaitelle, que ce digne ami, cet aimable philosophe, a cessé de penser et de vivre. Je vous envoie une relation de .sa mort, que j'ai rédigée des que la douleur me l'a peruiis. Ce pas.sage de la vie à l'inexistence excile la curiosité et l'attention des hommes, quand c'est nu grand personnage ffii le franchit. Locsque Aristippe se criU frapi)é du coup mortel , il somma son médecin de lui déclarer sans détoirle terme de sa vie. Celui-ci, qui vit sa fermeté, lui ditque dans quelques jours il serait mort eu guéri. . J'en-
tends. Je vais donc rejoindre mon maître Socrate , et cette Lais dont la beauté et l'esprit ontenflaimné tant de cœurs et tourné lant de têtes, et qui n'est plus aujourd'hui qu'une froide poussière. C'est une belle et grande idée que celle de notre existence : elle flatte l'amour-propre , nous soutient dans nos afflictions et adoucit la route pénible qui nous mène à la mort. » Son Esculape lui conseilla de ne point s'arrêter ii des pensées si lugubres. » Ne craignez pas , lui dit-il , que je sois tourmenté des terreurs de la mort. Je sais apprécier la vie : selon Pindare , c'est le rêve d'une ombre. Ma chère amie, ajouta-t-il en s'adressant à moi , je t'ai appris à vivre , je veux t'appreudre à mourir. J'ignore ce que nous venons faire sur ce globe; mais piiis([ue Caron apprête sa barque pour me passer, je veux y sauter d'un pas léiier ; je veux -aussi que la fin de mon voyage devienne le soir d'un beau jour. »
'11 mit ordre à ses affaires avec une présence d'esprit admirable, se fit ensuite transporter dans son jardin, aux portes de la ville , fit placer son lit vi.s-à-vis de la fenêtre , pour jouir, di,sail-il, autant qu'il le pourrait, de4'aspecl de la campagne et du charme de la verdure. Sa chambre fut ornée de feuillages et de \a>es de fleurs. 11 défendit que, selon un ridicule usage, l'obscurité atirislAt .son apparteniement : le jour, il était éclairé par un soleil brillant; la nuit, la lumière réfléchie de quantité de flambeaux suppléait la clarté du jour. Comme il s'aperçut de ma douleur, «Pourquoi vous affliger? me dit-il; savez-vous si la mort est un mal ou un bien ? Le temps qui sépare celui (|ui meurt de celui qui survit est trop court pour qu'il doive exciter nos regrets. Il n'y a que la première mort , ainsi que la première nuit, qui aient Af\ causer de l'clonnement et de la tristesse. On doit envisa,",cr le llux et le reflux des génoralions d'un (vil aussi tranquille que la surcession des flots de la mer on des feuilles des arbres. Qu'importe que des indi\ idus paraissent ou disparaissent ? La terre est un théAtre où les acteurs et les décorations ne sont que des ombres fugitives, des tableaux mouvaus. L'agrégation des atomes qui forment mon individu va se décomposer; ils vont modifier d'autres cor|)s; mais ce ne sera plus moi, mou identité e.st détruite. J'ai joui de tout, j'ai tout vu, j'ai tout épuisé; rien ne serait nou\cau pour moi: et qui sait, si je vivais plus long-temps, quelle serait ma destinée ? Je veux cependant terminer ma vie eu digne chef de ma secte (100;. J'ai demandé des chanteuses;' qu'on les fasse entrer. ».\lors a commencé un petit coucerl. Une des musiciennes chaula , eu s'accompagnant sur sa lyre, la passion du beau Narcisse pour lui-même : « Il avait repous.sé toutes les nymphes. Écho, la jeune Écho, n'était point aimée; ses attraits , ses tendres regards , ses douces prières , son amour ne pouvaient échanfxr sou indifférence. Désespérée de ses mépris, elle alla cacher dans les bois sa douleur et sa honte; mais l'amour, poursuivant sa proie, s'y attacha plus fortement. L'infortunée se consume ; bientôt la maigreur des.sèche son corps : ses coutours moelleux, ses formes élé,;autes disparaissent ; il ne reste que des o;vsemens (pii sotit changés en pierres. Écho n'est plus qu'un son : elle habite les rochers, les montagnes; tout le monde l'entend , personne ne la voit. Ainsi la beauté de lNarci.=se faisait le malheur des plus aimables nymphes. Un jour, quand le soleil à son zénith versait des torrens de feux , il revenait de la chasse, épuisé de fatigue et de chaleur: il vit une fontaine que des peupliers touffus couronnaient de leur ombre bicnl'aisante; une herbe épaisse oî'frait tout alentour des lits de repos.
VOYAGES D'ANTEiNOR.
ISarcisse , altiré par la fraîcheur el l'aménité de cet asile , s'y reposa, s'élendit sur les bords: la limpidilé de l'eau l'invite à étancher sa soif; il s'incline pour boire, et soudain le cristal pur cl mobile lui réfléchit ses traits. Il voit sur la surface de l'onde une fijjure ciiarmante ; il ne se reconnaît pas; il s'admire lui-même; son cœur s'enflamme, il devient épris de cette vaine imafie. Le corps penché, il la contemple; il regarde la douce langueur de ses yeux, ses cheveux semblables ;^ ceux d'Apollon, ce visage charmant où le doux incarnat de la rose se mêle à la blancheur des Us; il brûle, il est l'objet de ses désirs; il veut donner des baisers à cette figure trompeuse, la presser dans ses bras ; il embrasse l'onde fugitii e. Insensé ! ce que tu désires est l'ombre de toi-même! Mais rien ne peut l'arracher de ces lieux, ni l'attrait du repos, ni le besoin de la nourriture. Abandonné sur l'herbe, il repait ses yeux avides de cette image adorée. Il se soulève; et tendant les bras vers les arbres qui l'entourent : « Bois chéris ! dit-il, qui fut plus malheureux que moi, plus cruellement déchiré par l'amour.' vous le savez, vous qui vivez depuis tant de siècles!» Il laisse échapper ces mots et se tait. Il périt, se consume , son teint se décolore, sa beauté s'efface ; il se fond, comme dans l'automne les perles liquides du matiu se fondent aux premiers rayons du soleil. Il déchire ses habits, frappe et meurtrit son sein, qui rougit et devient semblable à une pomme dont la blancheur est colorée par la maturité. La nvnnphe Écho, triste témoin de ses peines, oublie ses rigueurs et son ingratitude, elle s'afflige avec lui. Chaque fois que l'infortuné iSarcis,se soupire el dit héltis ! elle répond liéla.'i ! et lorsqu'au moment d expirer, il dit à .son image , d'une voix faible ^ mlieii .' nilieu ! Écho , d'une voix plus faible encore , répète adieu ! ndieii! Les naïades ses sœurs le pleurèrent , déposèrent leurs cheveux sur son corps ; elles préparaient le bilcher, le cercueil , les torches funèbres ; mais le cada- \Te n'existait plus. Elles trouvèrent à sa place une fleur jaune , dont le centre est entouré de petits pétales blancs ; elle fut nommée Narcisic. »
• Après cette cantate , le médecin entra , et Aristippe nous engagea à souper auprès de son lit. L'Esculape lui ordonna une décoction d'herbes. « Ah ! s'écria le malade, plus de remèdes ! rien d'amer et de désagréable ! Je boirai avec vous du vin de Lesbos. » Il ajouta en souriant : • Croyez-vous que, si je sacrifiais un coq, une brebis noire au dieu d'Épidaure , il me rendrait la santé? — Tout est possible aux dieux. — D'accord . mais je suis trop modeste pour exiger d'eux qu'ils dérangent l'économie de l'univers, leur plan immuable, pour un petit atonie comme moi '101 ). J'invoquerai seulement le dieu Mercure, conducteur des âmes, pour qu'il donne un bon gite à la mienne. »
«Nous lui demandâmes s'il voulait être enterré à Cyrène, sa patrie. — Non , le chemin qui mène aux enfers n'est pas plus près d'un lieu que d'un autre. Mais j'ai découvert, il y a plus de trois ans, sur le mont Parnès , non loin de l'autel où l'on va sacrifier, tantôt à Jupiter Pluvieux , tantôt à Jupiter le Bon, une grotte entourée de rochers et tapissée de lierre; c'est là que je veux que mon squelette repose. J'y ai pas.sé souvent des heures entières à méditer sur l'orgueil et le néant de l'homme, sur la cause finale, si incompréhensible, de notre existence éphémère, et sur l'auteur impénétrable de celle immensité de soleils, de planètes, écrans dans une étendue sans bornes. Ce 'i*u est pillore.sque ; c'est l'ouvrage de la nature; des
chênes dépouillés , flétris par la vieillesse , de.? ormeaux pleins de vigueur , des pins et des oliviers sauvages en varient l'aspect. Dès que je le vis , je le choisis pour mon dernier séjour (102;. Au moins si, comme on le dit , mon ombre erre autour de mon lombcan , elle y sera au frais , et les ennuyeux que je redoutais tant dans ce monde n'y viendront pas troubler mon repos. <