CHAPITRE XLIV
\'i.sitc de deux philosophes. Culte des dieux de l'Egypte. Mieurs des Égyptiens.
• Notre souper finissait, quand nous vîmes entrer Eudoxc el Anaximandre, deux philo.sophes, amis d'Aristippe. Le premier était à la fois astronome, médecin et législateur ; cl le second un disciple du Lycée; ils venaient veiller Aristippe. Us étaient dignes de sa société et de son amitié; car à l'élendue des connaissances ils joignaient un esprit de critique et une philosophie peu communes. Aristippe voidul m'engager à me retirer; mais je le priai de me laisser profiter de leurs entretiens plutôt que d' aller chercher un sommeil qui me fuyait. Entre trois philosophes aimables et .sa>ans, la conversation devait être intéressante el instructive fi 03;. Elle tourna sur la religion ; leurs traits gais et piquans tombèrent sur les oracles, les prodiges, la crédulité et la sottise du peuple. On rit des flammes que roule le Phlégéton , de la théologie des prêtres, de leur système qui, après la mort de l'homme, le sépare en quatre parties; le corps, qui devient poussière ; l'âme, qui passe au Tartare ou aux Champs-Elysées , selon ses mérites ; l'ombre , qui erre autour des sépulcres ; enfin le simulacre ou le fantôme, qui bal)ite le vestd)ule des enfers.
• Eudoxe, qui avait demeuré quatorze mois en Egypte, nous conta qu'il était à Memphisi104 lorsque le bœuf Apis devait cesser de vivre. Je lui demandai ce que c'était que ce dieu Apis, et par quel aveuglement les Égyptiens avaient pu abrutir leur raison jusqu'à adorer un bœuf. • En voici la cause ; Osiris, leur roi, époux d'isis sa sœur, fut lue par Typhon son frère. Isis, ayant trouvé son corps, lui fit donner la sépulture. Un bœuf parui près du tombeau , et l'on crut qu'Osiris revenait sous celte forme. L'attachement et la reconnaissance du peuple le déifièrent. C* sont les prêtres qui fixent le terme des jours de ce dieubœuf. A mon arrivée , ils prononcèrent l'arrêt de mort de celui qui vivait alors : ils le conduisirent sur le bord du Nil , se prosternèrent devant lui , l'encensèrent et le noyèrent. Ensuite on le retira, on l'embauma, on lui fit des obsèques magnifiques. Les prêtres prirent un habillement noir. La rousternalion et le deuil régnèrent dans la ville.
. Celte affliction dura jusqu'à ce qu'on eiM retrouvé un autre dieu-bœuf. 11 doit avoir une marque blanche et carrée sur le front, la figure d'un aigle sur le dos, un croissant blanc sur le coté droit. Les prêtres assurent que .son origine est céleste. • La lune, disent-ils, répand une lumière féconde , et aussitôt que la vache en est frappée , elle conçoit Apis. • Dès que le fait est constaté , les ministres sacrés examinent le veau à sa naissance ; et s'ils lui découvrent les marques requisas. Apis est reconnu, et son existence annoncée au peuple. Le nouveau dieu fut trouve au bout de trois mois. Soudain la ville changea de face; la joie, la jubilation dissipèrent les nuages de la tristesse • mais cette nouvelle divinité ne devait arriver à Mempiis
que dans quarante jours. Elle demeure jusqu'alors dans la ville du Nil; ce sonl des feunnes vOlues d'iiabils lestes et galans qui ont le droit de la servir. On m'a assuré qu'elles ne pouvaient se présenter devant ce dieu qu'après s'être rasées, et dans une altitude indécente.
« On lui prépara une barque , dans laquelle était une niche magnifiquement dorée. Les quarante jours expirés, on embarqua le dieu sur le Heuve, et il de,scendil à Memphis. A son arrivée, les prêtres , habillés de robes de lin , la tête rasée et couronnée de chapeaux de fleurs, portant a la main, les uns un trépied où brillait de l'encens, les autres un sistre, allèrent au-devant de lui, suivis d'une troupe déjeunes jjens vêtus de lin, qui dansaient et chantaient des cantiques , d'un grand nombre de joueurs de flûtes et d'autres personnes qui portaient ."i manger au dieu dans des corbeilles. Dès qu'Apis fut descendu au rivage, les prêtres l'environnèrent, le couvrirent de parfums et de fleurs. On ne permit qu'aux enfants de l'approcher: ils reçurent son haleine , et obtinrent aussitôt le don de prophétie. Le dieu, toujours froid et stupide, paraissait fort peu touché des honneurs qu'on lui pr(idij;uait. Quand il eut été assez exposé aux regards et à la vénération de la multitude, les prêtres le conduisirent eu procession au temple d'Osiris, où il avait pour logement deux magnifiques étables. C'est là qu'il reste caché aux regards de« profanes. On ne le montre que très rarement. Pendant inon séjour en Egypte, je ne l'ai vu sortir qu'une seule fois. On le promena dans la ville ; les rues étaient jonchées de fleurs; il était entouré de nombreux officiers qui écartaient la cohue, et d'une troupe d'enfans qui chantaient ses louanges.
• Les sejjt premiers jours de son arrivée furent des jours de fêtes et de réjouissances. Les Égyptiens se félicitaient entre eux de cet heureux événement, dans les temples, dans les rues , dans les maisons ; moi-même je courais chez toutes mes connaissances pour porter mes félicitations. J'allai avec la foule consulter le dieu; je lui présentai un gâteau d'orge qu'il avala de très bonne grâce et l'nn des prêtres m'apprit que c'était pour moi un heureux présage. On me dit ensuite d'approcher ma bouche de son oreille, en fermant les miennes avec les doigts. Après être resté quelque tcnqis dans cette attitude, je sortis, tenant toujours mes oreilles bouchées : on m'a\ait prévenu de ne les ouvrir que hors du temple , et d'écouteialors la première personne que j'entendrais parler. Lorsque je fus sur le parvis , deux hommes passèrent auprès de moi , et l'un disait à l'autre : « J'ai une méchante feunne, je voudrais bien la voir dans les trois gueules de Cerbère. • Le sens de cet oracle m'a toujoius paru obscur. Je ne sais si je serai dévoré par les trois gueules de Cerbère, ou si j'aurai une méchante femme , ce qui est encore pis. Chaque année les prêtres de Menq)his célèbrent la naissance d'Apis pendant .sept jours. Ils lui offeni des sacrifices; ils lui immolent même des bœufs. Ou dit que pendant cette solennité les crocodiles se dépouillent de leur férocité, et ne font de mal à personne. — Rien n'est plus croyable, dit Aristippc.... Mais j'ai besoin de repos. Demain , si Lachésis tourne encore son fuseau pour moi , venez voir l'ombre d' Aristippe (|ui, dans un jour ou deux, doit aller changer d'air dans son pa\s natal. «
VOYAGES D'ANTÉNOn, !)1