CHAPITRE LXV
Anecdote galante (t'Arislippc. Députalion du Lycée.
« Le lendemain sa vie sembla se ranimer. Invité par la .sérénité du ciel , il voulut être transporté dans le jardin, sous un berceau de myrte et de lilas. «Je veux jouir, disait-il , de ce dernier rayon de lumière. » Je lui tins compagnie. Il me parla de divers événemens de sa jeunesse. Je lui demandai si , en recouuuençant sa carrière , il mettrait le souverain bien dans la volupté. • Oui. — En quoi la feriez-vous consister? —Dans la réunion des plaisirs de l'esprit et des sens , et dans les douces affections du Cd'ur. Les plaisirs des sens lassent bientôt les organes. Le .souverain bien de Platon et d'autres philosophes qui .se sont égarés dans leurs abstractions est une véritable chimère. 11 n'y a pas plus de souverain bien que de .souveraine beauté; pour jouir d'une félicité constante, il faudrait éprouver conliniiellement des sensations agréables, entretenir la vivacité de ses goûts, et les satisfaire sans interruption. Mais un bourepasest suivi de l'embarras pénible de la digestion ; les plaisirs de l'amour, de la lassitude , et, chez les feunnes, des douleurs de l'enfantement. Pour goûter le repos, il faut avoir essuyé quelque fatigue. On ne peut donc avoir un bonheur permanent, une continuité de sensations délicieuses. L'homme le plus heureux est celui qui unit aux jouissances rapides des .sens les douceurs et les charmes de l'étude : elle est la ressource la plus assurée contre l'ennui, ce mal indéfinissable attaché à l'hounue. Elle a fait mes délasscmens et ma consolai ion; je ne coimaisrien de si làcheux qu'elle n'adoucisse; elle oine l'esprit de vérités , élève l'âme, apprend ,'i connaître les hommes; elle nous rend plus humains , plus généreux , plus éclairés sur nos devoirs , et plus agréables à la société. »
« Eudoxe et Anaximandre étant survenus vers le déclin du jour, nous rentrâmes ; on soupa. Anaximaudre ayant conseillé, en plaisantant, à Aristippe de faire des libations à Junnn , pour se réconcilier avec elle, « J'aimerais mieux, dit-il, me réconcilier avec l'appétit.» 11 ajouta; "Pour égayer votre .souper, j'ai envie de vous conter une petite aventure galante qui m'est arrivée dans les jours brillans de ma jeunesse : le beau songe !
• J'avais environ trente ans, lorsque le désir de l'instruction ou la curiosité m'amenèrent à Corinthe. Mon penchant pour les plaisirs et la galanterie voyageaient avec moi. Je fus bientôt épris des charmes de la jeune Libyssa. Laïs, â qui j'étais attaché, informée de cette infidélité, part aussitôt d'Athènes, revêtue d'un habit d'homme, arrive à Corynthe, se fait présenter chez Libyssa, cherche à lui plaire, l'enveloppe dans des filets de fleurs , et prépare son âme à l'inconstance. Vous savez que rien n'était plus aimable et plus séduisant que cette belle Sicilienne. Malheureusement je fus obligé de faire un voyage de huit jours à Mégare ; elle sut employer ce temps. Libyssa lui avoua les engagemeus qu'elle avait avec moi. «Qu'importe, lui dit-elle, ce goût passager , l'inconstance est un besoin de l'âme , une loi de la nattu'e ; les saisons varient l'année; le printemps fait édore les fleurs; l'été dore les épis; le riche auloume lève sa tête couverte de fruits et des dons de Bacchus ; rhi\ er ai'rive , change la scène; les arbres sont dépouillés; ces vergers si verts, si rians , glacent l'imagination et attristent l'âme. » Sans doute la persuasion coulait de .se-s lèvres; car, dès que Libyssa apprit ijion retour elle me fit prier de
VOYAGES D'ANTÉNOR
passer chez elle. Je lui Iroiivai l'air contraint et embarrassé : je lui en demandai la cause. Elle hésita, rougit' I)aissa les yeux, et inc dit cnfiii : • Mon cher Ari.slippe, vous êtes philosophe , par conséquent enclin ;"i l'indnlf;ence. — J"ai trop besoin de celle des autres pour leur refuser la mienne. Ainsi , parlez avez confiance à l'amitic qui vous écoule. — Je vous ai aimé. — Je m'en suis flatté quelquefois; mais quoi! votre amour penche-t-il à son déclin ? — Oui, c'est un aveu que vous doit ma franchise.
— Je ne m'y attendais pas , du moins si prompîement. -\i-je nu riva! plus aimable, plus fortuné que moi? — Plus aimable, non, sans doute; plus fortuné, oui, si c'est un bonheur d'avoir surpris ma tendresse. — 'V^olre sincérité doit du moins faire pardonner voire inronslance : mais daiijnez me nommer cet heureux ri\al. — Il est de \os amis , il se noinme Auiydès. — .\myclès ! oui , j'ai connu un Athénien de ce nom, petit, borgne, le nez épaté , les cheveux crépus , enfin presque semblable ;'i un latyre. Est-ce ce digne rival qui remporte sur moi ? Je ■( ous en félicite. » Dans ce moment une porte s'ouvre : un jeune homme parait, et me dit: « Voyez, Aristippe, si ma figure répond à votre portrait, et .si j'ai l'air d'un satyre. » Jugez de ma surprise! celui qui me parlait était au.ssi beau que INarcisse. Comme je gardais le silence, il ajouta : Quoi ! l'aimable Aristippe ne recoimait pas un ami avec lequel il a fait des parties agréables! » Je reconnus enfin, non sans étonnement, que mon rival était Lais elle-même, qui m'assura que Libyssa n'attendaitque mon aveu pour lui accorder sa main. ■ J'y consens, si la chose est possible, dis-jeensourianlà mon infidèle; mais Amyelês m'est suspect ; je crois qu'un obslai-le diriraant s'oppose à votre bonheur nmtnel. — Quel est-il? répond Libyssa élonnée; je n'en vois point; son cœur m'est assuré. — D'accord ; mais le ca'iir ne suffit pas en ménage. Au reste, le voiK'i , qu'il s'explique lui-même. » Alors Lais, après quelques feiiUes excuses, lui déclara l'inutilité, le vide de son amour , et enfin son sexe. A (es mois , la confusion , la colère , éclatèrent sur le visage de Libyssa. Elle nous quilla en nous jetant des regards foudroyans et sans proférer une parole.
. Dans ce moment on annonça des députés du Lycée et de l'Académie qui \enaient s'informer de la santé d'.Ari.slippe. Il les lit eiUrer. Après leur avoir témoigné sa i-ecoiiiiaissanre, il ajouta ; « Mon voyage est arrêté dans le grand livre des destinées; je pars an premier jour de ce petit globe sublunaire; rapportez à mes confrères que si, après ma mort, je puis aborder les vieilles l'arques, je les prierai de filer lentement la trame de leur vie, et de ne pas y épargner l'or et la soie. »
• Lor.squ'ils furent sortis, il nous invita il boire a la santé de Piuton cl de Proserpine ; on rit, ou chaula, et Aristippe, sur son lit de mort, .semblait se préparer à uue fêle.
« .\na\imandre nous appritla mort d'Anilus, l'ennemi, le persécuienr de Socrale. « Après la condamnation de ce grand homme, ce scélérat s'est réfugié à Héradée, où il a reçu le jusie châtiment de .ses crimes; on l'a assomméà coups de pierres. —Croyez-vous, dit Aristippe, que l'espèce humaine aille toujoursen se dégradant , que les vices et la méchanceté des hommes s'accroissent d'Age en âge ?
— Selon moi , dit Anaximandre, le canir, le caractère des hommes ne varient non plus que leur conformai ion physique ; nous avons toujours les mêmes organes, notre vue , notre ouïe ne sont ni pires ni meilleurs que celle de
nos ancêtres. Des circonstances, il est vrai, telles qu'un roijusieet éclairé, de bonnes lois, nn gouvernement sage, peuvent modifier une généralion , développer ses vertus , comprimer ses vices ; mais c'est une eau qui reprend bien ^ile .son cours, lorsque la digue qui la contenait est renversée. — Je suis fâché, dit Aristippe , de votre assertion ; car je me rapjielle quatre vers que j'ai faits jadis sur cette opinion reçue, que le monde, en vieillissant, portait des fruit* plus amers , c'est-à-dire des hommes plus méchans.
" Le temps accroît toujours les crime de la terre ; Nos pères valaient moins déjA que leurs parens; De leurs fils malheureux la race dégénère, Kt uous sommes cncor meilleurs que nos enfans '.»
" Une pensée m'a souvent occupé ; c'est l'inconséquence et la bizarrerie de la nature , qui a .si fort diver.sifié l'instinct (t le caractère des hommes, et s'est assujetlie à un plan uniforme pour chaque espèce d'animaux. Chacune a son type moral , au,ssi iniariable que l'instinct des végétaux. Le tigre est toujours cruel, .sanguinaire; le lion , courageux, fier et féroce; le caractère de la colombe est la douceur et la timidité; l'espèce humaine seule réunit l'instinct et les mœurs de tous les animaux. Tel hommea la cruauté du tigre; tel aiUre, la douceur delà colombe. ,\chille est animé du courage du lion , et Thersite est au.ssi pusillanime tpie le lièvre fugitif. La nature pouvait nous faire généralement bons ou mérhans : tous bons , le bonheur serait le partage de tous ; tous méchans, les bons ne seraient pas leurs victimes... Mais qu'on me fasse passer la coupe ; je veux boire au grand Zens ; Jupiter ), pour le remercier de m'avoir fait goi'lter de la vie humaine pendant environ soixante ans. Le pourquoi? je n'en sais rien; mais j'espère qu'il me fera cette confidence après ma mort. Momus n'a jias tort de dire « que les dieux étaient pleins de nectar lor,':qu'il firent les hommes, eKpi'ils ne purent regarder leur ouvrage sans rire. » Lor.sque Aristippe eut bu , il se reposa et nous parlâmes d'autres choses à voix basse, parce que nous croyions qu'il sommeillait. Mais t ont à coup il s'écria : « Écoutez, je vous prie, mes dernières volontés :
«Je veux qu'à mon con\oi on chante des scholies d'amour, des chansons de Datis ^ au lieu des hymnes de la patrie =, parce qu'un mort n'a plus de patrie. Je ne veux pas que, selon un usage ridicule, vous exposiez mon corps devant la maison , a\ec un vase d'eau lustrale , potnque les passans viennent l'asperger et me regarder sous le nez , ce fpii me déplairait. Au lieu de garder mon corps pendant sept jours ', vous le ferez porter, le lendemain de ma mort , au lieu de la sépulture ; et lorsqu'on m'étendra sur le bi^cher , qu'on toin-ne ma face à l'orient , et non a l'occident, comme cela se pratique, parce que j'ai
' 3îtas parenlumpcjoravistulit Nos tictiuiores , daluros Profienieni vitiosiorem.
- Los chansons de Datis roulaient sur des événemeus agréa hles : c'étaient en général des chansons joyeuses.
^ A Athènes on chantait dan.s les funérailles les hymnes de la patrie où l'on rappelait les événemens imporlans de la vie des (ïrands honmics.
■* Les f(inérailles se faisaient neuf joiu-s après la mort ; on (îardail le corps sept jours, ou le lirOlait le huitième , et on ciUerrait les cendres le neuvièuie. On éteifioait le bûcher, et on faisait des aspersous sur Ictomteau avec du vin.
VOYAGES D'A NT É NO R
(oujours aimé le soleil naissant. Je prie Lasiliénie de prendre un habil blanr, au lieu d'un habit noir, \élenienl de deuil; allendn que, selon Fyiliafjore, mourir, c'est échapper de sa prison. Il serait inniile de faire évoquer mon âme et mon ombre par Iespsychag0f;ncs' : le chemin est trop lonjj pour qu'elle soit teuiéede revenir. Je veux que sur mon urne, au lien dune inscription .sépulcrale, on jjrave un livre, un compas et des Heurs, avec ces mots : Ci -git qui co»* a/tend. » A l'inslant une vieille esclave clernua à sa gauche (signe délavoral)le \ «Voilà, s'érria-l-il, la .sibylle qui m'annonce la mort : couronnez-la d'un chapeau de fleurs -. » Le souper étant fini, la unit avancée, Arislippe commença à s'assoupir. Eudoxc et Anaximandre se retirèrent doucement, et promirent de revenir le lendemain.