CHAPITRE LXVl
Entretien d'.Xri.stippc avec Lastliénie. Des p.syllos. Piïlcrinagc de Bubasle. Uu clial qu'on y révôre. Mort d'.\ristlppc.
« I-orsque Arislippe fut éveillé, il me fit prier de passer dans sa chambre. Je lui demandai comment il se trouvait. «Très bien pour un mourant, dit- il en me tendant la main , je suis presque assure de vivre encore aujourd'hui ; et plus d'nn homme qui se porte bien dans ce moment passera encore la barque a\ ant moi. » H me remercia avec sensibilité des soins que je lui donnais. «Votre pré.sence, dit-il , dissipe les ombres de mes derniers jours : hier au soir je m'endormis auprès de vous avec ce calme heureux que gOLite un voyageiu' fatijini- (pii s'endort sur les bords rians d'un rui.sseau an doux murmure de son cours. Ma chère Lasthénie, je vous ai toujours aimée : votre amitié a répandu sur ma vie le charme le plus doux. Çuel bienfait précieux que l'amilié d'une femme qui pare les attraits les plus séduii-aus du chaime de l'esprit et de la .sensibilité! iSouvenez-vous de moi , non pour vous affliger, mais pour jouir de la peu.sée de nos plaisirs passés. Imaginez que mon ombre vous écoute, vous répond. Ne songez qu'à vous rendre heureu.se , à embellir votre existenc e : vous avez tout ce ([u'il faut pour cela ; des goûts modérés et divers, une imagination riante et sage, un coeur sensible, cette probité sévère qui ne laisse entrer dans la conscience aucun sentiment pénible; ces lumières, délices de l'esprit, qui l'éclairent sur les moyens du bonheur, et cette jihilosoiihie qui nous l'orlifie contre les traits de l'adversité, et nous a|)prend à cultiver quelques fleurs an luilieu des épines de la vie. ^ Kn parlant ainsi , il tenait toujours nia main. Il la baisa deux fois : il s'aperçut que je versais des larmes. Changeant aussitôt de disiours , il me demanda ce que pensaient les Athéniens de sa mort. • Vous êtes généralement regretté. — Oui, ces regrets dureront jusqu'à ce qu'iuie comédie nouvelle, on le moindre événement politique ait plongé mon nom et ma mémoire dans les eaux du Léthé. »
' C'étaient tes prfircs des MAnes ; leurs fonctions ('laienl d'évoquer li's ombres. Leur mstinnion avait qiiclqne cho.se de respectable ; ils devaient élre in éprochables dans leurs mœurs, n'avoir jamais en de connneree avec les femmes , ni louché ancnu corps mon. Ils habitaient des lieux souterrains.
- On coui-onnail d'un chapeau de fleurs ceux qui apportaient de bonnes nouvelles, coutume vcnne de Delphes , on ceux qui avaient reçu de roracle une réponse favorable mettaient une couronne de laïu-ier sur leur léle et s'en retomnaient ainsi chez eux.
«I.cii deux philosophes qui entrèrent interrompirent cet entretien. Arislippe leur dit; «Je me sens affaibli; je ne pourrai fournir à la conversation ; mais Eudoxe voudra bien nous conter quel(]ue chose sur l'Egypte. Je suis encore avide d'instruction; c'est la force de l'habitude. — Volontiers, répondit ce philosophe; je vais commencer par vous faire connaître cette belle contrée. L'Egypte est le pays de la superstition et de la sagesse; il est célèbre par ses nionumens et ses lois; il a été le berceau des arts , des sciences et des mystères ; il a eu la plus grande innuenee sur le reste du mmidc. Orphée, Homère, Pytha- ;;ore, Platon et Lycurgue y sont allés puiser leurs connais- .■■ances. L'ÉgypIe adonnéses lois à la Grèce, ses in.stitutions religieuses à une partie de l'Orient et des colonies, ses usages à plusieurs pays de l'Europe et de l'Asie ; la grandeui- de ses idées et de ses ruines mêmes étonnent l'imagiualion.Ses législateurs eurent les premiers la pensée de faire juger les hommes après leur mort ; la loi les atteignit an lond de la tonibe, et l'on redouta encore l'opinion des liommcs au-delà de la vie.
" Maintenant je vais vous parler des psylles, après quoi je vous ferai le récit d'nn voyage charmant que j'ai fait à lîubasle pour y voir célébrer la léle de Diane. Les psylles sont une esiièce d'hommes forcenés qui jouent avec les serpeus. Je les vis défiler dans une procession les bras nus, le re.'iard farouche, tenant à la main d'énormes ser- ])ens f|ui formaient des replis aulour de leur corps. Ces psylles, les empoignant forlemeut auprès du cou, évitaient leurs morsures; et malgré leurs sifllemeus horribles, les déchiraieni avec les dents et les mangeaient tout vivans. Le sang coulait de leur bouche impure. 11."; se battaient entre eux pour s'arracher leur proie et pour la dévorer. On prétend qu'ils ont un secret pour se garantir du venin du serpent.
« La fête de Diane offre des scènes plus agréables ; elle .se célèbre à Bubaste, où l'on se rend de toutes les parties de l'ÉgypIe. J'y allai en nombreuse conipaj;nie. Kous nous embarquâmes sur le [Sil. En avançant, nous voyions une muliitnde de bateaux qui couvraient le fleuve. Dans chaque barque, des musiciennes accoinpa,",naienl leurs voix avec des cymbales et des tambours de basque; des hommes jouaient de la flûte ; des femmes , sur le rivage , s'abandonnaient à l'ivresse de la joie, agaçaient les voyageurs parles proiios les plus libres, par des chansons, des danses, des attitudes qui blessaient la pudeur. Cependant des troupeaux de bœufs mugissaient dans la prairie. Les laboureui-s arrosaient leurs moissons; les Rlles venaient sur les bortis ilu Hou\e laver leur linge et puiser de l'eau. Elles se frottaient le corps avec le limon du Nil, s'y précipitaient, et se jouaient an sein des ondes. PIn.sieurs venaient à la nage autour de notre bateau : nous croyions \oir des néréides. Elles nagent a\ec beaucoup de grâce; leurs cheveux tressés flottent sur leurs épaules ; elles ont la peau brune, le teint hàlé; mais la plupart sont très bien faites. Dans notre navigation, nous rencontrions des des couverles d'une herbe épaisse ; on y menait paiire des buffles. Un berger, assis sur le cou du premier du trou peau, descend dans le fleuve, fait claquer son fouet, et dirige la luarehe : tous les bnflles sniveid à la file et nagent en meuglant. Je trouvai à Buba.ste un concours de sept (eut mille personnes. On immola pendant la solennité un nombre prodigieux de victimes. La nuit on alluma à chaque mât des bateaux plusieurs lampes de verre, dont la lumière répétée formait sur les eaux des étoiles innom-
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brables. Les lenles qui borilciit le rivage soiil pareillement éelairées. Celle illuiiiiiialion, d'une lieue d'étendue, produit sur la verdure el sur les eaux des effets admirables. — Je pardonne, dit Arislippe, une surperstition qui amène des fêles si agréables. C'est par le plaisir, et non |)ar l'austérité et les rigueurs, que l'on doit rapproeher l'homme de la Divinité. — C'est dans le temple nia;;nifique de Bubaste que les prêtres nourrissent d'alimens sacrés un chat su|)erbe ; lorsqu'il meurt , ils l'embaument et le portent eu pompe à son tombeau. — INe nourris.«;ent-ils pas aussi des crocodiles ? demanda Aristippe. — Oui , dans la Haule-Ég) pte cet animal amphibie est révéré et regardé comme sacré. Les prêtres en conservent un dans un lac particulier : ils lui donnent de la chair, du fruit et du vin ; j'en ai été témoin. Mon hôte, personnage respectable, nie conduisit une après-dinée à ce lac ; il portait de petits gâteaux , de la viande rôtie et un vase rempli de vin. Le crocodile reposait sur le ri^age. Les prêtres s'approchèrent ; un d'eux Uii ouvrit la gueule; un autre y introduisit les gâteaux . la chair et le vin. Après ce repas , le monstre descendit tranquillement dans l'eau, et nagea vers l'autre rive. ■ C'est le délire le plus étonnant de la raison humaine , lui dis-je alors , que ce culte rendu à cet animal informe. • Celte superstition est née de la peur. Les Égyptiens . regardant Typhon comme le mauvais principe' lui ont consacré le crocodile, l'âne, et l'hippopotame, à cause de sa couleur rousse, que les Égyptiens hai.ssenl. On les nourrit dans des enceintes sacrées, et l'on croit adoucir par des sacrifices la méchanceté de ce mauvais génie. — Dans votre navigation à Rubaste. ne redoutiez-vous pas la rencontre des crocodiles? demanda Aristippe. — Non; ils descendent rarement dans la Basse-Egypte, et jamais au-dessous de Memphis : ces animaux . quoique couverts d'écaillés presque impénétrables, fuient les lieux fréquentés. Ou les trouve depuis Thèbes jusqu'à Syène. On les voit étendus sur des îles sablonneuses ; ils dorment an soleil , mais leur sommeil est très léger : à l'approche des bateaux, ils se précipitent dans l'eau. Cependant cet amphibie si révéré a des ennemis redoutables dans les habitaus de Tentyra, qui l'abhorrent, et lui font une guerre cruelle. Tout honnne pâlit d'effroi à leur aspect; les Tentyrates seuls les recherchent et les luent. Ils plongent et nagent audacieusement au milieu du Nil, vont droit à cet animal formidable ; et , lorsqu'il ouvre sa gueule pour les engloutir, ils y enfoncent une planche de .sapin, à laquelle tient une corde. Le crocodile, en fermant ses mâchoires, y attache tellement ses dents aiguis, qu'il ne peut les retirer. Alors l'Égyptien , tenant d'une main la corde , regagne le rivage, oii, secondé de plusieurs hommes, il amène le monstre et lui donne la mon. Si le nageur manque d'adresse , il est dévoré sur-le-champ.
"J'ai élé témoin d'une fête plus philosophique, et tout aussi agréable que celle de Diane : c'est celle d'Osiris , ou du soleil, au retour du printemps. Elle fut annoncée la veille de l'équinoxe. Ce jour, une foule immense, animée d'une joie bruyante par les chants qui remplissaient les airs , se rendit au i)ied de la grande pyramide. \'ers le milieu du jour, un grand cri annonça qu'Osiiis était de reloue. En effet , le soleil , étincelant de feu et semblable à un triomphateur, était à midi perpendiculairemeni sur le sommet de la pyramide. Cet astre paraissait s'y reposer pour jouir de sa gloire et contempler ses adorateurs. On entonna l'hjnme religieux : • Arrête, dieu puissant , arrête, cl jouis de noire reconnaissance et de tes bienfaits!.
Ces chants turent accompagnés du bruit des sistres et de.<î harpes harmonieuses; les prêtres élevèrent les mains au ciel, et tout le peuple se prosterna devant le bienfaiteur de l'univers '. »
€ La nuit s'avançait, m'écrivait Lasthénie, et j'avais l>esoin de repos. Aristippe me pria inslaumient d'aller me jeter sur mon lit. Les philosophes ne se retirèrent qu'à la pointe du jour. J 'avais donné ordre qu'on m'averl it de leur départ . Je retournai aussitôt auprès d'Ari.slippe; je le Irouvai très accablé. Cependant il .se faisait lire les idylles de Théoerile; il disconlinua sa lecture pour converser avec moi. Comme sa maladie n'était que le dépérissement d'une plante privée de sa sèie , il mourait lentement et sans douleur, avec toute sa présence d'esprit. On annonça un de ses amis ; je voulus le refuser. ■ Non , me dit-il , laissez entrer tout le monde. Je veux finir joyeusement et en bonne compagnie. Que l'on cause, que l'on s'entretienne sans bruit et avec gaîlé, comme si je partais pour aller à Syracuse donner des leçons de bonne chère et de philosophie à Denys le tyran. • Tout le jour, sa chamlire fut remplie de philosophes, de sophistes, de poiles, d'artistes: je prévenais ceux qui entraient de ne point affecter de tristesse, de lui parler comme à l'ordinaire. On .s'entretint de nouvelles publiques, de pièces de théâtre; Ari.siippe écoutait, mais se mêlait peu de la conversation. Cependant quelqu'un dit que Denys le tyran craignait les dieux : à ces mots il parut se ranimer. • Quelle erreur! dit-il avec vivacité; je vous réponds que c'était un impie. Il enleva à Jupiter un manteau d'or massif, en disant qu'il était bien lourd en été et bien froid en liiirr, et lui en fit mettre un de laine, sous prétexte qu'il serait bon pour loules les saisons. H prit à Esculape sa barlie d'or, alléguant qu'il n'était pas juste que le fils eilt de la barbe lorscpie .\pollon son père n'en avait pas. Une autre fois II trouva des tables d'argent dans un temple, avec cette inscription : .-/h.t dieux bons. "Profitons, dit -il, de leur bonté; »et il s'en empara ; 105;. » Nous soupâmes dans sa chambre. 11 demanda les musiciens. Il nous dit ; «Votre repas ressemble à ces banquets des Égyptiens où l'on préseiue un cadavTe aux convives. «Ensuite, après quelque temps de silence, il s'écria ; «.le songe à Nicomaque, ce sage qui vit la mort d'un œil si philosophique, et qi;i disait que craindre la mort, c'était feindre de savoir ce que tout le inonde ignore. Il fut très injustement arrêté et traduit devant les tribunaux. .Sollici;é par ses amis de se justifier pour sauver sa vie, il dit aux juges : « Si je vous prie, citoyens , de ne point me faire mourir, j'ai peur d'obtenir une grâce à mon désavantage. Ceux qui craignent la mort la connaissent sans doute; quant à moi, j'ignore ce que c'est et ce que l'on fait dans l'autre monde. Les choses que je sais être mauvaises, comme offenser son prochain, je les évite; celles que je ne connais point, comme la mort, je ne les préviens pas : je m'en remets à volis : vous ordonnerez à votre gré. » Je pense de même, continua Aristippe; j'abandonne à la messagère Iris le soin de mes jours; elle peut venir, quand bon lui semblera , couper le cheveu qui m'attache à la vie. » La conversation s'égaya. On plaisanta sur le vautour de Prométhée , sur le crime el le supplice d'Ixion. On parla des signes que les prêtres
' Les prêtres égjpticiis dirent à Solon que celle immense pyramide, que l'on croyait un niomeat sans but el intilile,
avait élé élevée , par un calcul savant el philosophique , iKinr marquer avec précision le jour de l'équinoxe.
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font paraître sur le foie des vicliraes pour en tirer des augures heureux ou mallieurcux. • Ils tracent, dit Anaxiinandre, des figure* sur leur uiaiu, pressent ensuite le foie encore chaud et tendre, et y laissent celle empreinte. » Aristippe recommanda de ne pas oublier de lui mettre de l'argent sous la langue pour payer le passage de la barque, et un gâteau de farine et de miel pour apaiser Cerbèie. C'est parmi ce mélange de propos gais et philosophiques que la nuit s'écoula. Au poiul du jour, je m'aperçus qn'Aristippe déclinait sensiblement; il était assoupi, il parlait rarcmeal. Son médecin arriva, et dit en lui tâtani le pouls : « Je crois que la fièvre s'en va. — Dites plutôt que c'est le malade , • répondit Aristippe , et il ajouta :
'1 Et le riche et le pauvre , et le faible et le fort , Vont tous également des douleurs k la mort. »
• Une heure après, je lui demandai s'il n'avait besoin de rien. « Je voudrais me retourner ; mais je me sens si faible, que je rendrai l'ûme si je remue. » Son Esculape l'assura qu'il avait encore plus de forces qu'il ne croyait; «Voulez-vous, répondit-il, en avoir le plaisir?" En di.sant ces mois, il fit un effort pour se retourner, et il expira sur-le-champ.
«Jugez, mon cher Anlénor, delà trislesse profonde que me cause cette perte! combien la privation d'un ami auquel je suis attachée depuis douze ans laisse de vide dans mon âme et dans ma vie! Si vous éliez auprès de moi , vous adouciriez mes peines; mais la destinée m'enlève tous mes appuis, toutes mes con.solatioas! il ne me reste que la philosophie : je vais me jelcr dans ses bras, me retirer à la campagne, et partager mon loisir entre les muses et les travaux champêtres. Eudoxe et Anaximandre m'ont promis de venir souper avec moi le peu de jours que je resterai à la ville pour mes affaires et celles de mou ami qui n'e-SI plus. Eudoxe nous lira chaque soir quelques chapiires d'un mémoire qu'il a fait sur l'Egypte. Je vous eu ferai part. Poilez - vous bien , soyez heureux. »
La mort d'Aristippe et la douleur de ma chère Lasthéuie m'affectèrent vivement. Je lui répondis aussitôt, et lui offris d'aller partager ses sollicitudes, les peines de sa vie , et embellir la mienne par le charme d'une société délicieuse.