‹ Œuvres complètesChapitre 77 sur 416 · PREMIÈRE SOIRÉE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE SOIRÉE

■ Endoxe et Anaximandre m'oni tenu parole, m'écrivait Lasihénie , ils sont venus pendaut trois jours souper avec moi. Ma porte était fermée à loul le monde ; et l'après-sonper , Eudoxe nous racontait quelque chose sur l'Egypte. Je vous transcris ses récits comme il nous les faisait , soirée par soirée.

«Je vous ai déjà parlé, nous dit-il, du dieu .\pis ; je vais maintenant vous parler des trois grandes divinités de ce pays, Anubis, Osiris et Isis.

■ Amd>is a une tète de chien. Ou nourrit dans .son temple des chiens sacrés, devant lesquels on se prosterne. Ce grand Osiris est le père et l'époux d'Isis. Ils furent amoureux l'iui de l'autre dans le ventre de leur mère, et engendrèrent le dieu Horus. Osiris est le Phébus de

l'Égyplc ' ; Isis est notre Phébé. Les habits du dieu sont couleur de feu ; on les garde précieusement , et on ne les expose qu'une fois l'année aux yeux de la nation. Osiris esl représenté avec la tête d'un épervier et le corps d'un homme; on l'emmailldlte comme les momies ; il porte sur sa tête le phallus et deux cornes. Les prêtres même portent le phallus sur leur habit sacerdotal. Osiris tient d'une main le bâton augurai d'un poutife , et de l'autre un fouet , connue dieu du soleil. »

. L'histoire de ces dieux de fabrique égyptienne nous fil rire aux dépens de la sottise humaine. « Ce n'est pas cnc(ire (ont , s'écria Eudoxe ; je ne v ous ai point parlé du dieu Sérapis et de son magnifique temple , nommé Sérapion, que l'on voit à Canope. Ce coin de terre est le jardin le plus riant de l'Égyple ; l'indnslrie de ses prêtres en fait un des plus fameux pèlerinages. Le temple est, pour ainsi dire, suspendu dans les airs ; c'est un vasie bâtiment carré, où l'on monte par plus de cent marches. Il est soutenu par des voilles divisées en plusieurs apparlemens : dans l'inlérieur régnent des portiques, sur lesquels s'élève l'édifice orné de colonnes; les murs sont revêtus de marbre. Sérapis, premier dieu de l'Égyple, est représenté un biiis.seau sur la lêle, une couronne rayonnée, avec des cornes de bélier; il a derrière la lête un sceptre à trois pointes, entortillé d'un serpent. Ce temple est très fréquenté. Les plai.sirs, plus encore que la religion, y conduisent les adorateurs du dieu ; cependant il guérit les malades. Les jeunes gens surtout y courent en foule pour obtenii' la grâce de trouver des femmes douces et faciles. Aux fêtes de Sérapis , l'aftluence est prodigieuse. On se rend à Canope par un canal du INil , couvert de bateaux remplis d'honmies et de feuniies, dont les chants et la danse offrent l'image d'une joie insensée el d'une extrême licence. Les pi-êlres sont autant consultés comme méde cius <|ue comme interprètes de l'oracle. Habiles à rétabli!* les organes affaiblis de leurs malades par des bains parfumés, à répai'cr le délabrement de leur eslomac par une nourriture adoucissante , pleine de sucs et mêlée d'aromales , à échauffer leur imagination par des peintures voluptueuses , ils parviennent à rendre des sens à ceux qui les avaient perdus. Ces cures , dont ils attribuent l'hoimeur à Sérapis, sont écrites dans un registre qui, exposé aux yeux du peuple, donne au dieu une célébrité étonnante (1(K)).»

« Nous priâmes Eudoxe de nous parler des mœurs et des usages des Égyptiens, el de leurs prêtres.

" Les fenmies , eu Grèce , nous dit-il , ne sortent point; c'est l'opposé en Egypte. C'est sur elles que roide lout le détail extérieur. Les hommes restent dans la maison, occupés à faire de la toile. Elles ont plus d'autorité que leurs maris; et il esl stipulé dans lesconlrats de mariage quelles seront les maîtresses , et qu'ils obéiront. Cependant elles sont exclues du sacerdoce, réservé aux hommes.

«Les Égyptiens peuvent épouser plusieurs femmes; les prêtres n'en peuvent avoir qu'une. Ce peuple ne baiserait pas un Grec â la bouche, ne voudrait pas se servir de ses meubles . ou manger de la chair d'un animal coupé avec son couteau. En Grèce, nos prêtres portent leurs cheveux; en Egypte , prêtres et peuple se rasent la lête el le corps entier tous les trois jours, excepté pendant le deuil : alors ils laissent croître leurs cheveux. Lorsque les Égyptiens se rencontrent , ils se saluent sans parler, en baissant la

■ Hérodote dit que c'est aussi l« dieu Eaccbut.

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main jusqu'au genou, LeurshabitssoiK de lin; ils niellent par-dessus un nianleau de laine blanche.

• Les préti'es sont très leliijieux, et plus attachés à leur culte ((ne ceux des autres j)eni)les. Us se foni circonscrire par principe de propreté, dont ils font plus de cas que delà beaulé même. Ils ne peuvent avoir d'aulres habiis fju'une robe de lin , et pour chaussure des souliers de biblus (107;. Us se lavcnl le corps deux fois par jour, et aulant de fois la nuit, d'aulres m'ont dit trois fois par jour, avec de l'iufusiou d'hysope, savoir, au sortir du lit, avant le repas, et immédiatement avant de .se coucher.

« Lorsqu'ils \euleut faire quelque acte de religion , sept jours avant ils s'abstiennent de la chair des animaux, des léjïuuics et des herbages, et gardent la chasteté. Leur lit est tissu de branrhes de palmier : un demi-cylindre de bois leur sert de che\el. Us s'exercent ù supporter la soif, la faim, et à vine de peu. Us ne man!;ent d'aucune sorte de poisson. Le neuvième jour du premier mois, tandis que le peuple mange de\ ant sa porte du poisson cuit, les pré- Ires en brident devant la leur. Don leur vient cette haine pour le poisson? Les uns disent que c'est jiar aversion pour la mer ; et moi, je pense que c'est parce que la chair des jioissons sans écailles épaississant la lymphe , diminuant la respiration , ils veulent éviter une maladie endémique qu'on DommeVélépliantiase. Cette nation a aussi de l'horreur pour les fèves; les préiresméme n'en peuveut supporter la vue; ils inia,n[inent que ce légume est impur.

« Au reste , les prêtres ont de grands avantages ; ils possèdent le tiers des biens de la nation ; ils sont les juges en nialière de droit ci\ il ; ils coinpo,sent une classe à part, qui seule peut exercer les fonctions sacerdotales. Les eufans succèdent ii leur père. Voici les céréinouies qui s'observent dans les sacrifices ; un bœuf , pour être immolé, doit être monde, c'est-à-dire ne doit pas avoir un seul l)oil noir. Ouand il est reconnu tel, on le mène an temple, on allume du feu , on répand ensuite du vin sur l'aulel , et l'on égorge la victime en invoquant le dieu. On en coupe la tète, ou la charge d'imprécations', et on la porle ensuite au marché pour la vendre à des Grecs, ou bien on la jette dans la rivière ; car les Égyptiens ne mangent jamais la tète d'aucun animal.

.Je me suis trouvé à un sacriiîee de la déesse Isis : la fête est magnifique ; les prêtres s'y préparent par des jeûnes et des prières. Us inniiolèrent un bœuf; on le dépouilla aussitôt; ou lui arracha les intestins; on coupa les cuisses; les épaules et leeou. On le remplit ensuite de pure farine, de miel, de raisins secs, de figues, d'encens, de nivrrhe et d'autres substances odoriférantes; après quoi on le brL"!la en versant de l'huile sur le feu. Pendant ce temps les prêtres se frappaient avec finre. La cérémonie achevée , on leur servit les restes du sacrifice

« LesÉgypliens regardent le pourceau comme un animal inunonde ; si quelqu'un eu touche, ne fêlt-ce que légèrement , il va se plonger dans la rivière avec ses habiLs. Aassi les gardeurs de pourceaux , quoique Égyptiens de nai.v sance , ne peuvent entrer dans aucun temple ; ils se marient entre eux, car peisonne ne voudrait de leur alliance-.

' Par leurs impriîcations ils prient les dienx do détourner les malheurs qui pourraic nt arriver à l'Egypte cl à eux mêmes, et de Us faire loiiiber sur cette tête.

'Les Juifs ont, eomnic les Égjptiens, le cochon en hurreur. Cet animal , envelopiié de graisse, transpire \wu , et iMirtc avec lui le principe de la lêprc. VoilA , dit-on , la cause de cttle aversion.

Cependant les Égyiitiens sacrifient et mangent un cochon nue fois l'année, à la fête de la pleine lune et de Bacchus. Le jour de la fêle de re dieu, qui est le même qu'Osiris, chacun iminole, à l'heure du repas, un pourceau devant sa porte. On fait ensuite une procession où l'on porte des figures d'cuvii on une coudée de haut , qu'on fait mouvoir par le moyen d'une corde; le phallus de ces figures est aussi grand que le reste du corps. Les femmes les promènent dans les bourgs et les villages, en l'agitant. Un joueur de fli'ite marche à leur tête; elles suivent eu chantant les louanges de Bacchus. Mais, pour v arier l'entretien , je vais vous conter l'histoire de l'astronome Nicias, malheureusement victime des préjugés superstitieux : elle nous jirouve combien ils dénaturent l'âme et lui imprimenl de férocité. Je vais la prendre dès l'origine ; la naissance, la fortune, le caractère de cet astronome méritent d'être couuus.

" Nicias était un vrai philosophe-pratique , d'un esprit picpiant et original , cachant beaucoup d'érudition sous le charme de l'enjouement et de la simplicité ; sa dtiuceur, sa franchise, le rendaient encore plus aimable; comme llémocritc , il aimait à rire des actions des honnnes. U était né dans Vile de Samos , d'un potier indigent '. A l'âge de treize ans il perdit sou père, et se trouva sans pain et sans asile. U partit au milieu d'un hiver rigoureux pour se rendre à Samos, capitale de l'ile , qu'on lui avait désignée à l'oceidenl. A l'approche de la nuit, exténué de fatigue et de besoin , transi de froid , assailli d'une fièvre ardente, il demanda l'hospitalité à un pâtre, habitant d'une hutte chétive; celui-ci le logea dans son étable, le fil coucher sur un tas de fumier, et lui donna pour tonte nourriture du pain durci , {(ue ÎNicias faisait dégeler dans ce fumier. Les moulons dont il partageait l'asile, seud)laient être touchés de ses maux, ils le léchaient et le réchauffaient de leur haleine.Sa jeunesseet une heureuse complexion l'empêchèrent de succomljer. Le pâtre, sensible à sa misère, lui donna ses moutons à garder. C'est à celte époque que , placé sous l'aspect du ciel , .sou goût pour l'astronomie se développa. Enirainépar son inslinclet éclairé de ses seules réflexions, il commença à observer le \e\ev et le coucher du soleil , et les diverses phases de ia lune. Un jour il trouva un livre; il fut au désespoir de ne pouvoir le lire ; cependant il le portait toujours avec lui , et ne cessait d'y attacher ses regacd,s, Enconduisan! sou troupeau, il aperçut un homme qui li.sait au pied d'un arbre ; il envia sou boidieur et ses lalens. Tourmenté de son ignorance, il l'aborde et le prie sans détour de lui enseigner cet art magique de deviner la pensée par de petits caractères tracés sur des feuilles de papyrus, «Tenez, ajouta-t-il, j'ai trouvé ce livre; je donnerais beaucoup pour savoirce qu'il contient. Je n'ai rien : toule ma richesse est ce manteau déchiré ; mais je gagne quelques oboles , je vous les donnerai pour votre peine, — Et comment vivras-tu ? — Avec du pain et de l'eau, — Oue veux-tu taii-e de la lecture? — Api)rcndre l'astnniomie. U y a neuf mois que je mecassela tête pour deviner pourquoi le soleil lantot parcourt un grand cercle , lanlot un antre beaucoup plus petit. Où vat-ir?où .seconclie-l-il? J'enrai',ede n'y rien comprendre. » L'étranger, étonné de la sagacité et de l'activité du génie de ce berger, lui dit de venir le trouver ions les soirs , et qu'il lui apprendrait à lire. U demeurait à vingt stades

' Les Samiens pas.sent pour les inventeurs de la poterie, et pour exceller dans cette composition.

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de l'habifalion du pStre. Nicias, à Venlrée delà nuit, courait cliez son mailre; il étudiait avec tant d'ardeur, que dans trois semaines il n'eut plus besoin de leçons : pour écrire, il traçait des lettres sur le sable, on sur l'écorce de;* arbres; l'astronomie était toujours le but de ses études. Il s'arrangea nii observatoire au sommet d'un grand chêne. Il y passait une partie de ses nuits; mais, dénué d'argent , il ne pouvait aclicler des livres et des cartes de géographie. Il imagina de faire des petites Junons, des pénales d'argile, qu'il vendait aux bonnes femmes, et du produit il forma les éléniens de sa bibliothèque. Un jour il était au milieu de ses moulons , nu livre i la main , entouré de cartes géographiques, lorsqu'un hounne de bonne mine, surpris de cet appareil, qui contrastait si fort avec l'élat et le vêlement du jeune p;\tre , l'aborde et lui demande ce qu'il fait li. « J'étudie l'astronomie. — Est-ce que lu y entends quelque chose? — Tiès peu; mais par Jupiter! un jour j'en saurai davantage. Je sais déjà que la lune toui'ne autour de la lerre eu vingl-sept jours ( 108). — C'est beaucoup ; et comment as-tu fait pour connaître sa marche? — D'abord je l'ai observée longtemps; j'ai vu qu'elle s'abaissait et .semblait descendre derrière une foi'ét : plusieurs fois j'y ai couru pour l'approcher, niais j'élais Ires étonné de la voir encore bien éloignée. Je suivis son cours, et ma surprise augmenta quand je la vis se lever et se coucher à des heures différentes. J'ai élndi,'* ainsi pendatu deux saisons. — Kt quel était ton maître? — Mes yeux. Je me suis aperçu que les étoiles ne changent jamais de posilion; mais celle de Vénus fixa mes regards ; elle nie parut avoir un cours particulier cnninie la lune. Klle disparut assez Ifmg-teinps; je la revis entiii devenir l'étoile du matin au lieu de l'étoile du soir, .l'ai suivi également la route du soleil, dont le lever cl le coucher varient aussi tous les jours : j'ai marqué l'un cl l'autre avec deux piquets. — Tn nie parais un gar;on d'esprit, et je veux faite la fortune. — .le vous remercie, je n'ai besoin de rien. — Ah! ah! combien gagnes-tu donc par jour? — Autant que Polycrale, tyran de Samos. — Vraiment, c'est beaucoup; et comment cela? — Il gagne sa vie, et moi la mieime. » Dans ce niomenl le personnage inconnu fut entouré d'un nombreux et brillant cortège, qui l'aborda d'ini air lespeclueux eu lui baisant la main. INicias, à cet aspect, se levé, mais avec assiu'auce, sans montrer ni crainte ni embarras. Alors le tyrau de Samos ( car c'était Polycrale hii-iuéme ; se fait conuaitre au jeune berger, el lui propose de le suivre dans sa capitale, où il se chargera du soin de le faire instruire, et de l'envoyer ensuite finirses éludes à Meinphis ou dans Athènes. iNicias hésita long-temps sur celle proposition ; il brillait d'acquérir des connaissances , mais la liberté lui élait encore plus chère que la science. Polycrale lui promit de la lui conserver, et Nieias accepta S ces conditions. Dès qu'il fut à Samos, il se livra avec ardeur à l'étude de raslroiiomieet des autres sciences. Ses progrès furent si rapides, qu'au bout de quatre ans Polycrale le fit voyager en Chaldée, en Egypte et dans la Grèce. A son relonr il le noniina son astronome , le logea dans sou palais, et lui assigna un Irailement très honorable , mais ni l'air de la cour, ni la mollesseeirattraildu luxe n'altérèrent les mœurs de ce philosophe riislique : sa frugalité fut toujours la même. Une planche lui servait de lil. Il n'avait point d'heure fixe pour ses repas; il mangeait, en se promenant, du I fromage, du lait, des légumes; il ne put s'aecoutuincr à

la viande. Mais voici quel était Polycrale. La nature l'avait doué de grands talens et d'une ainbiiion excessive. Il séduisit ses deux frères, et conspira avec eux contre sa patrie. Le jour de la fête de Junon , à la tête des conjuré-i , ils tombèrent sur les Samiens assemblés aulonr du Kmple de la déesse, en massacrèrent un grand nombre, dispersèrent le reste , et s'emparèrent de la citadelle. Les trois frères se partagèrent ensuite le gouvernement de l'île , mais Polycrale ,se défit bientôt de tous les deux. L'un fut puni de mort, et l'autre condamné à l'exil.

« Ce tyran gouverna les Samieiis avec beaucoup d'adres.se et de politicpie, s'a.ssura d'abord des troupes, toujours vendues au despote qui les paie. Il amusa le peuple par des spectacles . il s'empara des revenus de l'état, sans respecter même les propriétés. Le mensonge à la bouche, il parlait de probité ; il vantail au peuple sa liberté en le chargeant de chaînes, le corrompait et l'avilissait en préconisant la vertu.

«Cependant Polycrale avait des qualités brillantes : II culliiail les lettres et les arts, et les protégeait aillant par goût que par osleiilaliou; il rechercha les grands hommes et leurs pi oduci ions: les ouvrages de génie trouvaient un asile dans sa bibliothèque. Pylhagore, Anacréon , ensuite INicias , séduits par les grâces de son esprit, lui pardonnèrent sa tyrannie, et logèrent la philosophie dans son palais.

«Ce tyran, qui aimait beaucoup la conversation de son philosophe des bois, c'est ainsi qu'il appelait Nicias, ,se félicitait un jour avec lui de sa prospérité, de la faveur conslante des dieux. Nicias lui représenta que c'était un motif de redouler les capiices de la fortune , qui exigeait toi ou tard un tribut de tous les hommes, et il lui conseilla de se pcocurer sponlanéinenl quelque malheur pour contenter celte maligne dées.se. Ce prince le crut. Il estimait infiniment une énierande atlachée à sou anneau, surtout à cause de la répulation et de l'habilelé del'artislc qui ra\ail gravée. Il alla se promener sui une galère, et jela celle bague dans la mer. Peu de jours après, des pécheurs prirent un poisson d'une grosseur exiraordinaire et le portèrent aux cuisines du prince. On trouva celle même énieraiide; Polycrale, transporté de joie et de surprise , s'écria : je suis l'enfant gâté de la fortune; elle veut m'exempter de la loi générale. » Mais le sage Nicias, loin de se réjouir de cette espèce de prodige , commença à trembler sur la destinée de ce prince; il songeai réaliser ses économies, et les fit pa.sser à Meinphis , où il projetait (le se relirer en cas de naufrage.

« L'événement justifia sa prévoyance. Six mois après, Orélès, l'un des satrapes de Canibyse. quicommandait à Sardes, voulant s'emparer de l'île de Samos, fit dire à Polycrale que , mécontent du gouverneinent , il désirait se retirer près de lui avec ses Iré.sors, se pro|X)sant de lui en céder la moitié s'il lui accordait un asile; il l'invitait à venir le voir pour en conférer ensemble. L'appât de l'or tenta l'avarice de Polycrale; mais trop habile pour être sans méfiance , il envoya un député à Orélès, qui avait ordre de tout observer, cl de chercher à pénétrer l'âme du satrape, qui, aussi rusé que le tyran, fit embarquer devant ce député des tonnes qu'il disait renfermer ses richesses; mais elles ne contenaient qu'une vile matière , dont une couche d'orcouvrait la superficie '.

' Anuibal.se servit d'une pareille ruse pour tromper l'avidité des Gortynicns. Il remplit de p'omb des amphores, et fil cou-

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Le député trompé rassura Polj craie. Il s'embarqua malgré les prières de sa fille, à qui il dit dans un moment de vivaiiléque, s'il rcveuait sain et sauf, il ne la marierait pas. «Je souhaite^ répondit-elle, que vos menaces aient leur effet ; et j'aime mieux rester toujours vierge que d'être privée de mon père. » Dés que le cruel Orétès l'eut en sa puissance , il le fit arrêter et mettre en croix. Ainsi ce prince, fameux par sa fortune et ses talens, termina par un honteux supplice une vie comblée de prospérités.

« A la nouvelle de cette horrible catastrophe, Niclas partit de Samos, et se rendit à iMenipliis, ville superbe, qui a près de vingt et un stades de circonférence, et qui renferme les plus beaux édifices. Mcias y vécut en sage, retiré dans son cabinet, tout entier à l'astronomie et à la géométrie, qui florissaleut alors dans cette capitale. Ses connaissances et ses découvertes eu astronomie lui firent une grande réputation. Il déteriuina les différentes hauteurs du pôle par l'ombre du soleil : il vil que , plus on avançait vers le nord, plus ces ombres, mesurées le même jour, augmentaient en longeur. Il en conclut que la hauteur du soleil au-dessus de l'horizon était devenue plus petite, et que robser\ateur situé vers le nord n'était pas sur le même plan que celui situé vers le midi ; par conséquent que la terre était arrondie. Il s'assura encore plus de sa courbure et de sa rondeur par les éclipses de lune, parce qu'alors l'ombre de la terre parait toujours ronde , et par la marche des vaisseaux , qui ne disparaissent que peu à peu. Il calcula que Vénus revenait en conjonction avec le soleil tous les dix-neuf mois , et qu'étant alors à sa plus grande proximité de la terre, elle brillait soir et matin d'un éclat extraordinaire, trente-six jours après la conjonction.

• A l'approche du solstice d'été, il fil un voyage à Syène, ville située verticalement sous le tropique du Cancer, pour ^oir le fameux puits sur lequel le soleil passe perpeudicuiairement le jour du solstice. En effet, ce jour-là, à midi , il vit l'image tout entière de cet astre au fond de l'eau , et nulle trace d'ombre dans la ville , ce qui lui confii tna sa position diiecte sous le tropique. Cependant ce philosophe agreste qui, jusqu'alors couvert de l'égide de Minerve, avait repoussé les traits de l'amour et de la lieauté , céda enfin à leur puissance. Une après-dinée il se promenait dans la campagne, occupé du lever des Pléiades ou de Jupiter, lor.sque des chants et des voix de femmes rappelèrent son esprit sur la terre : il regarde; il voit non loin de lui des jeunes filles qui lavaient des robes sur un des petits canaux du Nil. Il s'arrête pour les écouter ; elles s'en aperçurent , et , soit timidité ou malice, les chants cessèrent. D'abord toutes ces filles lui parurent autant de nymphes charmantes ; mais de près il n'en distingua qu'une seule : c'était Galatéc au milieu des INéréidcs; de longs cils, de grands yeux noir.s, chargés de cette humidité qui donne au regard une expression si voluptueuse; des cheveux superbes et une taille moyenne, mais légère et svelte, tel était le portrait de celle qui devait ouvrir le cœur de Mciasà l'amour. L'impression fut d'aulaiil plus vive, qu'en général les Égjiitiennes n'ont pas leçii le don de la beauté ( 109 . 11 lui adressa la parole, et fut salislait de ses réponses. Elle lui dit qu'elle ne lavait que les robes de .son père et les siennes; ((u'ils demeui'alenl d;;iis le voisinage; (pi'clle avait fini, et qu'elle lecondni-

\ 1 ir la supirlicie d'or ( t d'argent , et les déposa dans le temple (II' Diane.

rait chez son père si cela pouvait lui être agréable. Nicias, qui connaissait son Homère, se rappela soudain la princesse PS'ansicaa qui lavait les robes d'Alcinoils. Son imagination transforma celle-ci en fille de roi, ou en nymphe de la cour de Diai'.e. Il accepta la proposition , et aida même l'aimab'eblanchlsseuse à porter une partie de son fardeau. Il lui demanda si elle était mariée. « Non : il est vrai que j'ai quinze ans, mais rien ne presse; cependant ma sœur ainée s'est mariée à douze, et ma cousine, dont la noce s'est faite il y a huit jours, atteignait a peine sa onzième année. » Elle lui apprit ensuite (|u'elle se nommait Déiphile, et son père Bocchnris. Ils le trouvèrent dans un petit jardin orné de sycomores et de palmiers. Cet Égyptien, au nom de Nicias, déjà fameux dans l'Egypte, se félicita beaucoup de la visite de ce grand astronome. Il était un des plus zélés adorateurs d'Apis et d'.\nul)is; il avait une profonde vénération pour les crocodiles, les chats et les ibis. Il fit voir à Nicias un coin de terre de son jardin consacré à ses chats. « Je les nourri» lui dit-il , avec du pain émietté dans du lait ; quelquefois je leur donne du poisson du Nil. » Ensuite il lui parla du grand Osiris, de sou Irère Typhon. Nicias l'interrompit souvent pour adresser la parole à Déiphile. Cependant Bocchoris le pria à souper pour le lendemain. « Je vous donnerai, dit-il, du cochon; car c'est demain pleine lune, et vous savez que c'est le seul jour où il nous soit permis d'en manger. « Nicias passa une soirée charmante. Rentré chez lui, tous ses désirs, toutes ses pensées se fixèrent sur l'aimable Égyptienne. Il aurait volontiers abandonné Vénus, i\lars, la grande et la petite ourse, pour passer la nuit à contempler le phénomène qu il avait découvert sur la terre. Celte situation, nouvelle pour lui, le priva du sommeil. Comme il ignorait l'art de manier ces traits fins et~délicais qui pénètrent le cœur des belles, il ne vit pour sou amour d'autre asile que le mariage. Mais un philosophe , un astronome, encore à moitié sauvage, devait-il courber sa télé sous un joug aussi pesant, lui surtout qui jusqu'à cette époque avait vécu dans une indépendance absolue? Ces réflexions l'agitaient ; les plaisirs, les douceurs de l'hymen d'un côté; ses soucis, ses chaînes de l'antre.

• l'ans cette anxiété , Il sortit pour aller promener .son in(|uictude dans la campagne . et méditer le parti auquel il s'altacherait. Il rencontra un de ses amis qui , sans lever l'étendard de la philosophie, avait un jugement sain et un esprit juste. Il lui confia son amour et ses irrésolutions, et lui demanda son oiiinion sur le mariage « Si vous entrepreniez , lui dit-il . un voyage un peu long , aimeriezvous mieux être seul ou accompagné d'un ami? — Belle demande ! rien de si triste que de voyager seul ! Si l'on court quelque danger , si l'on a des peines , des travaux , ils sont adoucis par la présence d'un ami ; si , au lever d'un beau jour, en respirant l'air |)ur et frais du matin, on traverse une belle campagne, une ^ allée agréable, on double son plaisir en le communiquant. — Eli bien! mon cher, ïoilù la solution de votre problème. La vie est une roule pénible et lorlneiise. héri,s.sée de rochers , couverte de landes, 011 se trouvent, par-ci, par-là , quelques vallons fertiles et rians. 11 faut traierser ce chemin pour arriver au terme. Une compagne partage avec nous les ]ilaisirs et les travaux du voyage. » Dans ce moment , ils \irent un homme et une fenmie qui se disputaient avec haleur; rhoinnie, usant du droit du plus fort , battit son antagoniste. Us coururent à son secours , et demandèren'

VOYAGES D'ANTENOR

au paysan la cause d'une CûUic si hruiaic. « C'ei ma femme, dit-il, que je veux coiriser; elle est, médiante, capricieuse, fainéante, emportée, turbulente, tracassiére; enfin je suis las de la supporter. » La fennne, interrogée à son tour, répondit avec la même aigreur» que son mari était jaloux , brûlai , ivrogne, avare , et qu'elle ne pouvait plus vivre avec lui.» L'ami de iMcias leur proposa de se séparer à l'amialile; à quoi l'un et l'autre consentirent avec plaisir. Nicias dit alor.s à son ami : ■ Vous voyez qu'il vaut encore mieuv voyager seul que de prendre nne compagne pour.se quereller et se battre en chemin. — .Xticndez à demain pour asseoir votre jugement. » Nicias passa la nuit toujours agité, toujours indécis entre l'amour et la philosophie. Dès son lever, il court chez son ami. Il y trouva le paysan qui le suppliait d'engager sa femme à revenir auprès de lui, prolestant qu'il l'aimail malgré ses défauts, et qu'il ne voulait pas vivre solitaire connue uVi hibou. L'ami de Nicias envoya aussitôt chercher la femme, et lui demanda, le mari écoïKant sans être vu , si elle persistait dans son projet de .séparation. A celle question elle pleura, avoua qu'elle avait passé une mauvaise nuit, et que, quoique .son mari ei'lt des défauls et des torts, elle ne pouvait supporter son absence. A cet aveu le mari paraît, l'embrasse, et les deux époux s'en relournent pleins de joie et de tendresse.

«Eh bien! que pensez-vous mainlenant, dit l'Égyptien S Nicias , de l'hymen et de ses orages? — ^Qu'il ressendile au climat de la Grèce, qui a des brouillai-ds , des nuages, des tempêtes, mais des jours sereins qui en rendent le séjour agréable... Me voilà décidé, j'épouse Déiphile. » Il se rendit aussitôt chez Boechoris ; c'était le jour de la pleine lime. On mangea le cochon sous les palmiers. Après le souper, Boechoris et Nicias se promenant dans le jardin, Boechoris lui demanda s'il avait passé la nuit à contempler les astres.» Non, dit-il, j'ai été occupé rie votre aimable fille. Je me suis promené avec elle sur les bords du Nil ; et à mon réveil j'ai cru qu'après une promenade nocturne et solitaire avec une jeune personne, je ne pouvais me dispenser de vous la demander en mariage. » Boechoris y consentit avec joie. « Mais il me faut l'aveu de la charmante Déiphile, lui dit le philosophe.— ,1e ne iloute pas que vous ne l'obleniez ; la voilà qui rêve, allez vous expliquer avec elle. «Nicias l'aborda : il gardercnl d'abord le silence. Cet astronome , très neuf dans celte cai-rière, ne savait par où débuler-, enfin il s'enhardit. « Je n'entends rien au langage d'amour ; mais au prcmiei' coup d'œil vous avez Iroublé ma raison. Le lever du plus beau soleil, l'aspect brillant du prinlemps, l'éclal de l'étoile de Vénus ne m'ont jamais fait ime im|)ressiou aussi vive, aussi douce que la vue de vos jeunes attrails. Depuis ce jour, votre image est empreinte dans mou coeur comme la douceur et la .sensibilité sont empreintes dans vos regards. Étonné de celle situation , j'ai vu que je vous aimais; ou tous les calculs sont faux, ou votre possession doit faire le bonheur de ma vie : j'ai déjà l'agrément de votre père, mais il est nul sans le vôtre. Parlez : si votre cœur me rejette , je renonce à l'amour, et retourne vers les a.stres ; si je vous plais, prononcez mon bonheur avant que la lune qui se lève soit au-dessus de l'horizon. » Déiphile réfléchit un inslant; ensuite, s'éloignant de quelques pas, elle lui dit: ■ Je vais vous faire ma réponse. » Alors, avec ime baguette, elle traça des mot.s sur le sable, après quoi elle s'enfuit. Nicias s'approcha et lut avec une joie extrême : « Oui . le sage et savant Nicias me plait. »

. il se relira le plus heureux des lionnnes : mais dans la nuit il fut aîUKiUR d'une violcute indigestion. Pour complaire à Bocrhorisel à l'aimable Déiphile, il avait mangé du cochon , lui qui s'abstenait toujours de ^ iande. Il eut des coliques, des uiau\ de tète et la fièvre. Aus.silôt il fut entouré de trois niédetius ; il n'en voulait qu'un seul : maison lui iil enlendre qu'il en fallait absolument trois; un pour le traiter de la colique, l'autre du l'nal de tête, et le troisième de la lièvre; que c'était l'usage en Egypte, oii un médecin ne pouvait s'allacher qu'à la connaissance d'ime seule maladie. Chacun de ses Esculapes ordonna ses remèdes. Nii ias se conduisit à sa guise, et guérit '.

« Il relourna aussitôt près de Déiphile, pres.sa son mariage, qui fut arrêté pour le second jour de la nouvelle lune. Nicias l'attendit avec loule l'impatience d'un amant qui 1 oit le terme devant lui. i\Iais im événement désastreux reiula son bonheur. Le jour fixé pour l'hymen, Nicias, radieux connue Tilon rajeuni par r.\urore , arriva chez son beau-père. Le deuil et la consternation élaieut dans la maison. Boechoris et sa fille se rasaient les sour,Hs poussaient des gémi.s.semens, des cris lamentables, se fiappaieiu la poitrine: Nicias, alarmé, demanda la cause de celle vive douleur. Ou lui dit qu'un des chats de la maison venait de mourir d'une mori imprévue. On connaît la vénération des Égyptiens pour cet animal, Nicias s'afiligea avec sa nouvelle famille. Cependant <m enveloppa le défunt dans un linge, et on l'envoya aux tariehées, qui devaient l'embaumer et l'eulerrer ensuite dans les nionumens sacrés.

« Il fallut attendre la fin du deuil pour célébrer la noie. Enfin le temps, que rien n'arrête, amena cet heureux joiu'. Boechoris donna un grand feslin. Au milieu du r;pas, lorsque la joie animait tous les convives, on apporta, selon l'usage, un cercueil avec une figure en bois représenlani un mort. Le porleur de celte figure la montra tour à tour à chaque convive , eu lui disant : ./cfc^ /(.y }cu.r sur cet homme , vous lai ressemblerez après votre mort : butez donc mainlenant , et vous ditcrtistcz.

" Cet usage n'est point une vaine cérémonie : il renferme un conseil très i)hilosophique ; qu'il ne faut pas seulement profiler de la brièvelé de la vie pour en goûter les douceurs , mais conserver cette cordialilé , cetle union qui eu font le charme , et ue chercher son bonheur parlicuUer que dans la félicité commune. »

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