CHAPITRE LXIX
Suite de l'initiation. Mort et jugement de Bocchoris. TROISIÈME ET DERNIÈRE SOIRÉE.
«Eudoxe, le lendemain, recommença à lire sa narration. «Ou me laissa reposer vingt-quatre lieures, disait rSicias, mais avec défense de sortir de mon appartement. Le lendemain les prêtres vinrent m'avertir que j'allais commencer un jeibie de quatre-vingt-un jours, pendant lequel je ne boirais que de l'eau. Les deux premiers mois, j'avais du pain à discrétion et des fruits crus et séchés au soleil. Les douze jours suivans, j'eus la même quantité de pain , mais seulement trois onces de fruits. Les neuf derniers jours , le jeilne fut très rigoureux ; dix-huit onces de pain étaient ma seule nourriture. Les soixante-douze premiers jours , je taisais mes repas seul et J l'heure que je voulais; mon soi'.nneil n'était que de six heures, sur un lit découvert; mais à midi je pouvais dormir une heure assis. Voilà poin- ce qui regarde la purification du corps, et la première des trois parties de l'initiation. Les deux autres sont la purifi( ation de l'âme et la manifestation.
« La purification de l'âme consiste dans l'instruction et l'invocation : celle-ci se réduit à assister une heure, matin et .soir, aux sacrifices ; mais l'aspirant est placé de façon qu'il ne peut\oir ni être vu. Dans l'instruction, on me parlait principalement des devoirs de ma condition. J'assistais à deux conférences par jour : dans celle du malin , un prêtre m'expliquait pendant une heure la notion d'un dieu unitpie, qui par la seule pensée donna le nnmvement et la vie à la matière, qui peut à sa volonté détruire le monde et ramener le chaos. Son innnensité échappe à notre vue; mais, pour se prêtera notre faiblesse, il se montre à nos yeux .sous l'image du soleil , ,so\is celle des planètes : c'est lui qui au printemiis, sous le nom d'isis, étend sur la terre le magnifique tapis des fleurs et de la verdiue ; sous celui de Cérès , il fait éclore les riches moissons; à sa voix le tonnerre gronde, éclate; les vents, les tempêtes mugissent ou s'apai.sent. Il reçoit nos voeux et notre encens sous le nom d'Osiris, de Jupiter ou de Meriure. On me parla ensuite des dieux subalternes, employés par le dieu suprême dans le gouvernement de l'univers; de Typhon et des mauvais génies, perturbateurs de la nature. La conférence du soir est d'une heure et demie; on y traite la morale. L'aspirant a la liberté, pendant quarante-deux jours, d'entrer dans les cabinets des prêtres, destinés aux instructions sacrées, car tout le collège s'occupe d'un seul aspirant , étudie ses mœurs et son caractère. Leurs fennnes , appelées par honneiu' les prêtresses, mais sans fonctions sacei dotales, logent dans la même enceinte : elles peuvent entrer chez lenrs maris, mais non dans leur cabinet , ni dans les pièces commîmes de la maison, excepté dans les corridors, lieux de passage-
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Il est défendu à l'aspiranl de leur parler , el iiièine de les «aluer. Cetteobservaiice me paraissait d'autant plus pénible, que ces prêtresses, la plupart douées d'une grande beauté, ne manquaient jamais de me faire, en passant, des révérenres très respectueuses, qu'il ne m'était pas permis de rendre par le moindre signe : c'est pour nous apprendre à braver les charmes du sexe , et à nous priver même des choses licites, lorsque le devoir l'exige.
«Le soir du quarante-deuxième jour, on m'avertit que j'allais entrer pendant dix-huit jours dans le silence le plus profond; que tout signe, même pour représenter ma pensée , m'était défendu, excepté en cas de maladie , que j'indiquerais en mettant là main sur le cd'ur : alois l'aspirant était traité avec le plus grand soin parles prêtres-médecins; mais, après la guérison , il fallait qu'il rccoinmentâl la purification, à quelque époque des trois mois prescrits qu'il fût tombé malade. On me donna ik s livres, des tablettes, et un stylet pour écrire ce que je voudrais. Cependant mes autres exercices furent les mêmes : il fallait seulement me rendre à mes deux conférences sans que l'on m'avertit. On avait soin de m'éveiller le matin el l'après-midi. Les jardins ni'élaienl toujours ouverts, mais je ne devais prendre garde à personne, ni hommes ni femmes, et chacun en faisait autant à mou égard. Le prêtre qui m'annonça ce silence de dix-huii^ jours me dit qu'il lue serait imposé avec la plus giand'" rigidité, que jusqu'alors on me pardonnerait qnel(|ues légères inobservations, mais que la moindre violalion des règles qu'on venait de lue prescrire mecoùler'ait la liberté pour le reste de ma vie. Le lendemain , après mou lever , je vis entrer trois prêtres avec un visage austère; ils me reprochèrent les peliles faules que j'avais coiuiuises depuis le couunencement de ma piéparation ; j'avais salue une femme d'un signe de tête, ce qui était vrai : ils me citèrent ensuite plusieurs actions de ma vie passée , entre autres, que je n'avais pas voulu laisser embaumer un chat qui était mort dans ma maison Leurs reproches m'étonnèi-ent d'abord ; mais, depuis, ma surprise a cessé (112;. Vers le soir du dernier jour du sUence, les trois prêtres revinrent chez moi avec un visage serein; l'un deux me dit quej'allais être admis dans un corps que le mérite seul avait formé, et qui occupait la première place dans l'estime des hommes; que les droits de la naissance faisaient les prêtres , au lieu que les initiés participaient au sacerdoce par des vertus rigoureusement éprouvées. Il ajouta que le lendemain on me rendrait l'usage de la parole, ci qu'on me donnait douze jours pour recueillir par éciil on dans ma mémoire ce que j'avais appris dans mes conférences ou dans mes lectures; qu'on réglerait les heures cl la longueur de mes prières selon ma piété et mon choix ; que je pou\ais désormais m'entretenir avec les prêtres et saluer leurs femmes, pourvu que je ne leur parlasse point.
• Le lendemain de ces douze jours, le grand-prétre . suivi de plusieurs autres prêtres, vint dans ma chanibie ■ tMon fils, me dit-il, voici les trois questions auxquelles Vous devez répondre dans neuf jours, .lusqu'alors toutes les conversations, toutes les lectures vous sont défendues; c'est aux dieux seuls que \ous devez demander les lumières dont vous avez besoin. Vou* coucherez pendant ce temps dans le sanctuaire , derrière les statues des trois divinités, afin que la déesse Isis vous instruise dans vos songes mêmes; «n lui fera tons iesjour.s un sacrifice avant l'ouvertin'e des porte.^ pour la prier de verser la sages^e
dans votre âme. D'ailleurs vous pouvez aller méditer \ os réponses dans le jardin ; et pour adoucir votre solitude, deux fois par jour vous mangerez avec nous; mais vous garderez le silence et le régime prescrit. » Ce régime était lieu'' onces de pain et un peu d'eau. En me rendant au temple , je m'aperçus qu'im vaste silence régnait dans la maison : ce qui dura pendant neuf jours. Les prêtres, les prêtresses même se taisaient en ma présence, et loin de moi ne se parlaient qu'à l'oreille. Auparavant ils se promenaient et causaient ensemble dans les jardins ; et pendant ces neuf jours je n'y vis que les prêtres qui gardaient lour à tour le bœuf Apis : ce dieu iiassait majestueusement dans un parc enclavé au milieu du jardin. Comme on ne recevait les gens de la ville que dans les salles extérieures, personne ne savait qu'il y eilt un aspirant dans le tejnpie et le secret était bien gardé. A l'heure du repas , je vis avec surprise que les piètres s'imposaient le même jeûne qui m'était ordonné. Les neuf jours expirés , je parus devant le collège des prêtres pour répondre aux trois questions qu'on m'avait données à résoudre, et qu'ils me redirent.
« L'existence de Dieu est-elle prouvée ?
— Oui. comme la lumière prouve l'existence du soUil, et comme notre pensée prouve que nous existons.
— Faut-il ime religion à l'homme ?
— Oui ; l'homme est né méchant : en vain la morale et les lois veulent l'enchaîner; il est mille crimes secrets qu'elles ne peuvent atteindre. De plus, il est investi par le malheur comme la terre est environnée par l'Océan. Quelle douceur pour lui , quelle consolalion lorsque, sur le bord de la vie, chargé d'infirmités, il peut se livrer à l'espérance, et voir un dieu qui l'attend pour terminer ses maux.el le récompenser par une vie éternellement heureuse I
— Eu quoi consiste la liberté.'
— A se rendre maitre de soi , à ne pas craindre les hommes , mais sa conscience. »
« Les prêtres furent conlens de mes réponses.
• Vinrent enfin les douze jours de la manifestation, troisième et dernière partie de l'iiiitialion , qui était moins un exercice que la récompense de tons ceux qui avaient précédé. Je rompis mon jeûne, et on me servit du vin et des viandes succulentes; mais, comme j'en avais élé privé pendant trois mois , les prêtres-médecins pi'ésidaient mes repas pour régler ma nourriture.
» Poui' la manifestation , on ouvre le souterrain aux aspirans; on voyage, pour ainsi dire, dans un autre monde.
« Dès l'aurore du premier de ces douze jours , on me mena devant la triple .statue :je fléchis les genoux, et le gi'and-prêlre me consacra à Isis au nom de la sagesse ; à Osiris, bienfaileur des hommes; à Horus, le dieu du silence et du secret ; après quoi . un Hanibeau à la main , je prononçai ce serment : • Je jure de ne jamais révéler à aucun profane rien de ce que je verrai dans les temples souterrains ; et si je me parjure, j'appelle sur ma tête la vengeance des divinités du ciel , de la teri-e , des enfers, el la mort la plus terrible. » Après ce serment, on m'ouvrit les souterrains , qui ont quatre mille pas carrés; on me donna pour conducteur, suivant la coutume, le dernier Ég\-plien iniliéqui se trouvait dans la maison. V rentrée , j'entendis des vagissemens , des cris d'enfaus ' ;
' Orphce supposa que c'étaient les vasi.ssemens des cnfans
mur!» à ':i mani-ilciiui occupaicn! le \eslibi\ledes cufcrs.
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c'étaient les enfans des piètres, dont les mères aeooudiaient dans ee lieu. Deux motifs les faisaient retenir dans celte retraite : le premier avait pnurbiitdclesareoulumer à l'obscurité de ces demeures, où ils devaient passer la pins grande parlie de leur vie, l'autre d'empéclier qu'aucun bruit ne délournAl les prêtres de leurs méditations et de leurs éludes. Won guide ne me permit de voir ce logement que de la porte, et un seul instant.
« Les officiers du second ordre formeni , avec leurs femmes, un peuple nombreux de ministres .subalternes pour les cérémonies de la religion ; de domestiques, pour les préIres supérieurs ou pour les prélre.sses; et enfin d'ouvriers de toute espèce, pour tous les besoins de la maison et du temple, car aucun étranger n'y est admis. Les prétresses .sont distinguées des fennnes du monde par une tunique de lin, de la couleur de celle de leurs maris. Tous les aris mécaniques, renfermés dans les souterrains , fournissent une longue suite de ciu'iosilés. Depuis peu on avait pratiqué sous ces voi'ites ob.scures, non pour les éclairer, mais pour leur donner de l'air, des ouvertures qui répondaient dans les cours ou dans les jardins des maisons sacerdotales. Connue je ne pouvais parcourir cette vaste enceinte dans un seul jour, je remontais par ces trous dans les maisons supérieures. Le quatrième jour, j'arrivai au champ des larmes ; c'est un espace de trois arpens de large sur neuf de longueur. Ou punit là, sur le jugement de trois préti-es , les fautes des officiers du second oidre. Les uns roulaient un cylindre de pierre, plus ou moins gros, sur une espèce de colline, et le cylindre lombanl de l'autre côté, il fallait qu'ils le fissent renioiUer. Des femmes puisaient de l'eau dans un puits profond pour la verser dans un canal d'eau courante '. Les deux .sexes étaient nus jusqu'à la ceinture. Lorsqu'il s'agissait de fautes scandaleuses qui a\ aient pu troubler l'ordre de la maison, ou condamnail les coupables à passer dans ces souteriains plusieurs années dans le silence. Je vis là des préIres el des prétresses vêtus de noir, el privés de la tunique saceidolale ; ils se promenaient en se cachant le visage; chacun d'eux occupait une cellule, et n'avait pour ressoinres que les livres , qu'on ne leur refusait pas. yuant à ceux (|ui avaieiu \ iolé le secret , préIres ou autres , on leur ouvrait la poitrine, on leur arrachait le cœur, que l'on donnait à dévorer à des oiseaux de proie ; mais des siècles entiers s'écoulaient sans lournir un pareil exemple.
« En avançant toujours, je me trouvai dans un lieu enchanté, appelé l'Élysce; c'est un jardin de deux stades de longueur sur huit cenis pas de large ; on entre dans l'Ély.sée par huit grandes allées pai-allêles, ornées des deux cotés de grands vases de fleurs et d'arbrisseaux odoriférans. Les prêtres ont embelli ce jardin de tout ce que l'imaginalion poétique peut inventer. Ces huit allées aboulissenl à un espace non cultivé, qui sert d'arène ou de cirque. , l'y vis des enfans des deux sexes, tout nus, qui s'exerçaient à la course, au palet et au saut. «C'est dans ces jeux , me dit mon guide , ((u'ils acf|uièrenl cette grâce , cette agilité qui les distingueni dans les exercices de la religion; el quoique la modeslie et !a décence dans le maintien soieni parliculièrement affectées aux prêlres et aux prêtresses, cependant ils l'emportent sur les gens du monde par la facilité et la grâce dans les manières. »
.' On reconnaît là l'origine du rocher de Sisyphe et du tonneau des Danaidcs, dans Orphie.
.Vprès les a\oir considérés quelque temps, nous entrâmes dans un grand labyrinthe, dont les routes tortueuses et obscurcies par l'ombre conduisaient à des berceaux, à des bosquets, à des salles de verdure ou à des chapelles de marbre. Tantôt nous rencontrions au boni d'une allée un petit parc où paissaient queUpies génisses d'une ))lancheur éclatante ; tantôt des volières remplies des oiseaux les plus rares. Ici , je voyais des tourterelles , des pigeons êblouissans par la blancheur ou la variété des couleurs de leur plumage; là, nous trouvions des bassins remplis de poissons qui nageaient sur la surface de l'eau ; je ne pouvais me lasser de pariourirel d'admirer ce séjour enchanté. Au sortir du labyrinthe, nous trouvâmes un large canal ; son eau lente et paisible était l'image de l'existence du .sage, dont les jours s'écoulent au sein de la tranquillilé et de l'innocence.
« Au-delà de ce canal se déployait à nos yeux un vaste parc formé jiar des arbres superbes , parmi lesquels on avait eniremêlé des lauriers, des myrtes, des grenadiers, des orangers, dont le parfum délicieux embaumait tous les lieux d'alentour. Ce parc étail peuplé d'une inlinilé de stalues, toutes de marbre blanc. « Ces statues, me dit mon guide, sont celles de nos rois, de nos pontifes-rois, et des dieux qui nous gouvernaient il y a environ trentequai re mille ans. — Le nionde est donc bien vieux ■' m'écriai-je. — Kous le croyons au contraire très jeune. Que sont quarante ou cinquante mille ans auprès de la surcession rapide des siècles? c'est une poignée de sable comparée aux sables de la Libye. Après le règne de nos dieux vint celui des ponlifes. Les Égyptiens se lassèrent d'être gouvernés par des prêlres , et nommèrent des rois : nous en comptons quatre cent soixante-dix indigènes, qui ont régné quatorze mille ans. Le premier, dont vous voyez la statue à la tête des autres, est Manès , qui introduisit en Egypte le luxe et les arts : Mœris le suit 'mmêdialemenl ; c'est à son génie et à son zèle que nous devons la construction du lar Mœris. Viennent ensuite Mendès, Nécos, qui essaya de joindre par un canal la iVIéditerranée avec la mer Rouge ; plus loin est Sésoslris , fameux par ses conquêtes ; vous voyez après les statues de Psammis, d'Apries, d'Auiasis. — Mais, lui dis- je, ne pouvons- nous entrer dans cette enceinte? Je vois un poni sur le canal. — D'aciord ; mais il est gardé par deux lions, ell'on ne peut les approcher qu'avec le prêtre qui les nouriit ; d'ailleurs c'est l'asile des âmes bienheureuses, et il ne vous est pas encore permis d'y pénéirer. »
« Ce parc est en efiêt l'Image des Champs-Elysées. Le soleil , affaibli par l'épaisseur des ombres que projettent des feuillages louflus, ne répand qu'un jour doux, semblable à un beau clair de lune. Uc plus, comme ce jardin est à cent quarante pieds de profondeur, le soleil ne parait que vers le milieu de sa course , et on ne montre ce jardin aux nouveaux initiés que le malin ou à la chute du jour. Ce qui achève de compléter l'illusion , c'est la vue de toutes ces statues d'albâtre et de grandeur humaine qui paraissent les ombres des morts, et celles des prêtres et des prêtresses, tous velus de blanc, qui se promènent sous ces allées myslérieuses.
«Voici les moyens dont les ministres du temple .se servent pour répondre aux questions qu'on leur fait sur les choses futures ou cachées. Ils iina|;inent des scènes théâtrales; ils lont attendre souvent les consullans des mois entiers; et pendant ce leinps ils tâchent de savoir d'eux et par d'autres voies tout ce qui peut les regarder, surtout
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sur l'objet de leur consultai ion : là-dessus ils arrangent leur réponse en vers , et les décorations de leurs scènes. Ils recoiNcnt ensuite les consultans dans des cliainbies secrètes , où on ne les nourrit pendant plusieurs jours que de viandes légères et de liqueurs délicieuses, dans lesquelles il entre des assoupissans : de (ïliis , on les admet dans le temple à nombre de cérémonies qui se font à buis clos. Ils montent ensuite, entre un prêtre et une l^emme, dans un char ouvert , dont les roues sont cachées. Son\ ent on leur donne une femme pour conseil et pour compagnie. Ce char, poussé légèrement par-derrière, descend, par une pente douce, dans les allées où commence l'Elysée. De^ orficiers du second ordie , relevés ensuite par d'antres, poussent le char avec une vitesse toujours égale ju.squ'à l'Elysée, à l'entrée duquel les consultans descendent du char. LJ, le prêtre et la prêtresse , sans leur permettre de s'éloigner d'eux, leur font parcourir le labyi-inlhe, et les mènent'ensuile au bord du canal, où on leur montre les ombres bienheureuses qui se promènent dans l'Elysée : au .sortir de ce lieu , on les conduit au temple de la divination. Dès l'entrée , un escalier superbe se présente à eux; mais à travers les marches ils aperçoi\ent , connue dans un vaste souterrain, des flammes qu'allument dans un canal des eauxsulfui'eu.sesetspiritueuses : ce canal, quoique assez étroit, leur parait, par un effet d'optique, un tleuve enflammé '. Au travers et au-delà des flammes, on voit des hommes et des femmes qui semblent nus ; des ligures d'Euménides les frappent; les voiHes reteiùissent de coups redoublés qui ne font auiuu mal. On fait remarquer ces objets aux consultans ; on leur dit même les crimes des condamnés : on les mène ensuite devant le théâtre, où le prêtre et la prêtresse s'asseyeiU auprès d'eux ; on e.vécnle des choeurs d'une excellente nuisique, et on repré.sentc des scènes théâtrales.
• A côté de l'Elysée est le Panthéon; on y entre par plusieurs arcades très profondes ; la voiïle de ce vaste lenqile n'a que trente pieds de hauteur , sur nue largeur de quarante; Il aune longueur extraordijiaire. Il n'en faut pas moins pour coiUenir les di vîntes de l'Egypte dans des chapelles séparées ; chacune même n'a pas la sienne , car les Égyptiens adorent an moins trente mille dieux. Le sanctuaire de ce temple est consacré à Isis, mère de la Nature, ou la Nature elle-même. Toutes ces idoles de dieux , de demi -dieux, sont po.sées dajis leuj' chapelle, le visage tourné vers l'entrée du temple ; le bas de ce temple est réservé pour les dieux malfaisaus, ou autrement nonnnés les mauvais génies. Typhon e^t adossé debout contre un mur dont II égale la hauteur, et ses deux bras atteignent l'exlrémité des unirs,â droite et à gauche; mais il n'a la figure humaine que de la tête jusqu'au nombril; deux dra gons énormes lui tiennent lien de cuisses et de jambes; de tenqjs en temps il jette des flaunnes par les yeux et par la bouche; Il est en'ouré de vingt chapelles où .sont les mauvais génies, dont la face est tournée vers les dieux bienfaisans, pour marquer leur opposition. Les murs et les voûtes du temple sont chargés d'hiéroglyphes concernant l'histoire et le culte des dieux; c'est là que se fout toutes les nuits, depuis dix heures Jusqu'à deux après minuit, plusieurs sortes de sacrifices et de cérémonies oii assistent tous les habilans du souterrain , les prisonniers même du champ des larmes, la plupart des initiés, et l'aspirant dans les trois derniers jours de la manifestation. Comme
' Orphée, d'après ce canal , a imaginé le Phlégéton.
les céréniouies nocturnes commencent avant la fin du jour naturel, on s'adresse d'abord aux divinités auxquelles le jour est consacré : la plupart ont leurs victimes propres et le bois qui doit les brûler ; le leu est allumé, suivain la dignité des dieux, ou aux rayons du soleil réfléchis par un miroir parabolique, ou par des étincelles qu on fait jaillir d'une pierre à feu, ou à la flamme des lampes.
■ Ces dieux ont pour sacrificateurs , les uns les prêtres , les autres les prêtresses. A minuit on voit sortir du bas du temple le sacrificateur du jour , suivi de deux files de prêtre.s.ses , qui vont vers la statue d'isis; ils sont accompagnés d'un grand chii'ur de musique , composé de prêtres, de prétresses, déjeunes gens des deux .sexes, depuis l'âge de neuf ans. Quand le sacrificateur est arrivé à la statue, les deux files de prêtres s'entr'ouvrent pour laisser passer l'offrande : elle est portée par dix-huit filles de prêtres, qui marchent deux à deux, mie,s, tenant chacune une corbeille remplie de fruits et d'autres présens de la saison. Ces filles exercent ce ministère depuis l'âge de treize ans ju.squ'à leur mariage. Le sacrificateur verse ces corbeilles sur un grand autel carré, dont la face extérieure porte cette Inscription: ^ roux, /.^is , divinité unique , universelle^. Lorsque les jeunes filles se retirent du sanctuaire, les prêtres y entrent pour achever les cérémonies , qui durent plus de deux heures, toujours au son des Instrumenset des voix; les elles diflerent suivant les saisons. La musique |)asse de ces temples souterrains dans les temples supérieurs, et delà, parla beauté des vers et du chant , dans la bouche de tous les Égyptiens ( I i31.
• Les derniers jours de mon initiation , je couchai encoi'c dans le souterrain. Cependant on préparait pour le lendeuiaiu la magnifique prorcssion appelée la pompe isiiique , ou le tilomphe de l'initié.
" La ^ cille, sixo:firiersdu second ordre vinrent à cheval devant le palais du roi, situé vi,s-à-vls du temple, à l'autre extrémité de la place , et ils annoncèrent à sou de ti ompe qu'on verrait le lendemain un nouvel initie. Ils firent la même publiiation dans les rues où la piore.ssion devait passer. Quand l'initié est Égyptien, ils le déclarent; car, pour un étranger, la proression , moins pompeuse, se borne à faire le tour du tenq)le, et la publication même ne se fait que devant lui. Comme il s'écoulait souvent plusieurs années sans qu'on reçût un initie, on était foi-t avide de voir cette cérémonie. Je ne paileial point delà proression qu'on fil pour moi , étranger, mais de celle que je vis un an après pour un Egyptien.
«On employa toute la nuit du dernier jour derinltiatlon à parer l'intérieur du temple de ce que le trésor des prêtres contient de plus magnifique, et les citoyens de I\lemphis ornèrent les dehois de leurs malsons des meubles les plus précieux. Après le lever du soleil on exposa dans le temple, au milieu du sanctuaire, le tabernacle d'IsIs, apporté du souterrain : c'est un cofre couvert d'un voile désole blanche semé d'hiéroglypiiesd'or, sur lequel est encore une gaze noire, pour marquer le .secret des mystères de la déesse. On lui ofirit , avant de partir , un sacrifice , pendant lequel les filles des prêtres, qui ne paraissent au dehoi's qu'aux fêles disis, dansèrent tour à tour des danses graves au son des Instiuuiens. Ensuite la marche s'ouvrit, ayant à la tête les six officiers qui avaient annoncé la cérémonie, et qui de temps eu temps sonualenl de leurs trompettes; deux files de gardes du même ordre bor-
' Tibt , una, qucv es omnia, dea, Isis.
daient, des deux cotés, la procession dans toute sa longueur. Les quatre classes des prêtres, celle des inathématicicns, des nicdecius, des jurisconsultes, allaient les premières, précédées de leurs en ans, habillés connue eux. Les préIres portaient une robe noire sur la tunique de tiu lin ; mais celle des trois premières classes est bleue , violette ou rouîje ; un pan de ces lobes leur couvre la tête. Entre les deux files marchaient un à un les prêtres nonunés pastophores ;i]s avaient, au lieu de robe, un manleaude la couleur deleur classe, et ils po]-laienl les livres de Mercure, dans les(|ueis ils puisent leur science.
• Après celle partie de la procession, paraissait un prêtre de la première classe, en nianleau noir, tenant la fameuse table isiaque appuyée sur sa poitrine : elle est de cuivre, mais cou\ertc de lamesd'argenl, sur lestpielles sont gravés le.s emblèmes des mystères d'isis , sous des fism'es de femmes, dont quelques-unes ont des têles d animaux. Il était suivi des filles des prêtres, ayant sur une tunique de fin lin des robes de la couleur de la classe de leurs pèi'es, et par-dessus , des manies, chacune de couleur différente, bi-odées d'or, avec des houppes d'or attachées sur l'épaule gauche par une pierre précieuse. Klles étaient coiffées en cheveux, avec des aiîïicttes ornées de pendans d'oreilles , de colliers rie perles et de bracelets de prix. Klles formaient quali-e files, et .se tenaient sous le bras de deux en deux. Les prêtresses-directrices, velues de noir, à l'exception de la tunique, marchaient dans le milieu : antour de ces beautés on avait doublé les gardes.
« .Après elles venait un très grand chœur de musique . composé de prêtres et de leurs enfans, qui annonçaient le tabernacle d'isis , porté sur les épaules de huit prêtre", et précède immédi.itenieut par les filles du second ordre, vêtues de lai:.e blanche très fine , parées de Heurs , exécucutanl devant le tabernacle des danses légères au son des sistres et des crotales dont elles jouaient. D'autres filles du même ordre faisaient bri'iler, des deux côlés, des parfums dont la fumée formail un nuage qui enveloppait le tabernacle. Le grand-prêtie suivait toutsenl, revêlu, sur sa tnnif;ue blanche, d'une robe de pourpre doublée d'Iiermine, dont la queue était portée par deux enfans du second ordre ; sa lêle était <onveite d'une espèce de mitre, que lui seul a le droit de porter, et seul il tenait à la main lebûlon anjiural, que les autres prêtres quittent en sa présence. A'enaienl ensuite des prêtres de la pieniière clas.se , interprètes des lellres sacrées, dont les livres étaient porlês par les pa>>toiihoref:deux d'entre eux avaient sur les épaules un brancard ^ur lequel était posé le va c augurai ou divinatoire , oui contenait un astrolabe, un quart de cercle et un (onijias. Tous les prêtres de celte classe avaient une robe noire par-dessus la tunique blanche; ils êlaieut suivis de leurs en ans, dont la file êlail fermée par les quatre prêtres deréiincalion. La dernière partie de l'inilialiou , ou le Irioniplie de l'initié, prenait un ail- mililaire. Apres un inicrvalle , on voyait venir, au son des titres et des tind)ales, trois étendards déployés : le premier nfirait le dieu Apis, symbole du royaume de Memphis; Ip second, celui de l'Egypte, qui est un sphinx; et le troisième celui du monde ; c'est un serpent qui, pour .se mordre la queue, se roule en forme de cercle. Les initiés de tous les nomes parais.sent ensuite; ils sont admis, parce que tons ceux de l'Hgpyle ne font qu'un corps; ilsmarchaicnl un à un , dans leur habil ordinaire, qu'ils ne quittent jamais ; c'est une veste de lin , qui ne descend qu'aux ticnuux ; sur cette vcsle est la relie de leur dignité ou de
leur fonction ; à côté d'eux et hors des rangs marchaient 'es initiés étrangers ; j'étais du nombre.
" Le nouvel initié parut enfin , ayant à sa droite le plus jeune des prêtres , et à sa gauche le plus ancien des initiés : il était velu, pour ce premier jour seulement, d'une tunique blanche, avec une queue traînante, de la longueur de son corps ; il portait (lar-dessus un baudrier blanc , brodé de noir , d'où pendait une épée dont ta poignée était d'a( ier. Il avait pour ceinture une écharpe couleur de feu et bordée d'or, une couronne de myrte sur sa tête, et il tenait à la main une grande palme, symbole de la paix ; enfin sa tête était couverte d'un voile blanc qui descendait jusque sur la poitrine ; ce voile, qui l'empêchait d'être reconnu, élail assez ti-anspareni poiu' qu'il prtl se conduire. Il était suivi d'un char de triomphe attelé de quatre chei aux de front ; quatre vertus portaient sur le sié;;e \ide une couronne triomphale , et des figures de vices terrassés bordaient toute la circonférence du marchepied. Ce char était sendjlable à celui qui promenait dans l'Egypte les généraux d'armée api'ès une grande victoire : mais l'initié ne montait jamais dans le sien , pour faire voir qu'il n'aspirait pas même au\ honneurs que ses grandes actions pouvaient mériter. L'initié fut accueilli au bruit des acclamations, on l'accablait de fleurs, nu l'inondait d'essences précieuses, que l'on versait des fenêtres, ou qu'on jetait par-dessus les gardes.
« Après avoir fait ainsi un grand tour dans la ville, il arriva devant le palais du roi, qui l'attendait, avec la foule des courlisaus, sur un balcon décoré de superbes tapis. L'initié monta sur une estrade dressée devant le balc(n) , se mit à genoux sur un carreau , fit une profonde inclination au roi, se leva ensuite, tira son épée comme pour l'offrir à son prince ; après quoi , descendant de .son estrade, il s'en retourna dans le temple , tenant toujours d'une main son épée nue, et de l'autre .sa branche de palmier, tpi'il croisait sur son épée. Rentré dans le temple, il monta sur une espèce de trône fort élevé; deux officiers du second ordre l'y suivirent , et s'enrermèrenl avec lui .sous deux grands rideaux. Là, pendant qu'on chaulait des hynuies , ou lui mit ses habits ordinaires spr la veste blanche ; et au bout d'une demi-heure , les rideaux tirés laissèrent voir le nouvel initié, qui fut accueilli par le peuple assemblé avec de vifs applaudissemens. •
« ,)e vais présentement , continua F.udoxe, vous raconter la mort de Borchoris : c'est loujoiu-s Nicias qui parle. • Mon beau-père mourut le même jour qu'on publia dans Memphis rêlé\alion du Nil ii seize coudées. .le ne pus pi endre aucune part aux fêtes , à rallégrcsse publique : au contraire, il lallut , pour me soumettre aux usages, me coiin-ir la tête et le visage de boue; ma fennne et moi nous nous ceigniiues le corps par le milieu , découvrimes noire sein, nous frappâmes la poitrine, et, laissant le mor! dansla maison, nous couriliues dans la ville, accompajjnés de nos pavens. A notre retour, nous en\oyâmes le corps aux embaumeurs (114), et nous fixâmes, de concert avec les parens, le jour des ob.-eqnes et du jugement de Borchoris, afin qu'eux et ses amis s'y trouvassent, ('xjunue les funérailles ne se font jamais pendant l'inondalion , nous allendimes que le Ml filt rentré dans sou lil. Alors nous finies publier, selon lalormule ordinaire, qu;> Borchoris allait passer le lac. Il y en a deux à traverser pour transporter les morts dans les plaines où les rois ont établi lenis mausolées. C'est là oii sont les trois fa- ' ineuses pyramides ; chacune a son temple et ses prêtres;
VOYAGES D'ANTÉNOR
Ootrtmeces lieux de silence sont im asile inviolable, et qil'oli punit de mort tout impie qui oserait les profaner, la plupart des Égyptiens veulent y avoir leur sépulture- Chaque famille ereuse sa tombe dans le rocher couvert de sable. La beauté des plaines qui sont au-delà de cette vaste solitude de sable, \ei canauK qui les arrosent, leurs ombrages toujours verts, ont donné aux voyageurs grecs la première idée du Styx , du Léthé et des Champs-Elysées. Au-delà du lac on trouve le temple d'Hécate la Ténrhreiîse, les portes du Cocyle et du Léthé, fermées avec des barres d'airain ; et tout prés est une statue de la Justice , san.i léle , et une autre de la Vérité.
«Le jour arrivé, nous entrâmes avec le cadavTe dans le bateau nommé Baiis , et nous donnâmes pour le jiassage une obole (115; à Caron le nautonier. Nous trouvâmes au-delà du lac lesjiiges, au nombre de quarante et un , assis en demi-cercle. Ces juges, ceux des particuliers comme ceux des rois, ont la plus grande réputation de probi.é ; on ne peut les ])rendi-e que parmi les initiés , et le choix .s'en fait à chaque fois par les citoyens de la ville. Comme juges, ils ont par-dessus leur tunique blanche, vêtement des prêtres et des initiés, une robe rouge , et portent au cou une chaîne d'or , d'où pend un saphir sur lequel est gravée la figure de la Vérité. La loi permet à tout hoiinne d'accuser ic mort, qui comparait sans titres et sans |)ou\ oir, escorté seulement de ses ^ erlus ou de ses vices.
• Oti lui dit : • Qui que tu sois, lends compte .à la patrie de tes actions; qu'as-tu fait du temps et de la \ie^ La loi t'interroge , la patrie l'écoute , la vérité le juge. » Si l'accusateur prouve qu'il n'a point observé les lois, qu'il a méconnu la vertu , lesjuges le condamnent, et il est exclu de la sépulture; .si l'accusation est fausse, calomnieu.se, l'accusaleur est puni sévèrement. Personne ne s'étant présenté pour attaquer la mémoire de mon beau-père, je fis son panégyrique devant les magistrats, une foule de peuple , et devant le corps du défunt et de sa famille. Je ne parlai point de sa naissance , car tous les Égyptiens se croient nobles : je célébrai sa piété, sa justice, sa tempérance et ses autres vertus; je proposai son exemple aux assistans; j'invoquai pour lui les dieux des enfers , et les suppliai de ne pas abandonner Rocchoris dans ce inonde ténébreux et inconnu , oti il venait d'entrer. Enfin, en le quittant, je lui dis pour moi , pour sa famille cl pour tout le peuple , le long et éternel adieu. .\prés ce discours , les juges ordonnèrent cpie Bocchoris serait enseveli. JN'ous livrâmes le corps ; el connue nous n'avions point de monumens destinés à sa sépulture, nous fîmes construire une chambre dans la maison , oi'i nous posâmes un cercueil droit contre la partie du mur la plus solide. » — • Ici, dit Eudoxe, se lenniiie le manuscrit de INicias. » Comme la soirée était avancée , il uous promit pour le lendemain la fin de l'histoire de cet aimable et intére.ssant philosophe. « Mais je vous annonce , dit-il , un dénouement touchantet pathétique. Je vous l'euveiTai au premier jour; j'ai besoin de repos. »