CHAPITRE LXXn
Arrivée à ÉphCse. Description du temple de Diane. Traits divers d'Heraclite.
Nous avions le plus vif désir de visiter le temple de Diane , l'une des merveilles du monde. Je ne l'avais vu que dans ma première jeunesse: j'étais alors privé du goilt el des lumières nécessaires pour di.scerner el sentir les finesses et les beautés de l'art. Nous n'entrâmes dans le port qu'au soleil couchant. Éphèse est située entre le Cayslre et le Méandre : c'est une des douze grandes villes de rionie. Le lendemain , nous filmes debout avec le jour; mais Phanor retarda noire sortie par la longueur de sa toilette. 11 se faisait frisera la mode, on partageait ses cheveux sur sa tête, on les dressait en pointe comme des coi-nes. 11 arrangeait .ses cigales d'or autour de sa belle chevelure, tjuel est le prix du temps et de l'occasion ! ^ous étions recommandés au savant Hermodose, philo- .sophe renommé : nous nous rendons enfin chez lui. Nous trouvons .sa famille éplorée, qui nous apprend qu'un arrêt l'avait banni d'Éphèse. sa patrie, et qu'il venait de partir, ftoiis demandâmes quel était son crime. ..Son mérite. » Les Éphé.siens ne veulent souffrir dans leur ville aucun citoyen qui s'élève au-dessus des autres. Cependant ce peuple, par une inconsé(|ueuce bizarre, a publié une
' ClUo , eu gra-, sifjoific neige.
VOYAGES D'ANTENOR
loi qui oblige chaque particulier à se rappeler la mémoire (le quelque philosophe recommandaljle par sa sagesse.
Pour nous consoler de l'absence d'Hermodose, nous allâmes visiter le temple de Diane ; c'était le seul de l'Asie- Mliieure que Xer\ès eù\ respecté dans son passage. 11 est biUi entre la ville et le port; sa longueur est de soixante-onze toises sur pins de liente-six de largeur. Nous y avons compté cent \ ingt-scpl colonnes de marbre, hautes de soixante pieds, données par autant de rois. Toute l'Asie a contribué à sa construction ; il est d'ordre ionique. La statue de la dre.sse e.st d'nn marbre si éblouissant, qu'un huissier, préposé pour cela, vinl nous avertir de ne pas la regarder fixement. Sa tête est surmontée d'une tour; et son corps, lernilné en gaine, est enrichi de figures d'animaux et d'autres symboles. Kous passâmes une partie de la journée dans ce superbe édifice.
Le lendemain nous demandâmes à Zélhns, iiotre hôte , si nous pourrions voir son compatriote, le célèbre Heraclite. "Il est, dit-il, d'un abord très difficile: nous l'appelons le philo^upUe tcnéhreiiT. et plenieiir. En effet, il pleure continuellement sur nous et nos .solti.ses. 11 a pris une si grande aversion pour les hommes , qu'il s'est retiré sur le mont Pion , pour y vivre d'herbes avec les bêles sauvages, société digne de lui. • Ce récit piqua encore pins notre curiosité, et nous prùnnes Zéthus de nous conduire sur cette montagne. Parvenus sur un plateau, il nous montra son hahitalion; c'était une grotte qui s'enroiiçait sous un vaste roclier, fernire d'une mauvaise porte de bois, alo.s ouverte. Nous y etitrùnies; mais Héiaclile n'y était pas. Kous visitâmes ses meubles, qui consistaient dans une vieille table, un plat ébréché, l'onlenanl des racines, un vase d'argile plein d'eau, et deux planches couvertes de peaux de mouton , qui lui servaient de lit. Sortis de ce repaire, nous cheicbàmes des yeux son triste possesseur ; nous le découviiines enfin assis sur une pierre, l'air sombre et mélancolique, et les larmes aux yeux. Dès qu'il nous aperçut, il se leva et s'enfuit. Zéthus engagea Phanor à le suivre et à lui demander ce que c'était que l'homme ? A celle question, il s'arrêta, et se tournant vers nous, il nous cria : «Son savoir n'est qu'ignorance; sa grandeur, bassesse; sa force, infirmité, et ce qu'il appelle plaisir n'est que douleur. » A ces mots, il s'éloigna d'un pas ra|)ide. Deux jours après, le bruit se répandit dans la ville qu'il y était descendu pour consulter un disciple d'Kscnlape; car son genre de vie lui avait causé ime hydropisie. Nous courûmes pour le voir ; il entrait chez un médecin , auquel il dit: «Peux-tu rendre serein un jour pluvieux .'» Nous apprîmes après notre départ qu'il s'était enfermé dans un fumier, <Toyant trouver dans celte chaleur empruntée un remède à ses maux; mais, la maladie empirant tous les jours, il s'est laissé mourir à l'âge de .soixante ans, trop longue existence pour im homme aussi original , qui , avec plus de philosophie , aurait ri de la folie humaine, loin de s'en afUiger'. Nous vimcs le célèbre Parrhasius, de celte ville, dont le pins bel ouvrage est le tableau allégorique du peuple d'Athènes : ce peintre y a exprimé tout à la fois les vices et les vertus des Athéniens. 11 avait une couronne sur la tête, une canne fort
1 Mirandum est unde ille oculis suffecerit humor.
Jeven,
riche à la main ; les attaches de ses souliers étaient d'or, sa robe de pourpre, ses brodequins superbes : il nous dit qu'il était le roi de la peinture. Nous le quittâmes bientôt, fatigués d'un orgueil qui déparait ses rares laleus.
Nous partîmes d'Éphese à la pi-emiére occasion, et nous nous embarquâmes pour Milet.