‹ Œuvres complètesChapitre 83 sur 416 · CHAPITRE LXXin · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXin

Description de Milct. Amour de Phanor. Danger qu'il y court. Leur départ. Avenlure de Philiste.

Cette ville s'élève auprès des embouchures du Méandre : on l'appelle la fille du ciel et de la terre ; les bords i ians et sinueux du fleuve, les mœurs voluptueuses des habitans, la rendent digne de la curiosité et de l'attention de.s étrangers: sa réputation n'est point exagérée. Les Milésiens sont aimables; ils l'emportent peuL-étre sur les Athéniens par leur politesse , leur aménité et les agrémens de l'esprit. On leur reproche avec raison cette facilité, cette mollesse de mœurs qui prend quelt|uefois l'air de la licence. Tout enchante les sens dans ce séjour lortuné. la pureté de l'air, la beauté des femmes, l'élégance de la parure, les fêtes continuelles qui s'y donnent, enfin leur nmsique, leurs danses, leurs jeux , tout inspire la volupté et pénètre l'âme d'une languem- délicieuse. Phanor s'y ra;)pelait a\ec plaisir que c'était la patrie de Thcophauie. Nous nous hâtâmes d'aller visiter, près de Milet, la fontaine qui porte le nom de la malheureuse Biblis. Elle court dans un \allon, sous un vieux chêne, dont l'ombre éjjaisse embrasse un vaste conlour. Notre (onducteur nous conta l'histoire de cette infortunée, qui aiait pour aient le fleuve .Méandre, et pour père Milet , fils d'Apollon. Elle brûlait d'une passion secrète pour son Irère Cauniis. Trompée par le nom de l'amitic, ne soupçonnant pas encore qu'elle était la proie de l'amour, elle lui prodiguait les baisers, les cares.ses les plus tendres : fatale erreur qui l'entrainait au crime ! Un songe enfin , qui enivra ses sen.s d'une volupté nouvelle et coupable, lui a|)prit qu'elle aimait, et qu'ilexistait des délices pour les amans heureux. L'impression encore récente de son bonheur irrite se.s désirs et sa Hainuie. Elle veut écrire à son frère, l'embraser de ses feux. Elle saisit son style, ses tablettes :1a maiu lui trend)le; elle hésite, condamne ses vœux, trace quelques mots, s'arrête; elle désire, elle crainl ; enfin la passion l'emporte, et les tablettes révèlent le secret de son cœur. Elle veut sg justifier par l'exemple des dieux. "Saturne, dit-elle, et le vieux Océan épousèrent leurs sd'urs Cybele elTéthys; l'auguste Junon est la saur et la femme du maître de r01ym])e. » Cauniis repoussa av ec horreur cette lettre incestueuse. Biblis. cou\erte de honte, éperdue d'amour, s'enfuit, quitte ses lares paternels: échevelée, furieuse comme les thyades, elle parcourt les bois, les vallons, les monlagnes : enfin excédée, se Irainanl à peine, elle tombe de fatigue dans ce même lieu. Les nymphes du .Méandre \ouluienl la consoler, adoucir ses maux. Elle était nmette et slupide; le désespoir avait glacé ses sens; des pleurs abondans annonçaient .seuls un reste d'existeuce. Mais peu â peu son cœur s'endurcit en rocher; Biblis n'est plus qu'une fontaine, d'où coulent sans cesse Us larmes de cette infortunée.

A notre arrivée, on célébrait la fête de Cybèle : nous vîmes promener sa statue sur un char. La procession se fit au .son des cymbales d'aiiain , des cornets et des tambours; les prêtres de la bonne déesse, l'air farouche, la

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fèteéchcvclée, agilaienl d'une main le coulpaii sacré, et de l'aulre les brandons d'un pin embrasé, lisse défiguraient par des oontoi'sinns bizarres, se frappaient entre eux avec de lourdes chaînes, aflectaienl des alliludes lascives, jetaient des hurlemens, se déchiquetaient le corps pour s'attirer des aumônes; ils faisaient la qnéte au nom de la mère des dieux, et porlaient sur la poilrine de pcliles fi;;ures. Le lendemain ils soriirent de la ville, velus d'habils ridicules , hideux et de couleurs différentes, le visage barbouillé de lie, les paupières peintes, coi.fés d'une espèce de niilre, ayant des souliers jaunes, des ceintures aulour du corps, et les bras nus jusqu'aux épaules. Ils étaient ainiés de grands couteaux et de haches. Ils saulaient, dansaient au son des cymbales, au bruit des lanibours et aux accords d'une musique phrygienne. La grande déesse, couverte d'un voile de soie, était portée sur un Âne.

La curiosité nous attacha i leur suite. Ils arrivèrent ainsi à la mai-son de campagne d'un nommé Philémon, homme très religieux, qui, à leur approche, courut audevant d'eux. Ils entrèrent chez lui, fuiieux comme des bacchans, secouant la léte, qu'ils penchaient à droite età gauche, et tournant le cou de diverses manières. Ils se mordaient les bras, se tailladaient le corps avec un couteau à deux tranclians. Un d'eux, pour faire accroire qu'il était possédé de la divinité , exhalait de longs soupirs; ensuite, confessant qu'il étoit coupable de plusieurs fautes contre la religion , il fe donna mille coups de fouet, se déchira la peau avec une fermeté féroce. La terre était teinte de son .sang et de celui des antres prêtres. Après cette cérémonie barbare, ils tendirent leurs robes pour recevoir des aumônes. Ou leiu- dotma de l'argent, du vin, du lait, des fromages et au:res denrées, qu'ils emportèrent dans leurs sacs. Us continuèrent ainsi leurs courses dans les maisons de campagne des en^ irons : mais nous les quillâmes au sortir de chez Philémon , dégoûtés de leur turpitude.

A l'équiuoxe du i)rintcmps, ces prêtres célèbrent les mystères d'Alys. Le premier jour est consacré aux larmes; le second jour , les trompette:-* relent is.'enl , et leurs sons ;iigus se mêlent à ceux des tandjours; le troisième jour rappelle la mulilation du jeune Atys; enfin les transport.s, le délire de la joie éclatent de toutes parts.

INous allâmes visiter le temple d'Apollon, l'un des plus fameux de la Grèce.

On nous montra l'obscure et ch?tivc maison où était née celle Aspasie, si célèbre par sa fortune, scstalens,sa beaulé et son génie; qui gouverna la république d'.4lhènes, et domia ii Sorrale des lec(nis d'élor|uence. Quel sujet de réHexions! «C'est, me di.ais-je, .sous cet hnud)le toit ([u'a reni le jour celle qui devait épouser l'éricles, gouverneur d'Athènes, allumer des guéries dans la Grèce, instruire Socrate; celle dont la beauté, l'esprit, les lalens, l'éloquence, devaient porter la gloire <le son nom jusqu'au lond de r.\sic! Ainsi la goutte d'eau cristallisée, devenue diamant , va briller sur le front des monarques e! de la beauté.

Phanoruc tarda point à res.senlir l'influence du climat ot des mn'urs des habilans : il .se passionna pour la courti.sane l'hrjné, dont la figure él il si séduisante, que, citée devant les juges pour crime d'iinpiélc, elle obtint .sa grâce en découvrant son sein '.

' Celle rhryuO n'est point la célMnx' Phryné (|iii , lôiii;-tcmps

Phanor m'en parlait sans cesse avec l'enlliousiasme d'un amant; il la préférait à Théano, à Théophanie, et même à la belle Aspasie de Sparte; U lui prodiguait les fêtes, les cadeaux ; enfin il était le plus heureux des hommes. Cependant il n'avait point encore atteint le dernier période de la félicilé. Un vieux prêlre, chef du temple de Cybèle, était son rival; il obsédait, il surveillait Phryné, et empêchait leur bonheur. Je lui con;eillai de se méfier des caresses d'une courtisane, et des astuces d'un vieux prêlre. Il m'assura qu'il ne pouvait douter de la sincérité cl de la tendresse de son amanle ; (|u'à l'égard de son rival, il se faisait un plaisir de s'égayer à .ses dépens. Pour toute réponse, je lui .souhaitai un heureux dénoilment.

Il apijrochaii. Radieux et triomphant , Phanor vint m'annoncer qu'il avait un rendez-vous avec sa chère Phryné. et qu'il y volait. Daus l'excès de son ravissement, il ne put m'en dire davantage. Je l'en félicitai, et lui recommandai de se faire escorler par le doute et la prudence. Je l'attendis vai.iement jusqu'à la seconde veille de la nuit. A Uion réveil, il n'avail point encore paru. Le soleil alieignil le méridien, se coucha, et Phanor ne vint point. Inquiet, alarmé, je courus chez Phryné pour m'informer de lui ; elle me répond! qu'elle avait vu quelquefois, en effet, un jeune honnue nommé Phanor, mais que sa destinée lui était ab.solument inconnue. Cette réponse in'alterra. Je parcourus la ville, les !aid)ourgs, les environs; ce fut en vain. J'étais inconsolable ; je ne pouvais imaginer ce qu'il était devenu. Le lendemain mon attente fut encore dénie. Huit jours s'écoulèrent dans ces terribles angoisses. Le neuvième jour, rentré chez moi fort lard, épuisé de faligue et de douleur, je m'écriai, étendu sur mon lit, en versant des larmes : « U est mort, assassiné, mon cher Phanor, ami charmant, dont la gaité, la douceur, l'amitié, consolaient, embellissaient ma v ie ! Où es-lii ? quel est ton sort ? ■ Tout à coup on frappe à ma porle ; je vais ouvrir. One vois-je ! un spedre ! Je recule ; il se précipite dans mes bras et me presse sur son sein sans proférer une parole. Je le reconnais enfin ; c'est Phanor lui-même. » D'où venez-vous, m'écriai-je, cruel anti, ainsi hâve, défiguré, ensanglanté? sor;ez-vous du lombeau ? ê!es-vous mort ou v i\ ant ? — Je ne sais où je suis, si j'existe ou non. Mon cher ami, ne m'abandonnez pas; parlons de Milet au moment même; les dangers, la mort nous environnent. — Partons sans différer. » Et soudain, à pied, nos paquets sur le dos, nous sortons de Milet. Nous voilà en chemin au milieu de la nuit; mais Phanor se traînait : depuis huit jours, privé de sonnneil, il n'avait eu |iour nourriture qu'un peu de farine délayée daus l'eau. A l'aube naissante, nous aperçûmes une petite mai.son peu éloignée de la route ; nous allâmes, au nom des dieux hospitaliers, y demander un asile. Le maître du logis, huinnic âgé d'environ cinquante ans, nous l'accorda généreusement, et nous fil tléjeuner. Il nous quitta pour \ aqner à ses affaires. Phanoi' se jeta sur un lit, et fut bientôt daus un prolond sommeil. Pour moi, sa situation, la singularité de son aventure me privaient de .ses pa\ ots. Je commençais ce|ieudant à massonpir, lorsque notre hijle cuira d'un air effaré, en me disant:» Étrangers, je vous ai donné l'hospitalilé ; qui que vous soyez, vous êtes ci sous la protecliou de mes dieux pénates: on vouscher-

apri's celle-ci, offrit de faire reliàir la ville de Tliùbes à ses dépens, pourvu qu'on lui pcrniil île uiellrc pour inscripliou ; .llcjcaïklic a drtriiit Tlwhes , Plirxni la rebâlie.

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che. J'étais sur le chemin ; des • alellites m'ont demandé si je n'avais pas vu passer deux vagabonds fugitifs. J'ai dit que non, et c'était la vérité. Ils font des recherches dans la maison voisine, ils ne larderont pas à venir visiter la mienne ; le temps presse, suivez-moi, je vous cacherai dans un lieu sûr. »

J'éveille Phanor ; je l'arrache malgré lui à ce repos dangereux, et nous suivons uolre guide. Il portait une longue échelle ; il s'arrtHe à deux cents pas de sa maison, et nous fait descendre dans un puits. « Il n'y a point d'eau, nous dit-il, vous y serez un peu au frais; mais j'e,spère que vous n'y si'joinnerez pas long-temps. Il retira ensuite l'échelle, et recouvrit la citerne avec des planches et des pierres.

Nous voilà tous les deux , pleins de vie , au fond d'un lomlx'au. Phanor était sans voix, immobile et glacé ; mon inquiétude m'agitait d'auiant plus que j'iguorais la cause de tant d'évéuemeiis et quel danger me menaçait. Ce u'clait pas le moment d'interroger Phanor; il paraissait dans une torpeur alarmante, et ivre de sommeil. Je le laissai dormir sur un lit de pierres. Nous restâmes dans ce puits jusqu'au déclin du jour. L'hoiimte Philisle, c'est le nom de notre hôte, vint enfin nous annoncer que le péril étail passé, et nous descendit l'échelle. J'éveille Phanor, je l'aide it monter, car il était d'une faiblesse extréjue; je m'aperçus même qu'il avait une fièvre ardente. Philisle lui céda sou lit. Lo sque nous l'eûmes couché, la femme de notre hôte, qui revenait de Milet, nous apprit que cette ville était dans la plus grande consternation, que l'on avait assassiné dans la nuit le chef des prêtres de Cybèlc, que l'on craignait la veugeance de la déesse, qu'on avait promis une sonnne considérable à qui dénoncerait l'assassin; elle ajoutait a\ ce chaleur qu'il fallait écorcher tout vif l'inqiie, le scélérat qui avait osé porter ses mains parricides sur un ministre des dieux.

Pendant ce récit je tremblais, je fri.ssomiais ; je savais que ce chef des prêtres de Cyhêle était le lival de Phanor; et ce qui ajoutait à l'embarras de ma situation, c'étaient les regards de Philiste qui se fixaient sur moi. Je voyais (|u'il nous accusait de ce parricide. Sa fenune lui demanda qui nous étions. « Des voyageurs, dil-il, dont l'un est tombé malade, et ils m'ont demandé l'iiospilalité. » Ce détour officieux me rassura, et me fit counaiti'e toute l'hounêtelé de Philisle. .Mais , des que sa femme fut éloignée, il me pressa de lui avouer si nous étions les coupables que l'on cherchait, me jurant par Castor et Pollux, les dieux de l'hospilalilé, que, loin d'abuser de cette confidence , il lerait tout pour nous fanver. « Je n'ai pas voulu m'expliquer devant ma femme, qui n'entend pas raillerie sur l'ar.icle des prèties, qu'elle regarde comme les images de la Divinité — Je suis, lui dis-je, très innocent de ce meurtie; mai.s, pour répondre à laut d honnêteté et de franchise, je ne vous cèlerai pas que j'en soupçonne mou ami. Ce ', ieux prêtre était son rival en amour; il peut l'avoir surpris avec sa maîtresse; il aura voulu se venger, et mon ami, jeune et vigoureux, aura aisémeni triomphe d'un vieux hiérophante; mais ce ne sont là que des conjectures. Au reste, Phanor est d'un caractère doux, honnête, incapable de ci inie ; et s'il a immolé ce |irêlre. c'est .sans doute à sa silreté. » Je remerciai ensnllc Philiste, avec toute l'ellusion du crt'ur, de .sa généro.sito, de sou accueil charitable. « Ah! .s'écria-t-il, une leçon que je n'oublierai jamais ma appris à secourir, à respecter mes semblables, surtout les malheureux. J'é-

tais indifférent, apathique, ou plutôt régo'isme avait desséché"mon cœur. Un soir, un homme accablé de lassitude, exténué de besoin, se présente à ma porte et me demande l'hospitalité pour la nuit. Je le refuse durement, le traitant de vagabond et de fainéant. « Je ne suis ni l'un ni l'autre, répondit-il avec douceur, mais vous n'êtes pas obligé de me connaître : donnez-moi du moins un asile dans votre étable ; la nuit est sombre, et la pluie nous menace. Je ne vous demande point de nonrritiu'e, j'ai cueilli quelques racines qui me suffiront. » J'eus la dureté de repou.sser sa prière; je lui permis seulement de se coucher .sous le hangar contigu de la maison, sans lui offrir un morceau de pain, et il s'en contenta.

Il Au mileu de la nuit, je fus éveillé en sursaut : on criait au meurtre , à l'assassin! Je parais à la fenêtre; je vois , aux rayons de la lune , ce malheureux voyageur combattant , avec beaucoup de vigueur et de courage , contre trois hommes qui le pressaient vivement ; il n'avait pour toute arme qu'un gros bâton noueux ; ses adversaires avaient des poignards. Dès qu'il m'entendit : «Armezvous , me cria-t-il ; ce sont des brïgauds qui viennent vous égorger ! » Tandis qu'il parlait , je le vis asséner un coup si rude à l'un de ces coquins, qu'il retendit par terre. Je saisis une vieille pique ; je viens à sou secours : les assassins s'enfuient, traînant le blessé après eux. Ma femme et un domestique apportent un flambeau; je m'aperçois (pie mon hôte est couvert de sang. « Vous êtes blessé ? lui dis-je. — Je le suis ; mais ce n'est rien ; vous voilà sauvés. » Nous l'emportâmes dans ma chanjjre ; je lui prodiguai tous mes soins. Lorsqu'il eut repris quelque force, il me conta qu'étant sous le hangar , où le froid de la nmt l'empêchait de dormii-, ces trois coquins s'étaient arrêtés près de lui sans le voir, combinant entre eux le moyen de s'introduire dans la maison pour m'assassiner et me voler ; qu'armé de .son bâion , il s'était élancé .sur eux , et le combat s'était engagé. Après ce récit, il parut se trouver plus mal ; je le laissai entre les mains de ma femme , et courus à Milet cheicher un médecin. Hélas! quand il eut sondé les plaies, il me déclara que cet homme était perdu. A cette nouvelle , mes yeux , si long-temps desséchés , versèrent des larmes ; cet infortuné , en le voyant , pressentit son arrêt de mort ; il me tendit la main en me disant ; • Mon cher hôte , cessez vos pleurs ; je ne regrette pas la vie, rien ne peut m'y attacher; je n'ai jamais pu vaincre ma destinée ; j'ai toujours vécu pauvre et malheureux. » Je lui fis alors mes excuses de la dureté de mou accueil. « Hélas ! ce n'est pas votre faute ; c'est celle de tous les houmies, ou plutôt des dieux, qui ont pétri le cœur humain d'un levain si corrompu. » Je lui demandai son nom. «Jlon nom vous serait iuutile; il va s'effacer du livre dévie. J'ai pas.sé cinquante ans sur la terre, luttant toujoius contre l'adversité. J'ai été vertueux, la misère en a éié la récompense ; des écumeurs de mer m'ont enlevé le fiuil d'un commerce assidu; la guerre a dévasté et ruiné une métairie qui me restait ; ma maison a été incendiée. J'ai fait du bien , je n'ai trouvé que des ingrats ; ml ami m'a né un dépôt con.sidérable ; un autre, pour prix de 1 hospitalité, a suborné ma fenune. 11 me restait un fils unique , ma plus douce espérance ; il s'est enfui avec une vile esclave , et est allé en Egypte périr de débauche et de misère; et pour comble d'infortune, je meurs aujourd'hui victime de mon devoir et de mon humanité. Pourquoi cette préférence des dieux , ce fatalisme qui me voue, moi personnellement, à l'adversité, tandis qu'une foule

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d'hommes chargés de crime , on fleti'is par leur improbité, coulent des jours fortimos au sein de l'opulence et des ])iaisirs?» Je lui répondis : . Leur bonheur n'est souvent qu'en apparence ; et si nous ouvrions l'ànie de ces élres immoraux , nous n'y verrions que trouble el vers rondeurs. De plus, quand même leur bonheur aurait quelque réalité, la justice des dieux les atlend après leur trépas, tandis que vous jouirez dans les Champs-Elysées de la félicité promise à la venu. — D'où vient donc celle préférence? pourquoi suis-je I objet de la prédilection des dieux ? et pourquoi ce nombre d'êtres \icienx est-il destiné à de cruels supplices ? . Ce dilemme m'embarrassa, et je cessai l'entretien, sous prétexte qu'il le lalieuail trop. La nuit suivante, sa poitrine enfla, le mouvement se ralentit, sa vie s'écoulait. Devenu humain et sensible , je versai sur lui des pleurs amers. Avant d'expirer , il me présenia la main, en me disant d'une voix bien faible : . Adieu ; soyez juste et charitable ; cela reste et console à l'heure de la mort. » Voyant alors son dernier sou; Ile près de s'exhaler, je lui jetai un voile sur la télé , je coupai l'exlrcmilé de ses cheveux, et un soupir m'annonça la sortie de son àme.

.Je le fis inhumer dans mon jardin, en face de ma maison , afin d'avoir sans cesse sous les yeux cette terrible leçon. Je j.risle deuil; je me coupai les cheveux sur son tombeau; je coupai même te crin de mes chevaux, comme si j'avais perdu mon père ou l'ami le plus cher, et je jurai sur sa tombe de devenir plus humain et plus hospitalier... Mais la nuit s'avance, vous devez avoir besoin de repos; sans doute votre ami sera bientôt rétabli. Je vous crois pour quelques jours en sûreté chez moi; cependant, demain malin, j'irai au port chercher un navire pour vous faire embarquer secrètement. Où voulez-vous aller ?

Avant de nous enfoncer dans l'Asie, nous voudrions

voir Rhodes. — Cela .suffit, je crois que j'aurai votre a.'faire. »

Je me levai fort tard ; je trouvai Phanor assis sur son lit , causant avec Philiste d'un air riant et tranquille : le baume d'un Ions sommeil avait restauré ses forces et éteint la fièvre. Nous nous embrassâmes en répandant des larmes de joie. Philiste me dit qu'il avait trouvé au port un marin de ses ainis qui partait dans trois jours pour Pihodes, et qui se chargerait de nous y transporter.

Il me proposa de df^euncr auprès du lit de Phavjor. «Avec plaisir, lui di.s-je; i condition qu'il nous fera le récit de la catastrophe qui a terminé ses amours ; je brûle d'eu être instruit; de plus , il doit faire connaiire à Philiste qu'il n'est point indi;;ne de l'accueil généreux qu'il en reçoit. — Très volontiers, dit Phanor, écoutez, et jugez. «

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