CHAPITRE LXXIV
Aventure de Phanor.
• Il vous souvient que je vins, resplendissant de joie, vous annoncer mou rendez -vous avec Phryné. Le lieu désigné était dans une chapelle du temple de Cybèle,à l'entrée de la imit. Je m'y rendis de très bonne heure; et h'.olli dans im coin, j'attendis Phryné et les amours. Je brûlais, je m'agitais, lorsque je vis entrer une femme voil.'e , de la taille de Phryné : je m'élance , je la presse dans mes bras; elle jette aussitôt des cris d'épouvante; ce n'élait pas la voix de Phryné. Je connais ma méprise, mais trop lard. Tout à coup je suis assailli par trois hommes, commandés par un prêtre qui criait à l'impie.
Je voulus me défendre, mais j'étais sans armes. Ces trois coquins me terrassent, me lient les mains, et me conduisenl dans un souterrain obscur, où je fus abandonné i mes réflexions et à mou désespoir.
.■ Les deux pi emieis jours , je ne vis qu'un esclave qui rn'a'.îporlait pour toute tiouiriture un peu de farine cuite el délayée dans l'eau, el qui répondait à toutes mes (|uestions, je n'en sais rien, l'n jour, très choqué de son laconisme , je lui demandai s'il .savait s'il était homme ou mulet: Je n'en stiis rien, répondit-il froidement.
• Le troisième jour, les mêmes satellites qui m'avaient arrêté vinrent me prendre pour me traduire au tribunal des prêtres. Je tiouvai six corybantes, ou plutôt six vieux singes assis sur leurs sièges , qui a ferlaient une 8ra\ ité liypociiie. Mon coquin de ri\al les présidait; il me re- |)rucha mon irréligion. « Comment, s'écria-t-il en grimaçant , avez- vous osé, sans respect pour la mère des dieux, insulter une femme dans son temple ! quelle abomination! Ignorez-vous la vengeance de cette déesse sur Hippomene et Atalanle qui avaient piofané ce lieu saint par leurs caresses imprudentes? elle les changea en lions, et les attela à son char: cependant leur faute était moins grave que la \dtre, puisqu'ils étaient unis par des noeuds légitimes. Vous auriez sans doute éprouvé le même châtiment, si nos prières n'eussent suspendu les foudres vengeresses. Parlez, que direz- vous pour votre justification? — Rien, sinon que je ne reconnais pas la compétence de votre tribunal, que je vous .'onnnede me rendre la liberté, el de laisser à Cybele le soin de sa \ engeance ; et si elle a métamorphosé Hippomène et Attalanleenlions, tremblez! prenez garde que , pour punir votre barbarie , elle ne vous change en singes on en hiboux.» A ce discours ils .s'éciierenl tous à la lois que j'étais un impie, un athée; que je ne méritais aucune indulgence. « Cependant, ehers dactyles, ajouta le chef de ces castrats, opposons la douceur et la justice à l'insolence el à l'impiété. Mon fils , votre crime est avéré ; vous méritez la mon ; mais , par un esprit de zèle et de charité, nous voulons bien commuer votre châtiment , ou plutôt vous offrir une récompense , un état de bonheur au lieu d'une punition. iNous vouspropo.sonsdevous honorer delà qualité deminislre de Cybèle; vous partagerez nos dignités , notre gloire , nos richesses : mais, pour obtenir cette faveur, il faut vous soumettre à l'opération (|ue nous avons essuyée, et sacrifier à la bonne déesse les organes qui entretiennent en vous les plaisirs charnels et impurs. » Très étonné de la proposition; je répondis: » La bonne déesse n'a que faire de mes organesN si l'on \ous a privés des vôtres, tant pis pour vous ; mais j'aime mieux être profane el honnne que d'être corybanle et mutilé. Gardez vos honneurs pour d'antres plus di;;nes que moi de les obtenir ; j'ai besoin de toutes mes pièces. «Celle réponse fouie et ironic(ue irrita mes juges : ils me signifièrent qu'on allait me reconduire en prison jusqu'à ce que le repentir el ma résignation m'eussent mérité le pardon de Cybèle. J'eus beau crier , protester, il fallut me soumettre à la force el l'ctourner dans mon antre.
« i.es plus noires rcllexions \ inrent m'y axsicger. J'étais placé entre deux extrémités cruelles ; on une éternelle prifon, et peut-éire la mort , ou la privation de ce qui donne quelque prix à l'existence.
Tioi.-; jours éternels me virent dans cette situation ; le quatrième, on me n:ena chez le vieux dactyle, mon rival. Il me demanda d'un Ion doux el patelin si je m'ob.slinais toujours dans mon refus. 11 me vanta le bon-
VOYAGES D'ANTÉNOR
heur des prêtres de Cybèle. « Ouel bonheur, lui dis-je, d'élre privé des sources de la vie el du plaisii'! Oiiaud je serai impuissant, Cybele scra-l-elle plus puissanle:' — Ce n'est pas à nous à lire dans les secrets des dieux. Nous voyous les résultats, les causes noussouf cachées. — Par Hercule! je ne vois pas que les dieux nous aient lait ces doux prcsens pour être appendus aux unu's d'un leiuple! La belle tapi.sserie ! » (le vieux dactyle , voyant mon obstiiialiou, me renvoya en ine disant : » Lorsque la piisou vo\is eumiiera et que vous aurez des sentiuiens plus raisonnables , vous me ferez avertir.»
. Me voilà replnufié dans \nie perplexité affreuse. ■ Moi. ui'écriai-je avec fureur, devenir prêtre de Cybèle ! vivre dégradé, privé de ce feu sacré, l'^me de la nature, ou être enfermé dans un cachot , ne plus jouir de la Inuiièce ! est-il une perspective plus terrible:' » Je pc.issais abiuié de douleur. Le neuvième soleil depuis ma deicution se leva't : j'aperçus un rayon qui Irappail du haut d'une petite lucarne sur nue pierre blanche attachée au mur. Celte clarté, qui perçait les ombres de mon cachot, éveilla dans mou âme uu lér,er seuliment de plaisir, ,1e m'approche machinalemetu de cette pierre , je la rej^anle avec atteulion : j'aperçois quelques lettres i demi effacées; je m'applique à les déchiffrer, et je crois lire enfin ce mot , clicirlic. Cette énigme m'embarrasse: la pierre était saillante, j'essaie de l'arrachf r ; elle ccde facilement. Je porte la main dans le vide qu'elle laissait. J'en retire uu poi.jnard et ce billet : Je suis mort ici uirlimc ilcs prctics songiiinairis tic ce t. mpic, qui s'effuiccnl par lies moxeiis a/freux de se donner des compiii;nons d'infortune. Comme j'aurai ijucli/nc successeur, je lui lnis\ecc poignaid, oupour sevcuger, ou pour terminer ses mrtlhcnrs. Je frémis à celte lecture, llélas! riis-je, ces prêtres fanati(|ucs sont les bourieaux de la Ltiviiii.é! Mais une idée subite éclaira mon esprit: j'enireV'S que cette arme pouvait me vcujjer et bri.ser mes fers. J'attendis le déclin du jour, ,1e char,",eai mon geôlier d'aller dire au chef des corybaïues que je dè.-irais uu entretien a\ee lui. Il m'envoya aussitôt chercher par ses satellites. Je cachai mon pni.jnard. J'avais remarqué à la première entrevue que mon escorte était restée eu dehors, et moi seul en crmé avec le vieux prêtre. A celte seconde comparution , elle se conduisit de même. Dès que nous fi'imes seuls, le vieux prêtre nie dit d'une voix hypocrite ; « th bien! mou fils, la rai:ion sans clou » éclaire votre ùine, ou plutôt la grande dées.se a eu pitié de vous? Mes collègues sont irrités de votre opiniâtreté; mais j'espère obtenir votre grâce et vous mériter leur faveur. •
" l'endanl qu'il parlait , j'observai ses monvenieus son, attitude, el la place où je devais frapper. Comme je gardais le silence : « Quoi! dit-il, vous ne répondez pas:' — Tiens, \oil:'i ma répon.se; » et je lui plonge le poignard dans le sein. Il veut se débattre; je le renver.se, lui ferme la bouche , et un autre coup de poignard termine sa détestable vie. Je me hâle , je me revêts de ses habits ; je sors , el fais signe i mes gardes de veiller sur la porte ; Ms se lèvent et me saluent profiindéuieut. Dès que j'eus franchi ce passage, plus dangereux que celui de Charybde et de Scylla , j'erre égaré dans ce vaste édifia e , dont je ne connaissais par les issues ; l'obscurité y régnait. Ueureusement je trouve un esclave qui portait un tluuibeau. " Éclaire-moi jusqu'à la porte, lui dis-je d'une voix inipérative ; une affaire pressante m'oblige de sortir. »
Trompé par mon vêtement religieux , cet homme me conduisit avec beaucoup de respect. Dès que je fus dehors, je me dépouillai bien vite de mes habil sacerdotaux; el, presque ini , ensanglanté, je courus dans les rues de Milet , si troublé , que j'eus de la peine à trouver mon logement , où je revis mou cher Anténor , que j'embrassai eu le bai;;uaut de mes larmes. »
Nous louâmes la conduite et le courage de Phanor, el le félicitâmes du succès qui avait couronné une action si hardie.