CHAPITRE LXXVL
Description de Rliodes et du co'osse. Mœurs des haliitans NouTclles amoui's de Phanor. Uéparl précipité. Tempête. Leur arrivée à Sidon. Description <lii mont Liban.
IVons filmes frappés, en arrivant, du magnifique tableau que pré.sente cette ville. Elle s'élève en amphithéâtre, et s'étend jusqu'au rivage de la mer. Pindare appelle cette lie la fille de Vénus et l'épouse du Soleil. Ses ports , ses arsenaux sont superbes et bien entretenus : ses murs, garnis de tours , ont une grande élé\ ation. L'aspect de son immense colosse, entre les jambes duquel notre vaisseau passa à pleines voiles, nous jeta dans une admiration qui suspendait notre pensée. Il est de bronze, posé sur deux énormes rochers, à l'entrée du port, et dédié au .Soleil. Il a soixante-dix coudées de hauteur : peu de p,ens peuvent embrasser son pouce; ses doigts ont la hauteur d'une .statue ordinaire. C'était l'ouvrage de Charès de Lindus, qui y travailla douze ans (117).
Notre capitaine nous logea chez un vieux marchand , homme boiné, qui s'était enrichi dans le connnerce, moins encore par son industrie que par une sévère parcimonie. Cependant ses richesses le remplissaient de lui-même et de son impoi'lance : car , selon une des «louées illusions de l'esprit humain, il ne manquait pas d'atiribner les faveurs de la fortune à l'étendue de son génie.
11 avait une fille d'environ seize ans, qu'il surveillait avec des yeux d'Argus, et qu'il croyait un prodige d'a,",rémens. Sa taille était courte, ses formes volumineuses, sa gorge aurait disputé d'ampleur avec celle de la mère Cylwle. Les ro.scs de son teint s'étendaient sur un fond très rembruni ; sa bouche s'éloignait peu des oreilles , et ses yeux petits et ronds pétillaiern de l'ardeur du plaisir. Dès que je la lis, je dis à Phanor: «Je me flatte que cette nymphe ne nous fera pas quitter Rhodes aussi rapidement que Milet. — Oh ! parbleu, je vous réponds que cette Vénus Callipige ' sera sacrée pour moi ! c'est le palladium de Rhodes, qu'il serait malhonnête d'enlever. •
Le nom de Itliodcs fut donné à cette ville â cause de la quantité de roses qui parfument et euil)ellis,senl les champs; et ils en sont couverts. On y voit une centaine de colosses bien inférieurs à celui du Soleil, mais qui donneraient delà célébrité à d'autres pays. Les temples, les édifices, les rues, les théâtres, tout porte dans Rhodes l'empreinte de la grandeur et de la beauté. L'air y est si
' Callipige VPUl dire, en -titc. 4r/'c.t /■«■vïrs.
serein , si pin- , qu'un de ses habitans , homme âgé, m'assura qu'il n'avait passé aucun jour sans voir quelques rayons du soleil. La terre est d'une fertilité admirable, les arbres de la plus grande beauté ; le vin, le raisin, le miel , y sont renommés.
Le maintien des habitans est grave; leur habillement sinq)le et modeste ; ils marchent lentement, et ne se précipitent pas les uus.siu- les autres connue les Athéniens.
Rhodes est le séjour de la philosophie et des sciences : son académie est une des plus llorissautes de la Grèce. On raconte qu'Aristippe le philosophe , ayant fait naufrage dans cette ile , et ne sachant où il était , aperçut sur le rivage desfijures de géométrie, et qu'il s'écria:» Mes amis, boncourage! je vois ici des pas d'homme. »
Celte ile se glorifie d'être la patrie de Protogène , l'un de nos plus grands peintres. Malheureusement pour nous il était a Corinthe. On nous raconta la manière dont il fit la connaissance d'Apelles. Celui-ci , arri\ é à Rhodes pour le voir , ne le trouvant pas chez lui , esquissa une petite figure, et sortit sans se nommer. Protogène, de retour , voyant ces traits légers et spirituels, s'écria dans son admiration : « Ah ! c'est Apelles ! il est sûrement ici. »Alors prenant le pinceau, il fit un contour plus correct et plus délicat. Apelles revint, et Prologène était encore absent ; mais on lui montra ce qu'il venait de faire. Apelles , se .sentant vaincu, dessina de nouveaux traits; Protogène les trouva si supérieurs aux siens, qu'il courut dans la ville chercher son rival , et contracta depuis avec lui l'amitié la plus intime.
On nous dit encore que Protogène avait employé sept ans pour faire son lalysus, chasseur fameux, petit-fils du Soleil , le plus célèbre de ses tableaux , et que pendant ce temps il s'était soumis à un régime très rigoureux.
Nous étions depuis quinze jours dans cette ville, jouissant de tous ses agrémens. .J'en visitais assidûment les merveilles ; j'allais voir chaque malin ce fameux colosse, (pie je ne pouvais me lasser d'admirer. Au lever du soleil du seizième jour , mon hôte entra dans ma chambre, le visage enflammé , et me pria assez brusquement de déloger de chez lui. Je lui en demandai la raison. 11 me répondit : Il Allez joindre votre ami , il vous le dira. — Comment! il n'est pas dans sa chambre? — Non ; il est sorti cette nuit par la fenêtre: plilt au ciel cpi'il se filt cas,sé les os! »Fort alarmé, -e le priai de s'expliquer plus clairement ; mais loin de me répondre, il nie tourna le dos en me disant, selon la formule ordinaire :« Adieu jifqn'au revoir. »
Me voilà dans la rue, bien étonné de cet événement, et fort inquiet de Phanor. Je ne doutais plus qu'il ne fût retombé dans son péché d'habitude avec la fille du marchand , malgré sa laideur. Je l'attendis dans la grande place, présumant qu'il s'y rendrait. En effet , bientôt je le vis accourir d'un air riant qui me rassura; il me dit en mabordant:«.Je vous attends depuis quatre heures. — Et pourquoi êtes- vous sorti si malin? — C'est pour complaire â notre cher hôte. — Il m'a dit que vous aviez sauté par la fenêtre. — C'est un homme qui ne ment pas ; mais le saut n'est pas si périlleux que celui de Leucade. Je vous ferai ce récit dans un leuq)S plus opportun, ,1e viens du port, où j'ai trouvé un vaisseau qui part pour Tyr. Nos places sont arrêtées, allons nous embarquer. De cette ville nous nous rend-oiis dans la Palestine. »
Lorsque nous eûmes repassé sous les jambes du colosse, un vent doux et frais , se jouant dans les voiles du navire , nous pons.sa légèrement sur les eaux. La soirée
VOYAGES IVANTENOlt.
était charmante; l'aspect du soleil couchant, d'une mer vaste et trauquille, offrait un tableau aussi intéressant que niagiiifique. Nous nous as>iuies, Phanor et moi, sur le lillac, et il me conta ainsi sa dis;;r.lce :
«Vous savez que Phocyliile, la fille de noire hôte, est douée d':ine honnête laideur. — Par hasard, lui aurlezvous supposé les appas de Vénus? — Non, je 1'. i rends justice; mais c'est elle qui m'a trouvé des charmes, et qui s'est av isée de m'aiuier. fJlc ma d'abord attaqué par des agaceries, des mines, des re.jards langoureux; je lui ai répondu honnêtement par quelques traits de galanterie : insensiblement l'acliou s'est engagée, les esprits de part et d'autre se sont échauf es : elle m'a donné un reudezvous de nuil dans sa chambre; j"ai cru qu'nu galant homme ne pouvait le re user. Apres m'étre parfumé des essences les plus précieuses, je suis allé tout doucemen! gratter à sa porte .elle m'atlendail dans le drshabillé le plus galaïU. Déjà cette tendre amante, emportée par le plaisir, m'a'Tablait de ses caresses br:':lanles, lor.ique je ne sais quel démon qui me poursuit toujours a jelé .son père à travers notre bonheur. Il frapi e à la porte, il cric, il veut entrer. Ma Vénus Callipi,j'e, épouvantée, me prie instamment de sauter par la fenéire, m'assuraut que le saut n'était pas dangereux. Quoique mal à mon aise, et frappé encore du souvei:ir de Milet, j'hésitais de donner à ma belle cette preuve de légèreté : je voulais composer; mais l'ennemi redoublant .son vacarme, et secouant forlement la porte pour l'enfoncer, j'ai hasardé le trajet l'apide de la fenéire à la rue, où, malgré une graudc commotion, je suis arrivé sain et saur. VoiU le nœud et le dé- Boùment de toute la pièce. — Elle n'est pas longue. Mais vous avez bientôt oublié le mont Aihos, vos doux loisirs remplis par l'étude et la philo.sophie ! — Vous m'avez donné deux ans pour y penser, et j'en profite pour ra'iustruire par l'expi rience. »
Nous avions trouvé sur le vaisseau le malheureux Diagoras.qui, poursuivi par les Grecs, errait de ville en ville. Cette rencontre nous parut d'un plus mauvais augure que l'engourdissemeul du petit doigt, ou qu'un élernijement entendu à notre gaurhe ' . Cependant un v enl |)ropiccet doux favorisait noti e navigation; le pilote, tranquille auprès du gouvernail, chantait surun air agréable I hyunie des Argonautes. Nous passâmes devant l'ile de Chypre, qui se vante d'être la patrie d'Homère. Mais, tout à cou|), au milieu de la nuit, au couiher des pléiades, des nuajes s'amoncellent ; les vents soufflent, sifflent, combattent dans les airs; les étoiles disparaissent, les ténèbres s'épais;iissent; notre navire, emporté, courait à fleur d'eau, tantôt penché d'un côté , tantôt de l'autre ; les (lots irritr s s'élevaient et se précipitaient sur nous : le nocher, pâle et trendilant, commandait la manaiivre, appelait au secours du gouvernail : les matelots ne s'entendaient pas, criaient, imploraient les dieux. L'intrépide Phanor les exhortait, ranimait leur courage; tantôt il saisis.sail la rame; tantôt il s'attachait au gouvernail : Diagoras, couché sur un coffre, gardait le .•■ilence. M'étant approché de lui, il me dit ;« Croyez-vous que les dieux aient déchainéexpressémentcette tem|iéle pournousiaire périr? • Je lui repondis que je ne pouvais p nétrei' leurs secrets. • A la bonne heure! mais s'ils existent, pourquoi ce désordre, ce bouleversement de la nature? pourquoi tant de malheurs?» Comme je ne lui répondais pas, il ajouta :
' (.'étaient , chez les Atiiéuici'.s , des présages sinislivs.
«Périssons, si c'est notre destinée : après ma mort, peutêtre je percerai ces terribles mystères. » Le vent nous enqiorla vers les côtes de Syrie. Au point du jour nous découvrîmes la terre : l'onde furieuse écumait , se brisait au'.oiu' d'une vaste enceinte de rochers : le mugissement des vagues, celui des venis, les clameurs des matelots, l'aspect d'un nau. rage inévitable et de la mort, portaient l'e;froi dans tous les cœm's. Cependant tour à tour, souvent tous à la fois attachés aux rames , nous faisions d'incroyables efforts pour nous éloigner de ces rochers épouvantables; mais la mer et les vents, toujours plus impétueux , enqjortaient notre uavire comme la paille légère; déjà la mort était pré.sente, le naufiage certain. Je nageais très mal ; on avait négligé cette partie de mou éducation. Un jeune Cretois me dit ; « Emparons-nous de cette planche, elle nous sauvera tous les deux. «Phanor, au contraire, était excellent na.geur. Nous avions parmi les passagers deux femmes, la mère et la fille; celle-ci se nonunait Moniuie : Phanor leur proposa d'en sauver une des deux, si elle voulait s'accrocher à ses cheveux, qu'il avait longs et épais. La jeune Mouiine , aux genoux de sa mère, la suppliait de profiter du généreux secours de Phai!or:sa mère, les larmes aux yeux, s'écriait qu'elle avait assez vécu. « El toi, di.sail-elle à sa fille, à i)eiue tu commences la vie; non je ne vivrai point ;i tes dépens! Jenet'ai pas lioimé le jour pour te le ravir : sauve-toi, je le veux, je te le conmiande. » Pendant ce débat si touchant, un coup de veut leri iblc nous porte d'un bond vers im énorme écueil; le vaisseau s'entr'ouvre, se brise; la mer y pénètre eu furie. Les gémissemens, les pleurs, les cris, accroissent la terreur; nous saisissons, avec le Cretois, la planche, nolie unique espérance. Lanière de Monime s.ipplie Phanor de sauver sa fille; celle-ci recule, résiste : mais Phanor la prend dans ses bras et se précipite avec elle dans le gouffre des mers. Je le ^ oyais plonger , s'élever sur les flots, se d'battre avec vigueur et courage, traînant la jeune Monime, qui le tenait fortement par les cheveux , et qui , à l'aspect imminent de la mort, chérissait encore la vie. Pour moi , porté sur ma planche , joucl des vagues irritées, je ne m'occupais que du danger de Phanor. Enfin, presque niourans, épuisés de forces, et non de courage , nous abordâmes tons les quatre à peu près dans le même temjis. Quelle joie quand nous nous vîmes sains et saufs sur le rivage! nos embrassemens, nos caresses ne pouvaient finir : nous donnâmes ensuite des secours â la jeune Monime qui venait de s'évanouir. Notre premier sentiment en nous voyant hors de danger fut celui de la joie ; mais bientôt la v ne de nos compagnons, dont les cadavres flottaient sur les eaux, nou.< ramena aux mouvemcns de la pitié et de la douleur; nous pleurâmes leur malheureuse destinée. Diagoras avait péri, sans doute en niant l'existence des dieux, ou en les maudissant. L'inléces.'^ante Monime , abîmée dans les larmes, cherchait le corps de sa mère ; nous l'arrachâmes de ce rivage funeste; et, nous étant avancés dans les terres, nous apprîmes que nous n'étions qu'à cent stades de Sidon. Après nous être repo.sés chez un laboureur qui nous donna tous les secours que la pitié et l'humanité peuvent inspirer à une âme sensible , nous partîmes pour cette ville avec le Cretois et la jeune Monime. Le nocher cl quelques matelots échappèrent à ce naufrage. En entrant â Sidoii, Phanor s'écria : «^ Je salue la mère de Thébcs; nous sonnnes une des colonies de Sidon. » Monin;î' nous mena loger chez un frère de ;a mère.
VOYAGES D'ANTENOR
Hélas! elle s'était embarquée pour venir le voir! Cet honnéle Sidonien nous témoigna la reronnaissance la plus vive ; il nous offrit sa maison , sa fortune ; nous prolitânies de ses offres pour refaire nos équipages ; son aimable niéce. qu'un excès de reconnaissance el de sensibilité enlrainail à des senlimens plus doux et plus dangereux, aurait payé les services de Phanor d'un prix qui n'est dil qu'à l'auioui'; mais mon ami eut la délicate^e de ne pas accepter un salaire qui aurait terni le bienfait.
Sidon est dans une Mie plaine , et son port est très bon '. Les Sidoniens excellent dans les ouvrages de broderie.
Le mont Liban est ce qu'il y a de plus curieux dans cette contrée ; des cèdres antiques s'élancent à perle de vue dans les airs : la surface de la terre est couverte d'herbes balsamiques et odorantes. On y trouve des carrières d'un marbre très blanc. Il y croit aussi une grande quantité d'encens. iNous y vîmes des victimes sans nombre qu'on engrai.ssait pour les sacrifices. Six fleuves, entre autre le Jourdain, ont leurs sources dans ces montagnes.
Nous séjournâmes très peu à Sidon , malgré le tendre nom de mère que lui donnait Phanor, et malgré les amitiés de nos hôtes : nous renonçâmes même au projet d'aller à Tyr, jadis la reine des cités. INous étions pressés de voir Jérusalem , el ces Hébreux connus dans l'-isie- Mineure, mais ignorés dans le reste du monde, et regardés par les Grecs comme un peuple agreste et barbare.