CHAPITRE LXXVll
Fin de rbisloirc de Nicias.
« Nicias , malgré son initiation , eut le malheur de s'attirer la haine des prêtres. Il n'avait pu perdre sa franchise ; et, né railleur, il allaquait souvent les dieux du pays par des sarcasmes et des bons mots. Le bœuf Apis était particulièrement en butle à ses traits. Il est vrai que ce n'était qu'avec quelques amis qu'il se livrait à sa gaité; mais ses plaisanteries se répandaient ; leur sel , leur finesse amusaient les gens d'esprit , c(ui .se plaisaient à les redire. Sa femme, devant laquelle il s'égayait. souvent aux dépens des prêtres, s'e.Trayait de .«es impiétés : elle craignait que la londre n'éclalùt sur sa maison. INicias s'efforçait en vain de comhallre ses préjugés, el de lui inspirer une religion raisonnable : la raison ne pouvait (ructilier dans une télé si mal préparée; son aveuglement é;ait d'autant plus incurable qu'elle élait liée avec un prêtre deSérapis, nommé Sé!hon, fanatique de bonne foi , opiniâtre par orgueil , et barbare par caractère et par esprit de religion ; il aurait voulu pouvoir exierminer la raison humaine avec tous ceux qui niaicnl la divinité du dieu Apis. Vous connaissez, l'intluence et le pouvoir des prêtres égyptiens ; ils enchaineni le peui)le avec le frein de la superstition ; leurs riche ses, qu'ils préiendent tenir d'Isis, l'exemption de tout impôt , de toute charge, assurent leurautoriié et leur crédit. Pour mieux les affermir, ils affectent des mœurs, un coslume, des rites bizarres : ils ne boivent presque jamais de l'eau du ISil pure. Ils ont établi des jei'ines de dix jours, pendant lesquels il est défendu de coucher avec sa feuune.
' Cette ville, aniiiurd'hui fort dÉchne, s'apiKlle Zaïde ou Séide. '
« Séthon versait ses .sentimens dans l'âme de la faible Déiphile : ils y fermentèrent avec tant d'activité, qu'elle connnença à s'éloigner de son mari , el à l'envisager (oinme im être maudit de^ dieux : triste effet du fanatisme, qui éloufle si souvent la nature! Le sage Nicias, qui s'aperçut que cette liaison de sa femme dénaturait son caractère, exaltait ses préjugés, lui défendit de la continuer. Le vieux prêtre, irrité de cette défense, jura, de concert avec ses collègues, la perte du philosophe. Celui-ci, en cultivant les sciences abstraites, n'avait pas négligé le champ de la littérature. Dans ses loisirs , pour se délasser dune grande contention d'esprit , il s'amusait à cueillir les fleurs de la poésie. 11 avait composé un petit poème sur le dieu Apis : cet ouvrage , plein de sel et de gaité , était enfermé dans le sanctuaire des Muses, et n'était lu qu'à des amis et à huis clos; mais le secret perça , et tout le sacerdoce alarmé se réunit pour avoir cette œuvre impie et l'anéantir avec l'auteur.
" L'astucieux Séthon se chargea de l'enlever. 11 vit Déiphile en secret , employa tout son ascendant , toute son adresse pour se faire prêter le manuscrit du pocine. Kéiphile, malgré la force de ses opinions religieuses, refusa de se prêter à cette perfidie ; mais , peu de jours après, le toiinerre, qui gronde très rarement en Egypte , étant tombé sur la maison, le sacrificateur ne manqua pas de l'assurer que c'était un signe du courroux céleste, un avertissement des dieux, et cin'elle éprouverait, ainsi que son mari, la vengeance d'Apis, si elle ne détruisait le monument d'impiété ((u'il lui demandait.
• Ce raisonnement , et la fraveur, plus persuasive , fixèrent ses irré.solution.s. Elle introduisit dans le cabinet de ^'icias, pendant son absence , Séthon avec un autre de ses collègues. Ils cherchèrent . feuillelerent et trouvèrent enfin ce poème, et un brouillon oii étaient écrites les cérémonies de l'inilialion. Il en avait confié le manuscrit à l'un de ses amis , de qui je l'ai reçu à mon départ de l'Egypte. Nicias avait oublié ou négligé de briilcr ce brouillon; les pr très, irrilés, l'emportèrent avec le poème, et accusèrent l'auteur d'avoir révèle les sacrés mystères. La vengeance éclala aussitôt. INicias fut arrêté au milieu de la nuit , et conduit dans un cachot. Il apprit bientôt la cause de son malheur, el jugea sa perle décidée. Ses amis s'unirent vainement pour l'arraiher à la vindicte sacerdotale. Tout le peuple soulevé demandait à grands cris son supplice, el les préIres-juges prononcèrent son arrêt de mort.
• Au bruit de cette sentence, Déiphile comprit l'énormité de sa faute : la voix de la nature triompha de ses préjuges, et les aiguillons du ren.oi ds déchirei eut son âme. Elle* courut à la prison pour se jeler aux pieds de son époux ; on lui en refu a l'entrée. Elle imploi a tous les cœurs sensibles pour obtenir la permission de le voir; ils furent sourds à ses prieies et à ses pleuis : tant celle tourbe sacerdotale inspirait d'épouvante ! Dans son désespoir, elle recourut à Séthon lui-inéme; elle pleura prosternée à ses genoux. L'implacable hiérophanle dévoila alors toule la duplicité et la lurpitude de son âme. Après lui avoir peint .son époux connue un sacrilège condamné par les dieux et les hommes , il affecta un ton d'intérêt et de sensibilité, lui parla de sa tendre amitié pour elle, el finit par lui proposer de s'unir à lui, ajoutant qu'au lieu d'un alhce el d'un impie, elle aurait pour époux un ministre chéri des dieux et des hon.mes, et (p'.'à ce prix elle verrait INicias pour le dernière fois.
VOTAGES n'ANTÉNOR.
Déipliilc , dissimulant l'horreur que lui inspirait tant de bassesse et d'hypocrisie , lui répondit : « Aicordez-moi la. fjrâre que j'implore ; et si mes faibles appas, au sortir de la prison, peuvent encore charnier vos yeux, vous serez le mailre de m'épouser. »
« Dès qu'elle eut en main l'ordre pour entrer dans la prison, elle y vola; la porte .s'ouvre : Ps'icias , calme et serein, lisait à la clarté d'une triste lampe ; car la lumière du ciel n'éclairait pas cet affi eux repaire. Suffoquée de sanglots, inondée de pleurs, elle tombe à ses pieds, et resie sans connai.s.sance. INiiias, qui ijfuorait qu'elle fiH l'auleur de son infortune, la con.sole, la pie.sse dans ses bras, l'accable de .ses caresses. Klle voulait le repousser, mais elle était .sans force. Lorsqu'elle put parler, elle s'écria ; « Mon cher Nicias , cessez vos caresses. Vous voyez à vos pieds un monsire d'innratiludeet de perlidie! vous ignorez mes forfaits : c'est moi, c'est moi dont l'aveugle superstition vous traîne au supplice!» Elle lui raconle alors parque! éijaremenl elle avait livré ses papiers aux deux prêtres. Nicias l'écoulait avec l'Indulgence d'iui époux el la Iranquillilé d'un sage; et la relevant de ses genoux , où , avec l'accent du désespoir elle implorait sou pardon. «Oui, ma chère amie, dit-il, je le pardonne; la faute est cruelle, mais ton cœur est innocent. Voilà où mène le fanatisme ! c'e.st l'hypocrile qui t'a sédnile qui seul est coupable. Mais dis-moi, qu'a-t-on prononcé.' quel est mon ch.1tiuient? — La mort, connue violaleur des mystères isiaques. Ou t'arrachera Iccoenr, qu'on donnera à dévorer aux bêles carnassières. Les prèlres Irlonipheul, les dieux t'ont abandonné; que dis-je? les dieux! il n'en est poini, ils n'oni jamais existé, ou bien ils .sont les ennemis delà verlu ! «iNicias, enlendani ces blasphèmes qui partaient d'un es| rit égaré, lui repi'ocha avec douceur de pa.sser d'une exirémilé à l'autre. Il lui dit que, si la supersiilion dégradail Ihonnne, l'impiélédéihonorait ses lupueres et sa morale. « Il est , s'érria-l-il , un dieu suprême, non point Ici que le l'eprésenlem les prêtres, féioce, jaloux, viudi(a!it; mais bon, jusie, clément , qui enlend la voix de les remords, lesaccens de ton repentir, qui puniia le mérhani , qui nous pardonnera nos erreurs el nos faible«es , el nous récoiu pensera, après le trépas, des peines de celle malheureuse vie. » Déipliile, à ces mois, einpoilée par un éla.i sul)liu;e, s'écria ;« Eh bien! mon cher INicias, allon-i au-delà du Cocyle che:cher celle récompense qui nous alleud. Tu ne crains sans doule que l'appareil et l'horreur du supplice; je t'apporte une liqueur qui fortifie el soulient le courage. • Elle lire à l'inslanl un llacon de sa poche, le verse dans une coupe, en boit la moiiié, la p/ésenle ensuile à sou mari élouné, en lui disant :«Bois le resIe, c'est du poison.» Nicias tremil, mais il prend la coupe el l'achèv'é. Us se précipileni ensnile dans les bras l'un de l'aulre, .se couchent sur la lerre, el , braianl les hoireurs du trépas, se félicilent de mourir ensemble. Ouand Déiphile .sentit les atteintes du poison, elle écrivit ce billet à l'infâme Séllion : " Je liens ma promesse. Si mes appa."!, dans la silualion où je suis, conservent sur loi quelque enqiire, viens m'enlever des bras de mon époux. » S'ihon, à celle lecture, court à la prison ; il enire, il voit Déiphile, celle beauté touchante, l'objet de ses désirs, étendue sur la terre , livide, fl"lrie des horreurs de la uioi-l , eud)rassant son époux qui venait d'expirer avec elle. Frappé d'élonnement, il ne peut croire à un tel hér,')isme; cependant il considère encore d'un oeil avide les doux altrails, les
formes heureuses de sa déplorable victime; et son unique regret, en s'en'uyani , esl la perle de ses plaisirs. Ainsi péril ce .sage, ce i)hilosophe de la nature, qui méritait la reconnaissance de l'Égypie. Il s'élait encore atlirè l'animadversion des prêtres par une disrus.sion astronomique. Us prétendaient que le soleil s'était couché, dans le cours de onze mille ans, deux fois à l'orienl, el deux fois .à l'orcident. INicias leur prouvait que, quand même l'écliptiqiie aurait été, comme ils l'assuraient, parallèle à l'équaleur, ce parallélisme ne dérangeait pas la marche du soleil. »