CHAPITRE LXXIX
Voyage sur l'Euphrate. Repas pris chez des laboureurs. Récits et aventure du Nestor du village.
Nous arrivâmes, vers la fin de gamélion ', sur les bords de l'Euphrale. Ce fleuve profond, grand et rapide, prend sa source dans l'Arménie. Nous le descendîmes jusqu'à Babylone. Le ciel était serein, la chaleur tempérée ; les leuillages des arbres offraient différentes teintes ; nous découvrions au loin des plaines de blé, dontle vent faisait ondoyer la surface. Le lin et les fèves approchaient de leur maturité; les arbres étaient parés de fleurs; tel était le charmant paysage que les rives de l'Euphrale offraient à nos regards.
Notre bateau, arrondi comme un bouclier, était construit avec des saules, revêtu extérieurement de peaux. C'est ainsi que sont faits tous ceux qui naviguent sur l'Euphialc. Ou remplit le fond de paille, et on les abandonne au courant de la rivière, chargés de marchandises, et principalement de vin de palmier : deux hommes les gouvernent. Ou transporte un âne dans chaque bateau; les grands en ont plusieurs. Arrivés à, Babylone, les mariniers vendent les niaichaudi.ses . 'es varangues et la paille ; chargent ensuite le,s peaux sur leiu-s ânes, et reloinnent eu Arménie, d'où ils sont partis.
Nous étions encore à cent slades de Babylone; il était midi ; nous aperçûmes un petit bois qui nous parut délicieux ; des massifs de saules jirands et élevés s'étendaient sur le bord du fleuve; leurs rameaux longs et llexibles se baignaient dans les eaux ; des grenadiers, des palmiers plantés au ha.sard formaient des deux cotés de la rivière divers petits bo.sipiets entiemêlés d'arbrisseaux couverts de Heurs. A cote- du Sjcoinore croissait le cassier, étalant des lai.sceauv de fleurs jaunes semblables au cytise.
Nous voyions un peu plus loin de petits hameaux, assemblages de quelques but les de terre, de forme arron die ; ombragés par des palmiers. An côté opposé du fleuve étaient des bourgs entourés de pelils bois et de bon:(ucls d'arbres, offrant des tableaux charmans et pittoresques.
C'est dans ce jardin des Hespéiidesque nous descendîmes pour diner. La fraîcheur tle l'herbe, la variété des arbres, des bnissOiis éparpillé.s, une multitude de tourterelles et d'autres oiseaux qui se cachaient, se jouaient sous l'épais lenillage et célébraient eu clncur la jeunesse de l'année; les troupeaux nombreux que l'on ramenait du pâturage, tout cet ensemble produisait une scène riante et animée ; le ciel, la terre, les eaux, les ombrages, la verdure, l'aspect des hameaux, tout y paraissait rassemblé pour les plaisirs des yeux et de l'âme. Phanor et moi, assis à côté l'un de l'autre, nous ne parlions pas, nous jouissions ; nous nous écriions seulement de temps en temps;» Oue de beautés ! tpiel moment délicieux ! ■ Nous sentions ce charme irréfléchi, ces émotions douces, celte joie pure et tranquille que l'aspeit de la belle nature verfe dans une âme sensible en rinondant, pour ainsi dire, d'une plénitude de vie.
' Février.
VOYAGES D'ANTÉINOR.
Après une rêverie ou une extase d'une demi-heure . nous marchâmes a ers les (■al)anes des laboureurs , pdin' leur demander du lait et dos œufs. Les femmes , assises autour de ces rabanes, travaillaient à divers ouvrafies: à notre approche , elles se retirèrent , effrayées par nos armes et nos habits éi rangers. Les hommes restèrent, inquiets pouriant de noire visite; mais nous les rassurâmes bientôt.
Les femmes revinrent alors . nous entourèrent , nous considérèrent des pieds jusciuà la tète. Ouelrpies-unes étaient jolies; en général, leur teint est fort basané. Toute la troupe nous invita par de vives instances à diner avec elle. >ous acceptâmes avec plaisir. On nous mena vers la plus grande cabane qu'habitait le chef ou le ?ieslor du village ; il nous reçut avec ce doux sourire et celle aimable simplicité qui n'appartiennent qu'aux habilans de la campagne. Un vert gazon, ombragé par de robustes sycomores, nous ser\it de siège et de table : les femmes âgées s'assirent avec nous: les jeunes nous servaient. iVous vîmes une singulière façon de aire cuire les (jeufs : des hommes les prirent dans la main , les agitèrent longtemps , et puis nous invitèrent à les manger. C'était leur manière de les préparer lorsqu'ils voyageaient, ou qu'ils n'avaient pas de feu ; en efiet , nous le^ trouvâmes cuits à leur point.
Pendant le repas, le vieux patriarche nous parla de Sémiramis. ■ Cette femme célèbre , dit-il, finit de bâtir Babylone , dont >iinus , son époux , ai ail conçu le plan ; mais la mort le surprit. La ville fui achevée dans l'espace d'un an : chaque jour on faisait un stade; Sémiramis présidait aux travaux. C'était une 1res belle femme; son air majestueux et guerrier annonçait une reine née pour commander. Ses projets étaient vases et magnili- (jues; elle marchait à la lèle des troupes; assistait à tous les conseils; édilîail des temples, des palais, une ville immense ; donnait des fêtes superbes ; s'enlourait de tout l'éclat du luxe et de la richesse; appelait aul ur d'elle les plaisirs, les arts, la phiic-ophie. A la mort de Mnus, son époux, elle lui fit élever pour tombeau nu vaste édifice; il a cinq stades de hauieur et dix de largeur; il n'est pas I jin de la ville : ior.sque vous le verrez , vous le prendrez pour une citadelle. • Je lui demandai quelle élail la grandeur de Babylone. ■ Elle a I rois cent soi xanle-cinq stades ' de circuit. Les tours sont au nombre de deux cent cinrjuanle; leur hauteur est de soixante coudées; relie des niursqui sont enire les tours e.st de trente sur trente-deux pieds de largeur; deux chais attelés de quatre chevaux s'y promènent devront très ais'inent. Les portes de la ville, au nombre de cent . sont d'airain massif. Les mai- .sons ont trois et (|uat:e étages. Les rues sont droites, couptes par d'autres (|ui aboulisseul au lleuve. Ses terrasses vous étonueiont : ce .sont des jardins suspendus dans les airs, élevés au liveau des plus hautes toiiis, .sur une plate-forme de seize arpens carrés, souîenue par des a.cadeset des colonnes magnifiques. Ils sont chargés des arbres les plus hauts, el couverts de fruits et de Heurs.
• Os voluptueux jardins, qui oui coi'ilé des .sommes immenses, furent imaginés par la reine Miovris, qui aimait pa.wionnéuient les b )iset la campagne. Celle reine avait un esprit vaste et capable des plus grandes entreprises. Après la mort de Kaburhodonozor, son époux, elle forma le plus beau projet , et de la plus difficile exé-
' Huit stades font un mille.
rution ; ce fut d'éle\er un pont de pierre sur l'Euphrate, pour joindre la ville que ce fleuve di\isait en deux parlies. .Sa rapidité et sa profondeur opposaient les plus grands obstacles ; mais rien n'arrêta le courage de Nitocris: après un au, chose incroyable! ce pont exista. Elle fit creuser un lac immense où le fleuve alla s'engloutir Au sortir de ce lac, il rentrait dans son lit. Tous les matériaux étaient prêts, on bâtit le pont, et, l'ouvrage achevé, I "r.nphrale reprit son cours ordinaire.
« L'eau du fleuve, par un jeu continuel des pompes arrose ces jardins plusieurs fois le jour, ainsi cpie les rues. Vous trouverez, dans les places, des fontaines qui versent à grands flots une eau fraîche et pure qui nourrit les arbres touffus, dont l'ombrage très agréable est nécessaire dans nos climats briMans. »
Ce vieillard parlait a\ec tant de noblesse et de goilt . que nous supposâmes d'abord que c'était un homme de naissance retiré dans ces solitudes par philosophie ou par un jeu de la forlHn,e. ?Nous le lui finies entendre. « Vous voustronipez, dit-il; je suis né dans ce hameau, laboureur el ftls de labDureur; mais à peine je touchais à mon adolescence, qu'un vain dé ir de curiosité et d'ambition, ou peut-être l'inquiétude de l'âge et de l'esprit humain , et l'espérance trompeuse d'un bonheur fugitif, me firent quitter mon père et mes bois; ces Iwis chéris qui prêtèrent leur ombre à mon enfance, je les abandonnai pour le séjour des rois. On m'employa dans les jardins de la reine. Par mes travaux, mon assiduité, j'en obiins l'intendance; U , je vis les grands de la cour, j'appris à les connaitre. Bientôt fatigué de leur hauteur , désabusé de leur fausse politesse , et humilié de leur protection , agité des soucis qui habitent les palais, en hune à la jalousie de mes inférieurs qui enviaient ma place et mon prétendu bonheur, je commençai à regretter l'ombrage fortuné de mes bois, leur doux repos, leur calme heureux, leur aimable siniplicilé. Cependant je diférais toujours à retirer le pied du bourbier où j'étais enfoncé ; l'ambition , l'amour des richesses me retenaient encore à ma chaîne. Telle est la faiblesse de l'homme , qu'il voit le bien et ne peut le siiivTe ! Enfin l'amour obtint un triomphe échappé à la raison.
« La fille d'un des officiers du roi vint se promener avec sa mère dans les jaidins de la cour ; elle se nommait Cléora : vous la voyez, elle est devant vos yeux; elle était alors le lis du printemps . la parure et la gloire de nos jardins ; elle est aujourd hui la proie du temps, flétrie et ridée par la décrépitude; je ne l'en aime pas moins. Dans sa jeunesse , ses grâces el sa beauté ont versé sur ma vie les plaisirs et les délices; aujouid'hui son attachement, sa douceur, ses soins assidus embellissent encore les jours de ma vieillesse. .Si quelqu'un, privé de la vue depuis longtemps, a pu la recouvrer subiicmeni . et revoir le soleil dans toui son éclat, il ne fut pas sans doute aussi frappé d'étonnemenl et dadniiralion que je le fus à l'aspect de Cléora. Cependant je fis les honneurs du jardin ; je lui montrai ce qu'il y a de plus curieux, de plus agréable; je lui présenlai les plus beaux fruits, les plus belles fleurs, et j'oblins de sa mère la permission de leur eu porter tous les jours. Dès lors l'amour me donna un nouvel être; mon âme vivait réunie â celle de Cléora, le feu ciiTulait dans mes veines. Ses parens soupçonnèrent bientôt le motif de mes pré.sens el de mes visite;. La porle me fut fermée: ces e.scla\es de cour crurent un homme honnête et libre indigne de leur alliance. Je tombai dans le déses-
iumiiEim
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poir: je reslai (iiiinze jours presque sans nouniuiie, errant ioutes les niiils aiitoui- (le la maison de Cl'Oia. Les veilles, rap;ilalion, la douleur, le jeûne m'exlénuèrenl. La inaijsreur a\ ait séclié la Reur de ma jeunesse ; mon visage s'èlait alU>n!',é; j'avais vieilli de trente ans. Ce dépérissement me lut favorable. Après cent projets enfantés par le désespoir, je m'anélai à eelui-('i:je pris l'hahit d'un mage; j'enveloppai ma léle d'une vasie tiare, sous laquelle mon visage disparaissait. Ainsi mriamorphosé, je me présentai à la mère de Cléora , et m'annoneai de la part du grand aielii-mage. « Vous savez , lui dis-je , ((ue nous entretenons le feu sacré dans no,; temples. Millira, ou le soleil , est le feu le plus parlait , c'est le souflle du dieu même ; après le soleil , le feu clémenlaiie est le symbole, la vive image de la Divinilé. Le grand Zoroasire nous l'apporta du riel , d'où il se répandit dans lous nos temples. Nos fonctions, notic devoir sont d'y veiller nuit et jour , et de le nourrir avec un bois sans écoree. Nous rendons nos lioiiima;;es au soleil, après nous élres purifiés, au milieu des campagnes, en longs habits de lin, la mitre sur la léle,ei un voile d'ini tissu délié devant la bouche, pour que notre sourile ne .souille pas ses rayons. Après re feu sai'ré, ((ucl plus beau feu que celui de l'amour et de l'hymen ? Présent célesle ! c'est à nous , au\ successeurs du grand Zoroasire, à le propager sur la icrre. Ainsi donc, je viejis, au nom de noire grand archi-Tuage, vous propo.ser un mariage pour \olre fille; failes-la venir, et je m'expliquerai. » Dès qu'elle parut , je lui dis : « Belle Cléora, le dieu Mithra, âme de l'univers, principe de toutes les générations, a les yeux sur vous, comme sur un des orneniens de la nature. Je suis chargé de vous offrir un époux égal par la naissance aux plus grands satrapes, aussi riche qu'aucun d'eux, puisqu'il possède au-delà de ce qu'il désire; et, ce qui est bien au-dessus de la richesse et de la naissance, il a des nmurs, de la probité, et pour vous l'amour le plus tendre. » Je n'en inqjosais pas en disant que j'étais égal aux salrapes par la naissance, puisque noire ori;iine e.st la même; el je disais la vérité en déclarant que mes richesses surpassaient mes désirs. Cependant Cléora me regardait altenlivemeni ; elle croyait démêler mes traits, mais elle n'osait en croire ses yeux. Sa mère me demanda le nom de cet époux. « Je ne puis le confier , lui dis-je , qu'à votre fille , el sur la foi du secret ; tel est mon ordre. ■ En même temps , je menai Cléora à l'écart, et lui dis: . Reconnaissez l'amant qui vous adore; recevez ce billet: j'allends voire réponse pour mourir de désespoir ou devenir le plus heureux des hommes. • Après ces mots, je saluai la mère, et sorlis gravemeiil , pi'omellant de revenir dans deux joiu'S. Tel était mon billet : «Abjurez tous les préjugés de la vanité; je suis l'égal de lous , pui.sque je suis homme et honnêle, et qu'un amourpur, ardeni, immorlel, m'élève jusqu'à vous. Je vous offre une fortune, non telle que peul l'ambitionner volie mère, mais un asile champêtre, agréable, iMi nous aurons le repos et le nécessaire , où nous culliverons à l'ombre de nos berceaux la venu, les vrais plaisirs, la nature et l'amour. Si vous daignez me suivre, je viendrai celle nuit sous vos fenêtres atlcndre votre réponse. ' .!e ne vous peindrai point ma situation pendant le resle du jour; la fièvre me dévorail. Enfin l'obsinrilé règne: je cours sous les fenêtres de Cléora , j'atlends : grands dieux! une lellrç tombe à mes pieds: je l'emporte. Je courais tellement, que je renver.saiun honunc; il se fâcha; mais je courus toujours. Cléora me disait : « Je confie ma
deslinée à voire probiléetà l'amour ; demain, à la troisième heure de la nuit, irouvez-vous devant la maison; j'y viendrai joindre mon époux. » 0 doux écrit ! 6 transport d'une félicilé ineffable! Le lendemain j'arrive au rendez-vous des la première heure de la niùt ; elle s'écoule; la troisième commence et finit, el Cléora ne paraissait pas. L'impalience égarait ma raison el brûlait mon sang. Enfin j'entends marcher; on avance; j'avance aussi , l'oeil fixe , l'oreille altenlive , palpilani di frayeur, a;;ilé d'espérance. « Est-ce vous, On tes? me dit une voix douce el craintive. » Je reconnais mou épouse, je m'élance dans ses bras, je la presse sans pouvoir proférer une parole. Un cheval m'allendait à la poile de la ville, nous y v((!ons; nous courons loule la nuit; nous arrivons au jour dans une solilude écarti'e, chez un de mes parens , 011 nous fûmes liés pour jamais par les na'uds de l'hymeu et du bonheur. Lorsque nous crûmes l'orage pa.isé , nous l'cvinmes sous mes toils paleruels , sous ces bois amis que nous habitons el cultivons depuis cinquante ans. "
Nous écoulâmes avec le plus vif inléiét l'histoire de ce respectable vieillard.
Le repas fini , la jeunesse des deux sexes nous entoura ; les uns portaieni des corbeilles de fleurs , les autres des iiislruiuens; nous enlendions le son des cymbales, des lambours: c'était une fêle qu'on nous donnait. Ou nous iuvila à dan.ser ; nous aiceplàmes volonliers. Phanor eut en partage la plus jolie danseuse; ses yeux brillaient de plaisir; sa taille llexible et svelte, ses monvemens pleins de grâce , ses sauts légers, peignaient à nos yeux la déesse de la danse.
Phanor élait enchanté, et j'aurais craint pour son cœur et sa tête si nous eussions fait un plus long séjour sur celle terre forumée.
Nous quittâmes ces bonnes gens après mille tendres adieux, el nous revînmes à notre bateau pour repai'lu- â la naissance du jour.