‹ Œuvres complètesChapitre 91 sur 416 · CHAPITRE LXXXl · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXXl

Histoire de Cxjrababiis.

« Combabus semblait né dans le temple de Guide ou de l'Amour: beauioiip d'esprit, la figure la plus séduisante, un caractère heureux, le rendaient cher au roi Antiochus el à toute sa cour. 11 répondait ;i l'amitié et aux bontés de son prince par un zèle et un attachement sans bornes.

"Stratonice, épouse d'Antiochus, brillante de jeunesse et d'appas, ne put voir ce favori sans le plus vif intérêt : ses regards, d'abord timides et doux, ensuite plus ardens ; des soins empressés , ces expressions touchantes, ces mouvemens tendres et animés qui échappent à la passion, annoncèrent la sienne à son vainqueur. Il entendit ce langage; mais , fidèle à .«on mailre, et redoutant les dangers d'un tel engagement, il opposa le silence et le respect aux bontés de la reine. Celle ré.sistance irrita sa Hamnie; sommeil, repos, plaisirs, tout fuyait Stratonice. Enfin elle crut trouver uu moyen de triompher de l'indifférence de Combabus el de l'enchaîner par la douce habitude de la voir ; elle déclara au roi ((u'elle voulait allei' bâtir un leinpleà Eplie.se, pour acquiller un vnii qu'elle avait fait en accouchant d'un fils, douce espérance du roi el de l'état. Amioclius donna son agrénienl, et Combabus fut désigné pour être du voyage. Il démêla aisément les vues de la princesse, et pies,sentit le danger: il en lut d'aulanl plus alarmé, que .son Jme .sensible .s'ouvrail aux .sédui lions de l'amour et s'aliachait insensiblemenl à cetleaimable reine. Pressé d'un coté par son devoir, par sa reconnaissance pour son roi ; de l'autre, seduil par l'espoir el l'enchanlenieiil d'un amour heureux, ses pensées, ses désirs, comme des vents opposés, fallguaient et tourmentaient son ûme. Enfin , après beaucoup d'iucerlitude , d'agita-

tion, d'énergie et de faiblesse, la vertu triompha. Le parti élait violent, mais infaillible: un fer tranchant le condamna pour jamais à une nullité absolue. Il renferma sa dépouille mortelle embaumée dans une boite scellée de son cachet, qu'il remit au roi, en le suppliant de la lui garder jusqu'à sou retour. Cependant il partit avec Stratonice ; et ce qu'il avait prévu arriva. La vue continuelle . de la reine, ses caresses limides, expressives tour à tour; ses appas voluplueux , tantôt demi-voilés, tantôt découverts, embrasèrent .son imagiualion el ses .sens. Stratonice, ILsant dans ses regards animés tout l'intérêt qu'elle inspirait, crut son triomphe et .son bonheur assurés. Elle donna une fêle champêtre à sa petite cour ; la table du festin fut dressée au milieu d'un bois, sous un ciel de verdure; les arbres étaient peuplés d'une foule de petits oiseaux : ils remplissaient l'air de leurs chants mélodieux. Plusieurs troupes de villageois el de v illageoises vêtus de blanc el couronnés de roses et de jasmin apportèrent des corbeilles de fruils et de fleurs, des i;Aleaux de miel. On avait mêlé parmi eux des musiciens des deux sexes, qui ( hanlèrent des couplets analogues à leur co.stuine et i la fêle. Les chants et le festin finirent par la danse ; la gaité, le rire, le plaisir animaient les danseurs. Siralonice se mêlait à leurs jeux: la danse, et surtout l'aliente d'un plaisir plus vi; el plus doux, allumaient dans son cœur le feu de la volupté. Le soir, cinq cents flambeaux remplacèrent le jour: c'était l'heure forlunée que Siralonice attendait pour entraîner son amant dans uu asile mystérieux Elle lui proposa d'aller jouir de la fraîcheur delà nuit dans les allées voi.sines. Combabus ne put re user. Arrivés sous un berceau, où l'obscurité et le silence invitaient à l'amour, elle dit que, fatiguée de la danse, elle avait besoin de repos. Ils s'assirent sur l'herbe fraîche, rien ne les séparait. Siralonice, colorée comme la lune au bord de l'horizon, laissa éclaler tout le feu de son amour, tantôt par le langage le plus vif, le plus tendre, tantôt par un silence plus expressif. Combabus, très embarrassé de sa contenance, répondait par des soupirs. La reine, qui les interprétait favorablement, en devint plus animée. Embrasée de >oluplé, elle hasarda quekiues légères caresses : quelle terrible situation pour Combabus! brûlé de désirs, en proie aux regrets, tour à tour il résiste, il cède ; il tombe enfin aux pieds de Siralonice, et s'écriant: .Arrêtez, épargnez un malheureux qui va mourir de dé,sespoir ! Vos bontés m'accablent : cessez, cessez le supplice d'un infortuné qui brûle pour vous de l'amour le plus tendre, et dont le bonheur est impossible. » Il se tait h ces mots : éperdu d'amour et de douleur, il inonde de larmes la main de son amante, qui. ne pouvant pénétrer une pareille énigme, le prie de s'expliquer un peu mieux. Combabus hésile: tous deux gardent le silence : la reine, (le dépit ; son amani, de regret et de honte. Enfin il ose |ui confier la précaution cruelle qu'il avait prise pour échapiier à la séduction de son penchant el ne pas offenser .son roi et son ami. » Quel sacrifice ! quelle précaution! s'écriail Stratonice. — 0 reine adorable! mon coeur n'a jamais résisté à vos chai'ines ! consumé de lotis les feux de l'ainour, j'aurais payé mon bonheur de mon sang, de ma vie; mais l'arheler par un crime! le payer de votre perle, qui eût été infaillible ! non, je n'étais pas a.ssez barbare, assez V il pour me rendre heureux ii ce prix ! » Stratonice, dé.sespérée, attendrie, les yeux en pleurs, se lai.ssa tomber dans ses bras. Combabus essuya ses larmes, et la pria de borner à la pure et tendre amitié un sentiment

VOYAGES D'ANTÉNOR

d'amour trop dangereux, et qiiieût causé leur ruine. Revenue de son trouble, la reine lui jura l'amitié la plus tendre ; mais en faisant ce serinent elle pleiuait encore.

« Ces deux amans, réduits à la simple amitié, elierohaient à se consoler de leur malheur par toutes les douceurs d'une liaison intiiue, par de fréquens entretiens, charme et nœud deramiliéel de l'amour. Combabus, dont l'âme était éclairée par la phi!o.sophie, dont la conversation était pleine d'e.sprit, de rai.son, d'iulérét, fit pa.s,ser la noblesse de ses sentimens dans rime de son amie ; il l'épura de ses désirs, et la remplit d'émotions si douces, si délicates, que depuis elle comparait l'amitié à un soleil tempéré qui réchauffe, vivifie, couvre la terre de fleurs et de verdure ; et l'amour ù un feu ardent qui desséche et brille les plantes ju.sqii'A la racine.

« Cependant les courti.sans, toujours agités par l'envie, toujours les yeux ouverts sur le mérite et le succès d'autrui, s'aperçurent bientôt de la laveur di.siinjjuée de Combabus ; et, supposant tout ce qu'on peut supposer, ils aiguisèrent les traits de la calomnie, et .sourdement répandirent le bruit que la couche loyale était souillée. Ces bruits descendirent des courtisans au peuple, et du peuple montèrent aux oreilles du roi , qui , s'abaiidonnant à l'impétuosité de sa colère, fit arrêter et traduire Combabus à sa cour. Ou l'enferma dans un cachot, et im tribunal instruisit sou proiè.s. Les juges, partageant l'indi- (juaiion du monarque, condaunierent à mort son malheureux ami. Il écoute son arrêt avec tranquillité: déjà se faisaient les apprêts de .son supplice, lorsqu'il fit supplier le roi de vouloir bien ouvrir la boite qu'il lui avait confiée avant son départ. Anliochus l'ouvrit : (|uel fut son élonnemenl, son admiration, quand il vil la preuve physique de l'innocence de .son favori I Ce rare allarhement, un si grand sacrifice fait à l'amilié, louchèrent l'âme généreu.sede ce prince: il court à la pri.sou, presse .son ami dans ses bras, et le cond)le d'honneurs et de care:->ses. Ses délateurs furent punis : il eut la permission de retourner auprès de Stratonice, occupée alors à l'édification de son temple, dans lequel elle fit placer la statue en bronze de son amant.

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