‹ Œuvres complètesChapitre 92 sur 416 · CHAPITRE LXXXll · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXXll

Azéma platl à Phanor. Vie oiseuse dos Babyloniens. Portrait d'Atossa. Aventure de Phanor.

Ce récit amusant termina le souper. Arsame promit de nous conduire à la fête de l\lilyta, et nous invila à diner pour le lendemain ù son paradis', avec une autre de ses maîtresses.

Quand nous fOmes seuls , Phanor me confia qu'il trouvait Azéma charmante, délicieuse; qu'il était enchanté desagrémens de son esprit. «N'est-il pas vrai qu'elle est au-dessus de la belle Théone d'Athènes, de la touchante Thénphanie de Milet, de la superbe Aspasie de Sparle, et de la piquante Phocylide de Rhodes? — Sans doule elle l'emporte autant qu'une belle qui est sous nos yeux l'emporte .sur son portrait, ou sur le simple souvenir de ses appas. Mais vous avez deux rivaux ! — Je ne les redoute point. Arsame, quoique grand seigneur et puissant, n'est pas dangereux, c'est un être insouciant et apalhique; et quant au Thersile chantant, il est tenace et irascible ; mais un pareil rival doit être aisément culbuté. .

• Paradis est le nom que les Assyriens donnaient â leurs parcs ou jardins.

Nous passâmes la matinée du lendemain dans les rues de Babylone, au milieu des groupes d'hnmines oisifs, qui, assis à l'ombie, mettent la suprême félicité dans le repos et l'inertie; exempts de cette activité inquiète qui agite les Grecs , sans ambition, sans désir de vaine gloire ne jetant aucun regard ni sur le passé ni sur l'avenir, bornés à la jouissance du moment , ils arrivent sans vives secousses et sans danger an dernier sommeil. J'écoutais leur conversation; elle ne roulait ordinairement que sur l'art de multiplier et de prolonger les jouissances : vivre agréablement , sans s'occuper des affaires de ce monde, est toute leur étude , toute leur philosophie.

A l'heure du repas, Arsame vint nous chercher dans un char brillant , et nous volâmes à son paradis. Dans la roule il nous parla de la jeune Atossa, avec qui il avait pa.ssé une partie de la nuit , et que nous trouverions à diner. « Elle est charmanle ; je crois l'aimer plus qu'Azéuia : celle-ci a plus d'esprit , mais Alossa a plus de grâce et de fraîcheur ; et avec les femmes, je m'attache plus aux belles formes, au beau physique, qu'aux qualités morales, .le ne les prends que pour mes plaisirs ; je ne les vois qu'à table ou dans leurs boudoirs; partout ailleurs elles m'eimnienl. •

Nous trouvâmes la helle Alossa couverte de pierreries et de fleurs, se promenant en chantant sous des ombrages frais : l'élégance de sa taille, l'éclat de sa jeunesse (elle n'avait que trois lustres;, sa grâce touchante, .son regard enchanteur, auraient mrrilé le pinceau d'Apelles ou de Zcuxis; mais sous cette jolie enveloppe on trouvait une âme froide et .sans vie. Cette belle riait toujours, chantait beaucoup, parlait très peu, ne pensait à rien, s'occupait sans cesse de sa figure, de ses pompons , de la parure ; de la coiffure des autres femmes; enfin c'était un joli oiseau en cage, qui sifflait , mangeait, buvait et végétait.

Nousdinâmes dans un salon ovale, incrusté de coquillages, où était une Milyta ou Vénus toute nue, de grandeur nalurelle, du plus bel albâtre, couchée .sur un matelas de marbre noir : je n'ai rien vu d'aussi voluptueux. La chère fut délicate et somptiieu.se, quoique nous ne fussions que quatre convives; vingt esclaves superbement vêtus nous servaient, attentifs au moindre signal. Ar- .same, pour soutenir et animer la conversation, nous parla religion, morale et philosophie. La religion était, selon lui, «un frein pour le peuple, inutile auxsalrapes, aux hommes qui ont de l'éducation et des principes; la morale, une mode locale, une loi de police adaptée aux circonslauceset au climat. \ Sparte, on prête sa femme; ici, on rit d'une infidélité; le sexe se proslilne dans le temple de iVlilyta; ailleurs une femme est poignardée ou déshonorée sur le moindre sonpion. Les actions .sont vertus ou crimes, selon les lois du pays. En Egypte, c'est un grand forfait de tuer un chat, un ibis; vers le fleuve Indus, on révère la vache; et qui lui donnerait la mort serait puni comme sacrilège. En Europe, les autels sont inondés de sang, et on immole jusqu'à des vicliines humaines. Quanta la philosophie, je l'aime, je m'en pique, je suis de la secle de votre Épicure : je jouis de Ions les plaLsirs, de toutes les voluptés ; je bois à grands traits dans la coupe de la vie tout ce qui peut llatter et enivrer mes sens; voil.'i la vraie philosophie, celle que j'ai adoptée des l'âge de raison; ce n'est point celle de vos philo.sophes grecs, de vos Plalou, de vos Zenon, de vos Xénocrate. — Ni même celle d'Épicnre, lui dii-je, q;ie l'on interprète mal; car il met la teuipéraiice et lu iobriité au nombre

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des verl us , et même des piaisii s. — En ce cas , je suis plus philosophe que lui, car je mets les privations sur lecomplc (le la sonise humaine. — Épicure niulerdit pas les jouissances, mais il veut qu'elles soient mesurées sur la faiblesse de nos organes; et le véritable épicurisme est de s'abstenir souvent pour mieux jouir. » Alossa .s'écria « qu'elle était philo.sophe aussi ; qu'elle aimait le plaisir à la fureur; qu'elle n'avait ni préjugés, ni scrupnles. ni d'aut re élude que celle de niull iplier ses jouissances. » Nous trouvâmes sa philosophie raisonnable et fort rélléchie. Alors , pour célébrer Atossa et le plaisir , on fit circuler de larges coupes de vin ; nous primes des chapeaux de fleurs; Arsamc but ii Sardanapale. ancien roi d'Assyrie, son héros, et me demanda si j'avais vu sa statue. «Oui, j'ai même vu son inscription, bien digne de ses ni(t>urs : Mange, bois, ditcrtis-loi ; tout le reste n'est rien. — Par Bélus! il a raison, .s'écria Arsame; qu'est la vie sans la volupté? — Mais si limagede ce roi ne m'a in.spiréaucun intérêt, j'ai été pénéiré d'admiration et de respect à la vtie de celle de votre immortelle Sémiramis ; j'ai cru voir une divinité. — Vous ne vous trompiez pas ; nous l'honorons comme telle. A .son retour des Indes, ayant appris que Ninias, son fils, cabalail pour la chas.ser du trône, elle en descendit volontairement et se dérobai la vue des hommes, .se flattant, d'après im oracle, de jouir des honneurs divins. En effet, les dieux l'ont métamorphosée en colombe, et c'est sous cette forme que nous l'adorons. »

Arsame abrégea le diner; il était pressé; il devait se Ironver à Babylone ])OHr voir débuter une danseuse. Ouoique satisfaits de notre position, nous filmes obligés de le suivre. Jîais je plaignais le philosophe Arsame, qui, à lorce de boire dans la coupe des voluptés, avait blasé ses sens et empoisonné ses plaisirs par l'insipidité et l'ennui.

Phanor. qui trouvait la jetnie .\tossa charmante et bien .supérieure :1 Azéma, avait obtenu la permission d'aller la voir. Il me dit le matin que je pouvais sortir sans lui. .le revins assez lard; il n'étail pas rentré; je l'altendis. La nuit approchait, je commençais à m'alarmer. Enfin il parut. « Oue vous êtes cruel avec vos bonnes fortunes! j'étais déjà sur les épines ; sans doute les charmes de la divine Atossa ont précipité les heures de votre journée? — Vous .serez bien étonné quand vous saurez que je ne l'ai pas vue : j'ai lieaucoup mieux employé mon temps; écoulez. A peine ctiez-vous sorti, je me parais, me parfumais pour voler chez ma Milyla : deux femmes sont entrées dans ma chambre; l'tnie âgée, l'aulre ornée de .son prinicinps, grande, bien faite, et d'une figure modelée sur l'Amour. Mon Crttn- s'est épanoui; j'ai cru voir l'aimable Hébé descendue de l'Olympe, ,1e la regardais avec ravi.ssemeul , lorsque la plus âgée m'a dcniaiidé si je n'élais pas \m des Grecs arrivés depuis peu. "Oui; à quoi puis-je vous être ulile? — Hélas! m'a-t-elle répondu en décomposant sou visage, en poussant un long soupir et se irotlant les yeux pour essuyer des larmes qui n'y étaient pas, ma fille et moi sommes bien malheureu,ses, bien à plaindre! — Quoi! celle aimable entant esl votre tille '.'—Oui, c'est Ariaspe, la sœur cadetle d'Azéma, que vous connaissez ; celle fille iugrale, dénaturée, au milieu du luxe et de l'abondance, reinse du pain à sa saur et à sa mère, et .se ruine poiu' un petit \ilaiii nuisicien ((ui la <léshonore ; mais je vous lai.sse avec Ariaspe, qui vous lonlera notre embarras el noire misère, ,1'ai quelques af-

faires dans le voisinage; dés qu'elles seront terminées, je V tendrai la reprendre. » Je compris que cette indigne mère m'amenait une victime, et me la prostituait pour de l'argent. Seul avec Ariaspe, je lui ai pris la main ; je me suis aperçu qu'elle tremblait; j'enlends des soupirs, des sanglols; je vois couler des larmes. "Qu'avez-vous, belle Ariaspe? Pourquoi ces pleurs, celte douleur amère?» A ces mots, elle tombe à mes pieds en s'écriaut ; « J'implore votre pitié, votre générosité; les Grecs ont l'àme noble et sensible; n'abusez pas de ma situation, de mon malheur ; je suis, il est vrai, la soeur d'Azéma; mais j'ai un antre cœur et d'autres principe*. Ma mère et moi gémissons eu effet dans la misère ; depuis long-temps elle me presse , me tourmente pour me faire consentir â un marché infâme ; elle veut mabreuver d'opprobres. Hier elle me menaça de me livrer malgré moi , et d'introduire dans la nuit un homme dans ma chambre ; ensuite elle me parla de vous, me dit que vous étiez élranger, que vous pari iriez bientol , que ma démarche serait ignorée; comme si le crime n'existait plus dès qu'il n'a plus de témoins! Je ne sais; tout à coup l'espoir est entré clans mon âme, j'ai feint de céder. J'ai tant oui dire de bien de la nation grecque, fiue je me Halle encore, même ici, seule avec vous. »

«En me parlant ainsi, elle arro.sait mes mains de ses pirines. Dans la douleur , qu'elle était belle et touchante ! « Vous ne \ous trompez point clans la bonne opinion que vous avez ries Grecs : ils respectent la vertu , la beauté, et Surtout le malheur. Expliquez-vous, qu'exigez-vousdemoi? — Que vous accordiez quelques secours à ma mère qui ne soient pas le prix de ma honte. », le lui demandai si elle n'avail pas quelque attachement secret , si elle ne voudrait pas se marier. Elle m'avoua qu'elle aimait et qu'elle était aimée du jeune Mésabatès, fils d'un marchand. «Mais je suis pauvre, et son père s'oppo.se à notre imion. — Combien laudraii-il pour avoir son consentement? — Je ne sais : il est fort intéressé. — -Gent dariqiies ' pourraientelles le fléchir ? — Oui , je le crois.— Eh bien ! je les donne avec plaisir pour coniribiier â voire bonheur et récompenser voire sagesse. » A ces mots, .ses beaux yeux étonnés se fixent sur moi ; elle n'osait me croire ; n'ayant connu jusqu'alors que des cœurs arides et abjects, elle ne pouvait se persuader nu tel désintéressement. Sa reconnais- .sance a été si vive, si tendre ; on voyait sur sa physionomie u;ie expression si louchante, nue sérénité si douce, que mon Ame s'est pénétrée de la joie la plus pure ; je n'ai jamais senli aussi vivement le plaisir d'une boime action; et quoique cette jeune personne .soit douée des attraits les l>U!S sériuisans, qui d'abord, je l'avouerai, m'avaient un peu tenté, j'ai joui de plus de volupté en l'obligeaut que je n'eu aurais trouvé dans sa possession.

« Lorsque sa mère e.st rentrée, je lui ai fait part des vieux de sa fille; je lui ai repré.senlé l'indécence et la cruauté de sa conduite, le respect qu'elle devait à la vertu et à l'innocence d'une enfant aussi aimalile. Je l'ai fait rougir; elle s'est excusée sur S(ui indigence, sur la nécessité de vivre. Je lui ai donné quelque argent. Je me suis rendu au.ssitôt chez le père de ,Vésal)ales: cent dariques oui brille à ses yeux et aplani toutes dilHcultés. Le mariage arrêté, nous somiiies allés l(uis ensemble chez

' I.a ilariipie e.st évaUite à environ linil francs. Il y avait des (lariquis el des denii-dariques ; elles étaient marquées d'un .'U't'licr ou tireur d';iri\

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Ariaspe , où j'ai joui des remerciinens et du boidieiu- de CCS heureux amans. Cette affaire m'a oecujjé toute la journée; mais je ne la Iroifuerais pas contre la plus brillante de ma vie et les faveurs de la belle Alossa. Hla bourse est plus légère, niais mon rceur est satisfait. » Je félicitai Plianor de celle belle action et de la joie qu'il en ressemait.

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