I.a mon me rendant visite , Je la rinverrais bien vite
En lui donnant mon trésor.
Mais si l'argent m'fsl iniilile El ne ïxiit auRinencr mes jours, Je veux vivre pauvre el tranquille Enire le vin el Us amours.
■ l'ariin hasard sin;;ulicr, rcs deux liomnies, d'espril tl d'iiuiueur si différens, sont mnris le même jour; l'un vieux et décrépit , I autre au milieu de sa course. Diogèue s'est expédié Ini-niême : tourmenté de la fièvre depuis quelques jours, lalijjué d'une existenre solilaire et triste, après avoir éloigné un ami qui le soignail , il a retenu .sa respiration; et son ami, à son retour, l'a trouvé délogé de ce inonde.
• ïhérainène est descendu chez Pluton par une autre roule. 11 était malheureusement complice d'Alcibiade dans ce fameux .souper où dix ;i douze liherlins. chauds de vin et de Railé. allèrent mutiler les statues d'Hermès (.Mercure ' ; quel .scandale! le peuple crie A l'iinpiété, à l'irréligion , et demande le châtiment des coupables. Alcibiade .seréfugia sur sa flotte ; tons ses comphres prirent la fuite , ou se cachèrent. Théramène disparut aussi : mais, trop épris des délices d'Athènes, et croyant l'orage dissipé, il a osé reparaître. On l'arrête aussitôt, on le met en prison. Les prêtres, les sophistes ameutés persuadent an con.seil des cinq cents qu'il est un impie, qu'il ne croit ni à Mercure ni aux autres dien\ : il est ( ondamné i boire la ciguë '. Sa mort a étéaussi tranquille, aussi courageuse et plus gaie que celle de Sociate. Il a commandé un grand souper, où il a appelé ses amis et sa maîtresse : placé au milieu d'eux , il les excitait au plaisir, A lagaité; il faisait circuler de nombreuses coupes de vin ; il leur parlait de sa fin prochaine comme d'un voyage agréable qu'il allait faire chez les morts, ou comme s'il y descendait, ainsi que Pirithoiis, pour enlever Pioserpine.
1 11 avait commencé J chanter des vers composés dans sa pri.son , lorsque rempoisoiineur public aiiporta le breuvage fatal. Tous les convives pâlirent à cet aspect : l'intrépide Théramène se lè\e, prend la coupe, finit sa scolie, boit la cigué, et dit en riant ; .Je bois au beau Critias. • (C'est ceiui qui l'a lait périr.) 11 a donné en.siiite le reste de la coupe à l'esclave pour la lui jiorter, de même que dans un repas on la remet à son voisin ; ainsi cet homme admirable jouait avec la mort qu'il recelait dans son sein. Il semble avoir prophétisé celle de .son ennemi , qui ne lui a survécu que trois mois.
• Dès que l'e.sclave fut sorli, Théramène congédia et embias.sa ses amis en leiu- disant : .-/« rauii: Resté avec sa maîtresse, il a reçu .ses derniers baisers , et s'est endormi trauquillement dans ses bras d'un sommeil éternel. Cette dernière scène de sa vie s'est passée .sans faste , sans affectation, .sans inorjne philo ophi(|ue.
• .levons envoie sa scolie : elle a couru dans Aihénes; c'était le chant du cygne mourant , comme disent les po.les; car je ne crois pa; que ces oi.seaux chantent quoique le roi Cygnus , changé en cygne, après .sa mort ' par Apollon , fùi uu grand musicien.
Adieu, doux charmes lie la vie.
Plaisirs et jeux que lanl j'aimais!
Et vous, amour, doiire folie, I-as ' je vous quitie pour jatu'ais !
' Oa n.êlail la cigMë avec ropium.
Buvons ; que chacun s'évortuc !
Qu'ici Bjcchus fasse la loi !
A loi , Plulon, je te salue :
Ce soir je veux boire avec toi !
0 loi , dont le ceur est si tendre , Les traits si doux el si flatteurs !
Nais, tu viendras sur ma cendre.
En voiles noirs , verser des pleurs.
A ta santé, ma chère amie !
Crois-moi, prends nu amant nouveau ; Aimer un mort, quelle manie!
Fail on l'ainuur dans un tombeau ?
Quoi donc ! mourir au plus bel âge ; Si .jiniie abjurer les amours ! Eh bien ! qu'iniporlc â ce passage Ue compter plus ou moins de jours ?
.le bois û TOUS , Aréopaife , Prêtres bénins, cœurs sans détour ; \'ous m'envoyez au noir rivage , Ucniain vous aurez votre tour.
Que sur ma tombe .«o'ilaire , Oi'i pour jamais je vais dormir, On écrive en beau caractère :
• Il savait vivre, il sut mo irir.»
Buvons ! Baechus, remplis mon verre ; Vénus, souris à mes transports; Couronné de myrte el de lierre , Je veux descendre chez les morts.
• .l'oubliais un bon mot de Dio.'jène : sc.s amis lui ont démandé où il voulait être enterré. « Dans le premier champ. — Mais vous serez expo.sé aux oiseaux de proie, aux bêles féroces! — Eh bien ! mettez un bâton auprès de moi, je les cha .s^rai. — Comment le pourrez-vous, ne senlant plus rien? — Que m'importe donc que les bêtes me dévorent , si je ne sens i ien ■'
• On demande aujourd'hui lequel de ces deux hommes a déployé à sa mort plus de fermeté et de philosophie. Je prétends que c'est Théramène. En vain l'on m'objecte que sa mort est forcée, que Diogène s'est détruit volontairenieul. — D'accord; mais il terminait une vie triste et pénible; il était chargé dinfinnités. L'autre, au contraire, joui.ssait d'une pleine santé, de la vigueur de l'âge, des délices de la vie, et cependant il voit la mort avec la même indifférence que la fin d'un repas dont il sortirait rassasié.
• Nous disputons encore , dans nos soiqiers semi-philo. .sophiques , sur le Irait le plus .saillant du caractère moral de ces deux individus. L'un se revêt de haillons , dompte la nature, affecte des nmurs bizarres et un cynisme impudent pour faire parler de lui; l'autre, indifférent à l'opinion des hommes, rejette tous les fardeaux de la sociélé, mariage, emplois, affaires; n'existe que pour lui et le plaisir : entre ces deux extrêmes, lequel mérite 'c plus notre censure? Ceux qui plaident pour Diogène prétendent que ce be.'oin factice de célébrité est le germe des vertus et des lalens. . Éteignez, disent-ils, cette soif d'un gr;'ud nom , tout change ; la société est sans ressort; cliacuu ne vit que pour ^oi ; l'instant qui .s'écoule périt â jamais, sans utililé pour l'avenir. Les hommes epris pour la gloire niarch.cnl â la lêle du genre humain pour embellir la terre et la remplir des merveilles du génie et de l'art ; au lieu que rinsiiiiciance et l'égoisme de Théramène le rendent nul pour la chose publique. — Nul? je
VOYAGES D'AiNTÉNOR.
n'en conviens pas. Les afirénieiis de snn esprit , son atlitisme, 1 élégance de ses maiirs, supplrent l'absence de ses lertus politiques, et répandciil dans le monde ce ion de bonne roinpaTînie , celte aménité qui, tempérant l'aniour-propre et la feioeité des hommes, font d'un être rustique et dur un être compatissant et sociable. De plus, il est peut- être plus difficile de boire et de chanter comme Théraméne que de philosopher comme Uiojene , ou même comme Platon. Vous criez au paradoxe ? Doucement! ne vous emporte?, pas. et écoutez. Pourquoi donne-t-on à Anacréou l'rpiibete de ■idgr , lui qui a passé sa vie dans le .sein de la paresse et des plaisirs? C'est que, pour vivre comme lui, il faut avoir purgé son âme des passions immodérées, lui a^oi^ donné nue trempe qui lui fasse braver les orages el les peines de la vie : il faut s'être élevé au-dessus de l'ambition et de l'avarice : voilà ce que je crois plus difficile que de composer de beaux traités de morale ou de rhétorique.
«Mais le long raisonner ennuie: parlons un pende votre dernière lettre, dont un article mérite que je vous fyronde. Apres m'avoirdit des injures, et avoir calomnié mes intentions sur les conseils que je vous donne de continuer vos voyages, et de ne revenir que dans deux ans, vous finissez par un tra t d'éloge sur ma prétendue beauté. Me croyez-vous de l'humeur de celle reine de Syrie qui avait mécontenté un peintre ? Celui-ci, pour se venger, la peignit dans les bras d'un soldat, exposa le tableau, et prit la fuite. Toute la cour, indignée, voulait qu'on brûlât le tableau ; mais, comme celle reine y était |)einte sous une figure céleste, malgré l'indécence de l'attitude el l'outrage fait ù sa vertu, elle s'y opposa, rappela le peintre et lui pardonna. A son exemple, je vous pardonne aussi vos injures, non en faveur de vos louanges, mais à cause du désir que vous montrez de me revoir. Cependaul, voyagez, insliuisez-vous. Les voyages sont comme les livres, iimliles à ceux qui lisent sans goilt, sans réflexion, et pour tuer le temps; au contraire, très profitables aux personnes qui li.sent attentivement; avec le désir de s'instruire. Voulez-vous que je vous régale d'une petite hisloriette toute neuve? Le héros de la scène est le poète Lacon, ce nourrisson des muses, si verbeux, si froid, si fécond, si coîUcnl de lui, si peu des autres ; si imitateur et si peu imite ; si pas.'^ionné délire ses ouvrages, cl que l'on cramt tant d'entendic; enfin ce grand homme a enfanté un poème sur l'enlèvement de Pro.serpine : c'est une production de dix ,■* douze mille vers. Ce père tendre a couru de porle en porle pour les lire : chacun s'est caché, a reculé devant l'énorme fatras. Les barbares! Le dépit, le chagrin l'ont jeté dans la mélancolie, il dépérissait. Pour sa gnérison, il s'est adres,sé à l'Esculape Eudamippe, qui. connaissant sa manie, a soupçonne la cause de son mal. Il lui a demandé s'il n'avait pas fait quelque ouvrage qu'il n'ei^t encore récité à personne. ■ Hélas! oui, répondit tristement le malheurex Lacon : j'ai uu poème fini, el personne ne le connaît. — Eh bien ! faile,s-moi l'amilié de me le lire ; je suis prêt â vous écouter. . L'âme de Larou s'épanoiiil A ces douces paroles comme un oiseau mouillé de la pluie .s'épanouit au premier rayon du soleil qui réparait; une joie douce brille sur son visante: il prend sou manuscrit, et débite ses vers d'une voix pleine et sonore. Le médecin, l'air satisfait, l'oreillealtenlive, écoute jusqrâ la fin, approuve l'onvra-jè et ajoute ; ■ Une seule lecture ne su' fil pas pour bien iiiger; demain, voulez-vous m'en faire uneseconde ? • Quelle pro-
position flatteuse ! Lacon en aurait promis dix : depuis huit jours il ne mangeait plus; .son appétit se réveilla. Le lendemain , seconde lecture. EAidamippe écoute encore plus allentivemeut, et lui demande ensuile des nouvelles de sa sanlé. «.(e .suis beaucoup mieux, je sens diminuer ces affections vaporeuses qui me tourmentaient. — En ce cas, je reviendrai demain pour vous entendre une troisi. me fois, i- L'heureux La; ou s'enivrait de joie. Sans doute sou poiuie était uu chef-d'niivre, puisqu'on l'écoulait avec tant de plaisir et d'intérêt. Le troisième jour, Eudamippe (ut étonné du bon état de son malade: ses yeux ternes, enfoncés, pétillaienl du feu de la joie ; son visage pâle, abaitu, brillait du coloris de la santé. Il lui en fit coiiqilimenl, et lui dit après la troisième lecture; «Voilà ime bonne i)urgation ; vous devez être content et bien soulagé. Tenez-vons-en là. J'ai d'autres malades à voir dont la cure est plus difficile que la votre. »
"Celte petite aventure, qu'Fudamippe a répandue, a tellcmcnl diverti nos agréables el nos beaux esprits, que le fortuné Lacon est invité de loules paris , lui et son poilue. On le berne, on s'amuse, on l'accable d'éloges. L'auiour-propre du poiHe ne voit que son triomphe ; il .s'enfle, il jouit. Miltiade n'était pas plus heureux le jour de la victoire de .Marathon , ou Sophocle lor.s(|ue son OEdipe remporta le prix aux jeux olympiques ' : tant il est vrai que le héros , l'homme de génieel l'homme simple et borné ont une égale portion de bonheur.
".l'ai qnilté depuis quelques jours ma solitude champêtre; j'habile la ville. Il en est du monde comme des breuvages amers que l'on prend <le temps en temps pour se foitifier l'esloinac et ai;;niscr l'appétit.
" Les sophistes commencent à se multiplier ; Gorgias, né en Sicile, est le premier qui s'est adonné à ce genre d'escrime; ils parlent snr-ic-chanip et avec la plus grande facilité. f)n leur donne iiu sujet . et ils le traitent au briiil des a|iplaudissemens. L'un ne incdile jamais que la nnii. "O miil ! s'écrie-t-il , je t'invoque ; nulle divinité ne parle aussi puis.samment au cnur que toi! » lu antre conseille de fuir les villes, et assure (pie la situalion des lieux influe sur l'âme. " Habite et parcours les montagnes, dit-il; le soleil les frappe, les premiers rayons se reposent sur elles; élève-loi vers les cieux , sors de l'ombre, el re.^pire la lumière et la purelé du jour. • Ce talent d'improviser suppose une imagination très vive el iironipteà s'euflaunncr , des éludes très longues, une grande connaissance de la langue el celle de tous les bons écrivains, une mémoire heureuse, l'exercice habituel de la parole, et des méditations pro "ondes sur les passions '.
"Adieu, mon cher ami : autant que vous pourrez, menez douce vie ; mais faites toujours infuser un grain de raison dans la coupe du plaisir; il l'embellit, le prcH longe et empêche l'ivresse. Je ne .sais si cette Ictlre vous parviendra ; je vous l'envoie par un noinmé Bacchis , qui va parcourir les villes d'Ionie, el qui se charge de vous trouver.
« Portez-vous bien ; soyez heureux. ■
■ Il en inounil de joie, quoique âRé de quatrc-vin(îf-cinq ans.
2 Cri art de parler ainsi d'abondance fut cultivé avec beaucoup Ai^ sucrés f^ous les crupcreiir.s. Atlit^ncs , Alexandrie, T;usc, Smynic , t'iilrtsi- cl Byzance fiireiU des écnlcs sans cesse onv<rle.'!. A l'arrivée d'un sophiste , le peuple s'assemblail aux Ihéàlrcs, dans les p!aecs publiques, ou .«mis les portiques des leni|iles A Rome, on leur aaoïdait souvent les premières diguilés de l'empire.
VOYAGES D'ANTÉNOR
Celte lellie me remplil de tristesse et de joie ; mon ima- Binalion réveillée me transportait au temps de mon boneur , et renouvelait la douleur de ma perle.