‹ Œuvres complètesChapitre 96 sur 416 · CHAPITRE LXXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXXV

ête d'Arsamc dans son paradis. Sa mort. Des mariages du roi. Départ des deux amis.

Arsame , pour nous rendre le séjour de Bab\ loue plus agréable, nous promenait de fête en fêle , déplaisirs en plaisirs ; mais il ne nous donnait que des momens pour les goiUer. Quant à lui , il ne jouissait de rien ; le mouvement, la diversité étaient ses seules ressources contre l'eniuîi. Il nous pria à une superbe fêle dans son beau paradis, situé au bord de l'Euphrale. 11 prit huit jours pour la préparer i il voulait réunir tontes les \ oluptés , tout ce qui pe^-t tlatler les .sens et l'imagination. 11 fit élever la salle du festin sur le bord du fleuve , au milieu d'une vaste prairie émaillce de Heurs : il la décora de Ions les ornemeus du luxe asiatique. Nous étions sous des voiles de pourpre, souleuus par des colonnes dorées; les buffets, la table, étaient couverts de vases d'or et d'argent. Kous marchions sur des tapis magnifiques ; des guirlandes de roses, de myrte et de cent fleurs diverses étaient suspendues autour de la salle. INous étions cinquante convives, dont vingKinq fcium&s cbarmantes, toutes brillantes de jeunesse. Leur sein n'était voilé que par des Qeurs; des couromies de myrte et de roses entremêlée* de diamans ornaient leur tête ; leurs cheveux fiottaus descendaient jusqu'à la ceinture. Chacun de nous fut placé à lable enire deux de ces syrènes. Déjeunes esclaves, vêtues Ires galamment, nous entouraieni el servaient d'échansous. Cn nombreux orchestre jouait des airs , tantôt gais , taulol tendres et voluptueux , et accompagnait la voix mélodieuse de plusiems chanteuses. Nous fûmes servis à sept services , avec nue profusion énorme. Les vins de Lesbos, de Scio, de Smyrr.e , de toute l'iouie, coulaient à grands flots. Vers le milieu du fesliu . au lever de l'étoile de Vénus, on quitta la table pour aller se promener, en troupe ou séparément , sur les rives fleuries de l'Euphrale; un veut frais, l'éclat mobile de la lune qui argentait les eaux , la pureté de la nuit , portaient dans les sens une voluplé nouvelle. Pendant noire absence, on illumina la salle par un vaste lustre de cristal qui représentait le soleil, dont les rayons, réfléchis par une quanlilé de plaques d'argent, répandaient une lumière aussi éclatante que celle du jour. Une musi(|ue guerrière nous rappela au festin, qui fluil par des danses; et au point du jour, (juand l'aurore déploya son rideau de pourpre, nous nous promenâmes sur le fleuve, dans des bateaux ornés de dorure , couverts de riches lapis et de coussins doux el moelleux. Ce fut ainsi que se termina une fête ans i somptueuse qu'agréable. Arsame n'avait rien oublié imur réunir, comme dans un foyer, toutes les délices, toutes les voluptés; il en filles honneurs avec cet le lacililé, ces agrémens, ce tact des convenances que donne un grand usage du monde. Il paraissait jouir de nos plaisirs el des siens ; et je ne doutai point que cette àiue blasée u'eilt été ranimée par les aiguillons de la voluplé.

Rentrés chez nous, Phanor ne cessa de me vanter les jouissances, les richesses, le bonheur de ce fameux satrape. Je lui répondis par ces deux vers :

«Nos plaisir» sur la terre, ami, sont peu de chose ; «Et combien peu de temps uvoas-upus ces plaisirs ! »

ÎSous étions couchés, nous dormions profondément, lorsque nous lûmes éveillés par un billet d'Arsame conçu en ces termes ; «Bonjour, mes amis, je suis las de mon exisleuce ; je vais voir si l'autre monde est plus gai. Mes a faiies sont très dérangées ; ma famille veut me marier pour les rétablir; j'ai hésité quelque temps eulre le mariage et la mort ; j'ai pré'éré ce dernier parti, comme le plus sur. Je vous ai donné hier une fêle pour achever ma fortune , vous faire mes derniers adieux , et m'abreuver de plai.sir jusqu'à la satiété. Ce plaisir que j'ai tant aimé, tant poursuivi , n'est qu'un être idéal : c'est l'image de voire Ixioii qui embrasse une nue , croyant eudirasscr nue déesse : il est toujours suivi du dégoùl el de l'ennui. Je vieus de faire couler du poison dans mes veines. Si vous en avez le courage, imitez-moi. La vie est un présent funeste. Adieu pour jamais. »

iNous courûmes aussitôt à sou palais : nous le trouvâmes éleudu sur son lit, déjà pâle et livide. 11 nous regarda d'un a il fixe en nous disant ; « Vous venez donc apprendre à mourir? — Nous venons vous arracher à votre désespoir et à la mort. — 11 est trop tard ; le poison fermente dans mes veines. D'ailleurs je déleste la vie , son fardeau m'a toujours accablé. L'enuui ou l'ardeur des jouissances m'ont jeté des mon adolescence dans tous les excès. Mou opulence, mon rang, mou oisiveté m'ont aplani la route des plaisirs , ils ont bienlôl usé mou âme et mes sens. Hier vous crûtes voir sur mon front un rayon de gaité : que j'élais loin d'en ressentir ! Par honnêteté, je dissinnilai mon ennui. Ce terrible enuemi de l'homme m'a toujours poursuivi comme sa proie. J'ai supporté pendant trenle ans le fardeau de la vie ; j'ai souffert mille maux nés de la société ou de mon imagination , de nos besoins réels et factices:

■ Nousne vivons jamais, nous attendons la vie.» « Ce monde sans doute est livré au mauvais principe. J'ai réiléchi, hésité long-temps, mais ma résolution est inébraulable. Laissez-moi mourir tranquille; c'est tout ce que j'exige de vous. • Il cessa de parler. Bientôt la chambre fut remplie de monde. Il promenait ses yeux égarés sur les spectateurs. Il eul des douleurs d'entrailles. «Ah! s'écria-t-il , c'est tout ce que je craignais!» Le silence régnait autour de lui. Un moment avant d'expirer, il maudit Bélus et Arimaue.

Nous nous échappâmes aussitôt de ce triste palais. « Eh bien! dis je à Phanor, voilà ce satrape puissant et envié, ce grand de la terre, comblé des faveurs de la fortune, qui était cependant le plus malheureux des hommes! Kélicitons-nous de notre médiocrité ; elle est le soutien de la verlu. L'excès de la prospérité énerve l'âme, l'épuisé, ouvre la porte à tous les vices, el la ferme au bonheur. » Nous résolûmes dès ce jour de partir de Babylone ; mais, en ([uittant cette ville, je rapporterai encore quelques traits relatifs aux usages et aux mœurs de ses habitans.

Les Persans ont des supplices plus atroces que ceux des Procruste et des Phalaris. Je fus un jour témoin, avec horreur , des tourmens inouïs d'un malheiu'enx condainné an supplice des auges. Eu voici les apprêts : on creuse deux auges de la grandeur de l'homme , depuis le cou jusqu'à la cheville du pied, de manière qu'elles puissent s'emboîter ensemble; on enferme le criminel dans ces deux anges, de sorte que tout le corps est bien enveloppé, excepté la tête et les pieds. En cet état, on lui donne à manger; et s'il refuse , on l'y force en lui eiifou-

VOYAGES ITANTÉNOR.

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ranl des aiguilles dans les yeux. Lorsqu'il a mangé , on lui fail Imiie du miel délayé dans du lail : on lui en frotte aussi le visage, et on le liiurne au soleil, afin qu'il l'ait devant les yeux , et que les mouches, attirées par ce. lait et ce miel, lui couvrent le visa,!îe. flomme ce malheureux remplissait l'auge de ses sécréliojis. la pourriture et la corruption cn.gendraient quantité de vers qui le dévoraient vivant. Apres sa mort, on trouva .sa chair toute rongée. Cet infortuné avait vécu pendant dix-sept jours dans ces tourmens affreux.

On écrase la léle des empoisonneurs sur une pierre, jusqu'à ce qu'il n'eu reste aucun vestige.

Les Perses célèbrent avec pompe le jour de leur naissance, tie jour-là , les riches se font servir un cheval , un «hameau , un âne et un bœuf rolis. Ils sont curieux des usages étrangers; ils ont emprunté des Grecs ce gortl dépravé qui blesse la nature. Ils peuvent avoir plusieurs lemines et des concubines à volonté. 11 y a une loi très louable qui ne permet à personne , pas même au roi , de faire mourir un honnne pour son premier critne; aucun particulier ne peut même punir trop cruellement un esclave pom' une première laute

Ils ne trouvent rien de si honteux que de mentir , et , après le mensonge, de contracter des dettes: parée que, disent-ils, celui qui a des dettes ment nécessairement.

Il me souvient qu'un jour, étant sur les bords de l'Euphrate avec PhaïKir. il s'avisa d'y cracher et d'y laver ses mains; nous filmes aussitôt environnés d'une douzaine de femmes (|ui , connue des bacchantes, voulaient nous traduire en prison. Heureusement un ami d'Arsaine répondit de nous el nous arracha de leucs mains. Il nous apprit que nous avious commis une grande impiété ; que les Perses rendaient un culte aux lletives, et qu'il était sévèrement défendu d'y cracher, de s'y laver, enfin de les souiller par quelque acte d'impureté '.

Artaxcrcès, qui régnait alors, avait trois cents concubines, les plus belles femmes de Per.se; cependant il devint amoureux de sa propre fille Atossa. Parysatis , mère du roi, femme de beaucoup d'espiit, et d'une ambition effiénée, nourrit et favorisa cette passion : elle lui persuada de l'épouser , et de se moquer des préjugés et des lois de la Grèce. « C'est vous, lui disait-elle, que Dieu a donné aux Perses comme la seule loi et la seule règle de ce qui est honnête ou déshonnéte, vertueux ou vicieux. »

On m'assura que ce mouarcpie avait aussi épousé sou autre fille Amestris; mais Alo.ssa l'emporta toujours sur toutes les autres, el .sa passion fut, si vive et si constante, que , malgré une dartre farineuse qui lui survint et la couvrit tout entière, .son amour ne se refroidit point; il lut toujours en prières dans le temple de .limon, se prosternant devant sa statue, et euibras ant la terre: il exigea de ses courtisans et de .ses satrapes tant de présens et d'offrandes pour cette déesse , que tout le ehemiii , depuis le palais jusqu'au temple , et il est de seize stades , fut jonché d'or, d'argent et d'étoffes précieuses,

' Les (;rec.s vouaient souvent leur chevelure à des flemes. Dans Homère, PélSc voui au Hcuve Spercliius la chevelure d'.\ebille , s'il revenait vainqueur de Troie.

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