‹ Œuvres complètesChapitre 97 sur 416 · CHAPITRE LXXXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXXVI

Détails sur la ville d'Halicarnaiise. Leur séjour à l'aphos. Culte de Vénus. Heui-euse aventure des denxamis. Mort tragiqued'une jeune personne. Stoïcisme de Stilpoii.

Nous quittâmes Babyione .sans regret : l'amour de la patrie nous rappelait dans la Grèce ; nous aspirions au bonheur de revoir nos amis , nos pareils ; et moi , cette aimable Laslhénie dont le tendre .souvenir attachait mon àine aux rivages de l'Atlique.INous essuyâmes de grandes fatigues , courûmes plusieurs dangers. Une nuit nous traversions une des branches du Taurus, escortés d'un seul guide; nue inunense troupe de loups affamés rem- I)li.ssait la montagne de ses hurlemeus. Ils nous assaillireiil ; nous fûmes obligés de leur abaudouiier nos che- V aux , qu'ils dévorèrent , et nous-mêmes serions devenus leur proie si nous n'eussions promptement allumé de grands feux , au milieu desquels nous nous plaçâmes : enfin, brisés de lassitude, nous arrivâmes à Halicarnasse, capilalede la Carie.

Cette ville a un très beau port et de grandes richesses. .Mausole, son roi , l'avait embellie de palais et de superbes monmnens. Au haut du château , situé au milieu de la ville, s'élève le temple de Mars, où l'on voit une statue colossale supérieurement travaillée. Mais son plus beau monument est le magnifique mausolée commencé par Artéinise pour éterniser sa douleur et la mémoire de son époux. Il est au centre d'une large et grande rue: on le compte parmi les sept merveilles du monde ; c'est nu carré long , entouré de trente-six colonnes ; des basreliefs , ouvrage des plus habiles artistes, décorent ses «pialre faces. Au-dessus s'élève une pyramide surmoutée d'un char à quatre chevaux : il ne manque à ce monument que le corps d'uu bienfaiteur de l'humanité : Artéinise n'eut pas le bonheur de le voir terminer j 1 19 1.

iXous visitâmes la fontaine Salmacis, dout l'eau, dit-on, rend malade dainour. Phanor, bravant l'opinion, osa eu boire. ^OHS verrous si l'on doit ajouter foi à la vertu de cette eau.

Avant notre départ , nous allâmes révérer la cendre d'Hérodote , le père de l'histoire , né et mort dans celte ville.

ÎSous nous embarquâmes pour i'ile de Cypre. Nous voulions voir Paphos ' , ville trop célèbre , où la déesse de la beauléa un temple niagnifique;où les femmes, plus ornées par l'attrait des grâces que par celui de la pudeur, plus livrées aux caprices des sens qu'à l'amour même, sont vouées des lem- naissance au culte de Vénus.

INeplune ou les vents tourineulèrent notre frêle birème: matelots, officiers, passagers, deux femmes même, nous conduisimes tour à tour les rames : nous restâmes trente-six heures presque sans nourriture. Enfin , vers midi, nous découv rimes Paphos, située au bord de la mer^ et le soir nous étions dans le port.

L'ile de Cypre , jointe autrefois à la Syrie , en avait été séparée par un tremblement de terre; elle est consacrée à Vénus, mais particulièrement Papho,s. Cette ville a été bâtie par Paphus , fil.s de Pygmalion et de la belle statue de Vénus, son ouvrage, animée à sa prière par cette divinité; il l'épousa cl en eut ce fils qui, en mémoire de sa naissance, édifia un superbe temi)le à sa niere ; c'est pourquoi ou lui douue souvent le nom de Vénus Paphienne.

' .\iro:n'(l'hiii Baffo.

Cependant une autre Vénus est adorée en celle ile : on la nomme Vénus Uranie, on Vénus Céleste , bien différente de la Vénus Anadyomene'. La première n'inspire que des désirs aussi purs que l'élhcr, qui élevcnl l'âme et la remplissent du ( haruie de la verlu. L'une n'aspire qu'aux jouissances de l'esprit; l'autre s'attache au\ plaisirs matériels.

Les Cyprioles ont élevé un temple superbe à 'V'énus LVanie. fout mortel souillé de quelque impureté n'oserait en approcher. Cependant l'a Huence de ses adorateurs y est aussi grande qu'au temple de Paphos.

Nous nous hâtâmes le lendemain d'aller le visiter; nous y Irouiàmes plus de cent femmes, la plupart parées de leur jeunesse, de leurs attraits, et des présens de Flore, au lieu de perles et de rubis. A peine entrés, un feu secret et doux, un charme inexprimable nous pénétra; nous sentions la présence de la divinité.

Ce temple magnifique était étiucelant d'or et d'azur; on y voit cent autels sur lest|uels l'encens fume sans cesse : mais les chefs-d'œuvre de l'art , tracés par des mains immortelles, fixèrent notre attention. Dans un grand et superbe tableau, Cypris y est représentée sur un char conduit par les Amours, et traîné par des cygnes et des colombes; on ne peut la regardei- sans brûler du '.eu des désirs : on voit la déesse vivifiant tous les êtres et fécondant la nature; .son image est reproduite par quantité de statues du plus beau marbre de Paros. Mais le tableau d'Adonis mourant attachait surtout nos regards et nous frappaient d'admiration: Adonis blessé, pâle, languissant, était étendu sur la prairie ; le sang qui roulait de sa plaie colorait la verdure et les fleurs qui remaillaient ; Vénus, le sein découvert, les bras nus, sans couronne, aussi pâle que son amant, le couvrait de baisers, l'appelait , l'arro ait de ses pleurs, l'entourait de ses bras d'albâtre; elle s'efforçait d'étancher le sang avec ses beau \ cheveux, de fermer la blessure. On apercevait dans l'enfoncement, .sous un chêne aiuique, un énorme sanglier, percé de la main de Vénus, d'une flèche, hélas ! trop tardive : il se débattait , luttait contre la mort ; mais .son œil irrité était encore armé de toute sa férocité. Cependant Adonis expirait, et son amante semblait n;0Hrir de ,sa mort : près de lui on voyait une Heur qui s'ouvrait, développait son calice; c'éta t l'anémone, en laquelle fut changé le corps du malheureux fils de Myrrlia.

Les ministres du temple de Venus n'immolent jamais de viclime-s, le sang n'arrose point ses autels ; elle ne respire que l'odeur des parfums et la vapeur de l'eniens. Les (emmes s'approchaient successivement de l'autel pour y déposer leurs offrandes; c'étaient des llciu's et des parfums. Deii\ chœurs de jeunes filles,les cheveux llotlans et couronnées de roses, le .sein voilé seulement d'une guirlande de myrte, chantaient et répondaient alternativement des hymnes sacrés ; leur voix brillajite, leurs accords mélodieux, leur en;ouenient, leur fraîcheur, leur beauté, porlaieut dans l'âme une impression ardente et religieuse pour le culte de la mère des Amours. Phanor et moi nous nous croyions traus| ortcs au pied de son Irone, dans le séjour des inuuoriels. Lo.que les chants eurent cessé, nous vîmes deux jcimes femmes, dont l'une parais.sait un peu plus âgée (pie l'au'.re, s'avancer en silence auprès des statues. La plus âgée piii la couronne de invite et de roses que sa compagne portail kur la tète, et la posa sur celle

* Sortie des eaux.

VOYAGES D'A NT EN OR

de Cypris : celle-ci ensuite se prosterna aux pieds de la déesse, et, après s'être relevée, toutes les deux brûlèrent de l'encens el de la myrrhe sur l'autel. Nous regardions atteiitiïement celte cérémonie. Lorsqu'elle fut achevée, ces deux femmes sortirent du temple : nous les suivîmes et nous les abordâmes. Je les priai de nous expliquer les moti s de leurs adorations el de leurs rites. «Je viens, répond la plus âgée, de consacrer ma fille à Venus; elle est à l'époque de la puberté, el elle doit payer son liibut à cette divinité (120;. — Voire fille! m'écriai-je; à peine quelques saisons semblent séparer votre naissance ! — Je louche à mon cinquième lustre, et ma fille compte treize printemps ; j'avais douze ans lorsque je lui donnai le jour '. — Par Junon et tous les dieux , Paris serait embarrassé du choix entre la nièreel la fille! » Phanor ne le fut point; il s'euHanima soudain pour la jeune Philodainie ; sa mère se nommait Piéria. Nous nous promenâmes dans l'enceinte, qui renfermait, outre le temple, le logement des prêtres, un terrain cultivé, des prairies, des allées couvertes , un bocage charmant , asile de la fraîcheur et du mystère. Nous voyions cà et là des groupes de Paphiens couchés a l'ombre des berceaux , prenant un repas champêtre, chantant leurs amours, et versant dans leurs coupes couronnées de fleurs un vin frais et délicieux. Cypre jouit d'un printemps continuel. Une heureuse et douce température y fait éclore à profusion toules les richesses de la terre. Les zéphyrs ne s'y agitent que pour répandre au loiu l'esprit des fleurs et des plantes, el embaumer lalr de leurs suaves odeurs. Dans le bocage où nous nous égarions, les bois harmonieux semblaient répéter les chants d'amour d'une foule d'oiseaux. L'air qu'on respii'e dans cet heureux séjour est embrasé du feu de la vo'.upté. Phanor en sentit vivement les atteintes ; il avait bu de l'eau de la lonlaine Salmacis : déjà épris de la jeune Pl.ilodamie, il la supplia de lui accorder la préférence pour l'offrande qu'elle devait faire à Vénus de ses premières faveurs. Pliilodamie, émue des mêmes désirs, sollicita le consentement de sa mère, qui le lui donna .sans peine. Ils s'éloignèrent ; sans doute Cylliérée , du haut du ciel , sourit à leurs transports. Pour moi , d'abord plus calme et sans projet , je restai avec Piéria. Mais que l'air de Paphos est contagieux ! Nous venions de nous asseoir sur uu lit de'gazon, sous un de ces berceaux, retraite des Amours; si près l'un de l'aulre, insensiblement la convecsatiou languit ; le désir se glissait dans notre âme, l'agitait : les beaux yeux noirs de Piéria, charges de volupté, embrasèrent mes sens. Minerve m'abandonna : elle était sans pou\ oir dans ce séjour. Je me jetai aux genoux de Piéria, el lui demandai au nom de Venus la inénie félicité que sa fille accordait dansée Uioment à mon ami. «Ma mère, me répondil-elle , m'a consacrée, dès mon berceau, au culle de celle déesse ( 121 ;, el j'ai déjà payé plus d'une fois le tribut de dévotion el de reconnaissance que je lui dois. Cependant une Paphienne refuse rarement des laveurs sollicitées en son nom , surtout lorsque l'objet est agréable. » .4 ces mots, je m'inclinai sur son sein el la pressai dans mes bras. 0 Vénus! source élernelle et féconde de nos délice." ! (|ue les faveurs sont enivrantes ! Asile charmanl , fraîcheur vivifiante, calme enchanteur, roucoulement des lourtcrelles qui voltigaicnt sur notre tête, tendre mélodie des oiseaux, nuirnmre doux et conlinuel

' Celte précocité n'a rien de surnaturel, vu la latitude de cette

lie : trente-quatre dcgiés vingt minutes.

VOYAGES D'ANTÉNOR

de la naïade qui roulait ses eaux autour de nous, regards animes et voliiplueuv de Piéria, ses lendi-es caresses, tout semblait s'être réuni dans ce moment pour me plonger dans la plus délicieuse ivresse.

Deux heures s'écoulèrent avec la rapidil(^ delà pensée; après quoi nous nous réunîmes à Fliilodamie et à Phaaor, que nous Irouvûuies enchantés l'un de l'aulre, et nous primes le chemin de la ville. .Mais quel charii;ement de scène et de silualion ! quel conlrasle ! Nous apercevons un convoi funèbre qui s'acheminait lentement vers une colline peu dislanle. Nous approchons ; quel lableau ! on portait une fille, à la tleurdeson âjje, élendue dans une biere. La mort n'avait déliguré aucun de ses traits. Ou'clle était belle encore! c'élait Vénus endormie. La pâleur seule de son vi.sa;;e annonçait qu'elle n'existait plus ; son sein éblouissant de blancheur élait sans voile et couvert de San,",; on y voyait avec frémis.senient une profonde blessure. Des femmes de tout â(ie, poussant des cris lamentables, enloui'aient le cercueil. A leur suile marchail un jeune homme , l'air égaré, les cheveux épars, soulenu par deux jeunes gens. Nous acconqia,;names trislenient cette pompe funèbre : elle s'arréla siu' la (olline; on plaça le corps sur un bûcher déjà préparé , el l'on y mil le feu. Alors les pleurs, les lamcnlations redoublèrent. On retenait avec peine le jeune honnne, qui voulait s'élancer dans les flammes. Lorsque les resles précieux de celle jeune beauté furent consumés, et ses cendres renfermées dans l'urne cinéraire, nous nous rcliràmes avec Phanor, le cœur navré de trisletse, impressicm toujours plus vive et plus durable que celle du plaisir. Du sein de la volupté nous passions, pour ainsi dire, dans les bras de la mort. Piéria et sa fille promirent de venir nous rejoindre aus.silôt qu'elles le pourraient : nous allâmes les attendre sous le péristyle du temple.

Le vaisseau sur lequel nous étions embarqués devait partir le lendemain :j'en parlai à Phanor; il m'avoua qu'il ne pouvait se résoudre à quitter sitôt la tendre Philodamie. « Quoi ! voulez -vous rester ici sept ans, autant qu'Ulyssedansl'iled'Ogygie?— Non; mais je vous demande huit jouis. «J'y consentis sans b?auconp de peine; peuiélre, quoique moins passionné que lui, le même lien nie retenait auprès de Calypso. Nous viincs bientôt revenir nos deux amantes. Piéria s'écria en nous abordant : « Nous sommes au désespoir : Paphos lait une perte irréparalile dans la belle Cariste; chaque mère la pleure coinine sa fille, chaque fille comme sa sœur; tous les hommes sont consternés comme si Vénus av ait déserté notre ville ; toutes ses jeunes compa;;nes, ran.^iées autour de son tombeau, l'arrosent de leurs larmes ; elles ont coupé des tres.ses de leur belle cheveluie pour les y déposer. On y a grave celte épilaphe ; Les cendres de In cliarnumle C'arhle reposent ici. Les Parques cruelles ont trandic le /il de ses beaux jours m tint que l'/Iymcnée eût pour elle allume ses flandicaux. .\pprenez la cause de sa fin tragique; nos prêtres assurent que c'est une vengeance de Cypris, ;> qui Cariste a relusé obstinément le sacrifice qu'on lui doit au moins une lois dans sa vie ; jamais elle n'a voulu .se livrer à aucun homme, et la déesse irritée a confié le soin de sa vengeance à son fils, qui l'a exercée, hélas! avec trop de rigueur. C'est ainsi qu'elle se vengea de la malheureuse Fasiphaé '.

' Vénus , irritée con're le Soleil , (rfre de Pasiph.ié, qui ra\ ait fait surprendre a\ec Mars, avait inspiré à sa lille une passion ardente pour un taureau.

• Cariste aimait éperdument Pa.séus, jeune homme aussi beau (|ue le charmant Hylas, enlevé par les nymphes. Ils louchaient au jour de leur hyménée; mais l'Amour avait allumé une flamme iiiceslueuse dans le cœur de Cléadas, pei e de Cariste. Ce père barbare avait diffère de jour en jour l'union de ces deux amans; cependant , n'osant résister plus long-lemps aux vœux de sa famille et aux cris de tout Paphos, il donna son consentement. Hélas! le Iraitre méditait un projet exécrable. Carisle s'était apeirue de cet affreux amour de son père; mais elle n'opposait à ses désirs effrénés que la douceur , les supplications et les lai-ines. Cicadas, faligué d'une si longue résistance, et voyant sa proie an iiioment de lui échapper, résolut de ravir par la force ou l'adresse ce qu'il ne pouvait obtenir par .ses vives sollicitations. Il séduit la nourrice de cette infortunée, qui promet de lui ouvrir pendant la nuit la porte de Cariste lorsqu'elle serait endormie. En effet, à la seconde veille, ce père incestueux est entré dans la chambre une lampe à la main, un poi|;nard de l'autre : il .s'appi-oche furtivement, sansbiuit, s'appuyant à peine sur la pointe des pieds. L'aimable et innocente Cariste dormait paisiblement , étendue .sur son lit, presque sans voiles; les Amours semblaient l'entourer, la couvrir de leurs ailes et sourire à ses charmes. L'iiifclme Cléadas, plus ardent à celle vue, s'arrête, dévore des yeux les api as les plus secrets de sa fille; s'enivre déjà du plaisir qui l'attend ; ainsi rugit de joie le tigre qui va déchirer la timide brebis. Il pose sur une table voisine du lit sa lampe el son poignard , el se précipite dans les bi-as de sa victime. Carisle s'éveille en .suisaut , et reconnaissant son péi-e, jelle un cri affieux, le repousse, se débat, lui demande grâce, verse des larmes, se défend avec fureur; mais 1 ien n'arrétail son cruel ravi,s.seur. Cariste, désespérée, aperçoit le poignai-dsur la table, le saisil cl se donne la moil. Cléadas a pris la (uite; mais l'asèus a juré sur la cendre de Carisle de la venger, et il est parti pour le chercher et le poursuivre. » Apres ce récit , la nuit approchant, nous nous sépaiâmes jusqu'au lendemain.

Par un hasard siiiisulier, après mon lever, me promenant sur le port , je regardais un vaisseau qui débarquait des pa.ssagers. Tout à coup, à travers répai.s!.eur de sa barbe, je reionnais le sloicien Slilphon, de Mégare. Je savais qu'il venait de pcrdi-e sa feimne, ses cnlans et ses biens dans rembrasement de sa pairie, réduite en cendres par les Laeedémoniens. Touché de ses malheurs, je rembra.s,sai avec sensibilité, sans oser lui en parler ; mais un Paphien apprenanl qu'il était de i\1égare, lui demanda si dans cet événement dé,sastreux de sa patrie il n'avait pas essuyé quelque perle considérable. « Non, dit-il, grâce aux dieux, je n'ai perdu que ma femme, mes enfans et mes biens; tout ce qui m'appartient en propre m'est l'esté. » Cette léponse me glaça; il s'en aperçut, et il ajouta ; . La guerre n'a pu me ravir la vertu , le savoir , l'éloquence; conservons nos femmes, nos enfans, nos biens, tant ((ue nous pouvons, mais regardons ces choses-là comme hors de nous : la vertu se contente d'ellemême. Le philo ophe Aniislhène dit avec raison que riiommene doit acquérir que des munitions qui flottent sur l'eau, afin de pouvoic, en cas de naufrage, les emporter à la lia ',e avec lui. Le sage s'allacbe à vivre seul; Il faut rompre ou déno; er tout lien ti'op fort, et n'épouser que .soi. iMa iortune , ma famille, tout cela n'était pas moi; je me lesle : la vertu suffit pour le bonheur. — Cette philosophie, lui dis-je, eu lui lueiiajjt la main

VOYAGES OANTÉNOR.

sur le cœur, n'a point sa racine dans cette réf;'on-IJ. > Je lui demandai ensiiile ce qui l'amenait à l'aphos. « La curiosilé : je viens voir des lioinuies devenus femmes , et des femmes sans mcrurs counne les bibles. « Nous nous quillâmcs après ces mois, et je ne chercljai plus à le revoir : sa morale et son stoïcisme me repoussaient et contrislaienl mon âme.

Nous étions depuis cinq jours à Paphos : festins, plaisirs, promenades, remplissaient nos journées : nous quittions rarement Picria et Pliilodamie : mais cei^enre de vie conimençail à me lasser, l'ennui et le dégoilt me ijagnaient. J'aurais voulu partir: cependant je craiijnais de proposer à Phanor nu départ si précipité. Enfin je hasardai quelques mots à ce sujet. Je fus très surpris de sa réponse. Il me dit que lui-même désirait quitter Paphos , mais qu'il n'avait osé m'en parler. «Tous ces plai>irs si faciles. ces jouissances où l'esprit et le cœur n'entrent pour rien faliguenl les sens et rebulenl l'âme; ce n'est pas là le bonheur que je cherche. L'amour offre un breuva;;e si doux, si délicieux , qu'il est maladroit d'en épuiser la coupe d'un seul trait. Le désir de plaire, les soins que l'on prend pour y parvenir; ce jour encore fail)le et douteux de l'espérance, mais dont le Irait pur nous annonce une si belle journée; ces nuances délicates de sentiment, de timides désirs; A charme ineffable dont noire imagination en\ironnc l'objet aimé, et qui nous promet des lorrens de Iwndieur; tons ces plaisirs sont perdus par une prnmple et facile jouissance. Sauvons-nous comme l'Iysse de celte ileenchanléi>. aussi dan.^,ercuse que celle deCircé. » IleureiiSi'uient noire vais.seau élait encore dans le poit , ramené par un vent impétueux et contraire. Nous nous embarquâmes avant le lever de l'astre du jour , sans prévenir nos deux enchanieresses, qui, avec l'indulgente facilité de leurs ma'urs, auront trouvé bientôt des consolations et des consolateurs.

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