CHAPITRE LXXXVll
Entretien des deux amis sur le vaisseau. Rencontre de deux (;rccs. Ue l'anlre de Trophonius. Fable de Proniélhéc, de Midas. Histoire de Gigfs.
Noire na^igation fut heureuse. Phanor, pendant le loisir dn voyage, fit beaucotq) de réflexions; il nepen ait lilus a se retirer sur le mont .\lhos pour y » ivre en reclus, mais â fixer son cœur par un altachement tendre et solide. " Ces faux plaisirs que nous venons de qnitler , ces jouissances trompeuses et dénuées du charme du senlimenl n'ont rempli mon âme que de dégoill et d'ennui ; la solitude y règne : j'ai besoin d'aimer et d'élre aimé ; ime existence .solitaire me serait insupporlable. Un de nos sages dit qu'une femme est une maitresse dans les belles années, une compagne dans l'âge unir, une amie cl luie (jarde dans la vieilles.se; ainsi le mariage est bon en tout temps. Je trouve, il est vrai, dans voire sociélé, dans >otrc amitié un intérêt, une con.solalion qui calment mes inqniél udes ; mais nous ne serons pas lonjours ensemble : vous irez joindre Lasihénic. D'ailleurs, dans le sein même de l'amilié, je sens le besoin de l'amour, .le suis excédé de nion inconstance , dégortlé de ces beaulés plus ornées de \iees que de grâces : je \oudrais trouver luie femme d'une figure agréable, d'un esprit éclairé et .solide, d'une sensibilité douce, dont la modestie et la verlu embellissent encore les charmes. — El qui vous aimât éperdument ?— Mais, oni.— Je vous la souhaite. Selon Platon . nos
âmes, ces rayons de la Divinité, avant d'être renfermées dans une enveloppe grossière, habitent une planète, où un altrail invincible les unit deux à deux , et les enflamme d'un amour pur et céleste ; descendues sur la terre , ces âmes ainsi liées , se cherchent , s'attirent , et ont besoin de .se rencontrer pour aimer d'un vcrilable amour. Vous n'avez pas encore trouvé l'âme que vous aimiez dans celle plancle; voilà la cause de vos dégoûts et de votre légèrelé. — Eh bien ! je la chercherai avec tant de soin , que j'espère la rencontrer; j'en ai le iiressenliment. » Noire cpnversalion fui interrompue par l'approche d'un Grec nonnné Mamercus , (|ui se promenait sur le v aissean ; c'était un passager qui voyageait avec son frère Cébès. Mamercus paraissait d'une sociélé agréable, mais Celles élait d'une gravité, d'une laciluruité qui étonnaient et ainusaienl l'écpiipage. Nons demandâmes à Mamercus le sujet delà tristesse de son frère. "C'est une punilion, nous dit-il, de sa curiosité: il a voulu consuller l'oracle de Trophonius, et descendre dans sa caverne. Il a prouvé la vérité du proverbe qui dit , en parlant d'un homme qui ne rit jamais : 11 revient de l'antre de Trophonius. C'est poui- le distraire , poiir effarer ces tristes impressions que je le fais voyager depuis trois mois. » Nous priâmes Mamercus de nous donner quelques notions sur cel oracle et sur la manière dont on le consultait." Très vi lonticrs; mais venez vous asseoir près de mon frère ; il m'aidtra dans mon récit , et vous dira ce qu'il a vu et entendu. » Cébès , à la prière de Mamercus, se dérida et consentil à nous initier dans les mystères de l'oracle. Nous nous assîmes sur le tillac : des nuages légers voilaient le soleil , et la fraiciu-ur de l'air el de l'eau rendaient la journée charmanie.
« U'abord je ne sais pourquoi , dit Mamercus , on a fait un dieu de ce Trophonius, qui élait un simple architecte el un grand fripon. L'antre où il rend ses oracles est au • |)res de Lcbadée. au nùlieu d'un bois. Je fis mon possible pour détourner mon frère de celle épreuve, il fut inflexible.— J'allai, continua Cebes, me pré.senter aux ministres du temple. J'essuyai im examen très rigoureux sur ma vie, mes principes religieux. On me mena ensuite dans une chapelle consacrée à la Kortune, au bon Génie, on je restai plusieurs jours. On m'ordonna les bains froids, l'abstinence du vin, et plusieurs autres choses; on ne me uonriil que des victimes que j'offrais à Trophonius La veille dn jour on je devais consuller l'oracle, j'offris un bélier en sacrifice, et les dc\ ins, après en avoir examiné les entrailles , déclarèrent que Trophonius agréait mon hommage. Aloi'S on m'ordonna des ablulions : deux enfans , nommés Mercure . vinrent me laver, me froller d'huile; je bus de l'eau de la fonlaine Léthé, qui lait oublier le passé connue le fleuve des enfers; on me donna ensuite de l'eau de la fontaine Mnémosyne, qui grave dans le souvenir ce qu'on a vu dans la caverne. Ces rites accomplis, j'allai dans une chapelle prier la statue de Trophonius. On me revêtit après d'une robe de lin; el counne ces cérémonies ne se font que la nuil, je fus condnil aux flaudjcaux .sur le bord de la deuxième grolte. Là , j'emb"as,sai mon frère, qui m'avait suivi avec quelques curieux. A\anl d'entrer, un prêlie me donna deux iîâteaux , en m'ordonnant d'en tenir un de chaque main . et de ue pas m'en dessaisir, parce qu'ils me garantiraient de la morsure des serpens dont l'antre est rempli. — Ruses des prêtres, s'écria Mamercus : on fait tenir ces gâteaux aux consnllans pour embarra.sser leurs raains el
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les empêcher de recminailre les lieux. — Je descendis, reprit Cébés, dans une seconde cLnerne par nue éclielle. Des que je fus parvenu à uue certaine profondeur, je ne trouvai qu'une ouverture extrêmement étroite : on m'y fît passer lejs pieds et les mains avec beaucoup de peine. J'avoue que la terreur commença à me saisir, mais je n'eus pas le temps de la réflexion : je me semis entraîné avec une rapidité extrême jusqu'au fond du souterrain. La nuit la plus sombre y régnait. J'ifjnore ce que j'ai vu , ce que j'ai tait; car je perdis la léte. Cependant je crois avoir vu uue grande lumière .succéder aux ténèbres; à sa clarlé j'ai découvert des abimes profonds : des mugisseuiens d'animaux, des cris, des gémissemens d'hommes et de femmes frappaient mes oreilles. J'entendis une voi\ lugubrequi médit : « Que viens-lu chercher ici? — Je viens apprendre ma destinée, répondis-je tout tremblant. — Tu mouiTas dans une fête. » La voix ce,ssa, et aussitôt on me fit remonter les pieds en l'air, la tête en bas , jiar la même machine qui m'avait descendu. — Je le vis arriver, rejirit son frère, à la balustrade qui est à l'entrée de la caverne où nous l'alten ions. Quel spectre ! il m'effraya, il me serra le cœur: il avait les yeux éteints, l'air hagard, le teint pâle; Il me regardait fixement sans me connaître. Je l'appelai . il ne me repondit pas ; il était comme frappé d'asphyxie. Les prêires le firent asseoir sur le siège de Mnémosyne : c'était IJ qu'il devait se rappeler ce qu'il avait vu , entendu. Il prononça des mots entrecoupés que les prêtres recueillirent et domiérent comme le sens d'un oracle. On le conduisit ensuite dai.s la chapelle du bon Génie et de la Fortune. Insensiblement il revint à lui. Nous l'environnâmes, nous lui fîmes des questions sur ce qu'il venail de voir, mais il n'avait (|ue des idées confuses. 11 nous parla du Slyx, d'une musique harmonieuse, d'une vive lumière qui l'avait ébloui. Il ne put dire autre cho,se; et c'est , je crois , tout le fruit (|u'on retire de cette nnsérable cérémonie, excepté une impression de tristesfe causée par le salsi.ssement et l'effroi , que ces victimes de la superstition gardent le reste le leur vie. Depuis , mon frère évite toutes les fêles, et n'en est que plus malheureux. C'est bien l'oracle le plus grossier, le plus audacieux de la Grèce. H est aisé de comprendre que les ministres du temple s'iutrodui.sent dans le .souterrain par des routes secrètes , et qu'ils emploient foules sortes de moyens pour troubler l'imagination des esprits faibles. »
^ous remerciâmes les deux frères de leur récit. Pendant le reste du voyage, Cébès conserva sa taellurnité, mais nous cau.sâmes beaucoup avec Mamercus, homme aimable et instruit, qui amusait les pa,ssagers et les inatelols par des contes et des fables. Il leur coula, entre autres, celle de Prométhée, qu'on lui fit répéter souvent, parce qu'il faisait accroire aux vieux nochers qu'ils reviendraient à la fleur de leurs ans, si l'on retrouvait la drogue qui s'est perdue. Voici comment.
" Prométhée ayant fait une statue de boue , y mêla du levain, du fiel, de la chair d'aspic et de l'écume de lion. Voilà, mes amis, l'origine de l'iiomme: vous voyez qu'il n'y a pas de quoi être jïlorieux. Mais cette figure n'était encore qu'une masse insensible : Prométhée déroba le feu du soleil , et l'homme fut amimé. A peine il respira , qu'il se plaignit aux dieux de ce don latal; la douleur le saisit à son berceau. Jupiter, pour le consoler et adoucir ses peines, lui donna une drogue dont la vertu rendait la jeunesse. L'honuue , enchanté de ce présent , le mit sur un Ane.
• La bête, pressée en chemin d'une soif ardente, s'arrêta au bord d'une fontaine que gardait un serpent. Ce méchant reptile ne le laissa boire qu'à condition qu'il lui laisserait prendre la drogue. L'âne y con.sentit. Depuis, le serpent rajeunit; et nous, pauvres humains, nous vieillissoussans retour. » Les matelots , et surtout les vieillards, pestaient beaucoup contre la bêtise de l'âne et la subtilité du .serpent. Comme la mer était calme , que nous voguions par un vent doux et propice, l'équipage, désœuvré, pria Mamercus de les régaler de quelque autre histoire. « Je vais , dit-il sans se faire presser , vous raconter les aventures de Hidas, roi de Lydie.
«Ce princeétail bon et honnête, mais d'un esprit borné. Il avait bien accueilli le vieux Silène, père nourricier de Bacduis ; ce dieu en fut si salis ail , qu'à son retour des Indes, passant dans ses étals, il promit d'exaucer le premier vœu qu'il formerait. Ce roi, plus avare que sensé, demanda que tout ce qu'il toucherait se convertit en or. Bacchus plaignit sonavarice, maisluiaccordasa demande. • Les matelots ap|)roiivèreut beaucoup la conduite de Midas, et dirent qu'usa place ilsenauraieut fait autant. «Nous posséderions , s'écriaient -ils , autant d'or que nous voudrions ! — Eh bien ! vous allez voir si vos vœux sont raisonnables. Midas avait commandé un grand le^tln, car l'argent ne lui cot'ualt plus rien. .4 l'heure dudiner, tout joyeux, il se met à table ; Il touche d'abord un morceau de pain, et le pain devient de l'or :il prend une perdrix, c'est une perdrix d'or : il s'elonne ; Il saisit uue pomme, c'est la pomme du jardin des Hespérides ; il veut boire du vin de Smyrne, le vin, en louchant ses lèvres, se change en or liquide. Enfin tout ce qu'il touche , tout ce qu'il veut manger se métamorphose en or. .\lors , au milieu de ses richesses, mourant de .aim et de .soif, pleurant sou voni et ja cupidité, il Implore la clémence de Bacchus, et le supplie de retirer ses bienfaits. Le fils de Sémélé en eut pitié , lui fit grâce , et lui ordonna d'aller se baigner dans les eaux du Pactole. .Midas obéit . et perdit dans ses eaux le don fatal atlaché à ses mains.... Eh bien! mes amis, êtes-vous toiijOurs envieux du bonheur de ce roi ? désirezvous sa place ? — iN'on , par Jupiter! nous n'avions pas prévu c*la. — Cette aventure nous prouve que les désirs des hommes sont, pour l'ordinaire, déraisonnables et ridicules ; qu'il faut se conleiUer de son sort , et ne rien désirer vivement , parce que nous Ignorons si ce que nous .souhaitons fera notre bonheur on notre mal'.ieur. Mais ce monarque fit une seconde sottise , qu'il paya plus chèrement. Pan et Apollon , se disputant un jour la palme du chant, le choisirent pour juge, conjolniement avec le Tmolus. Celui-ci , plus éclairé , adjugea la victoire au fils de Latone ; l'Ignorant Midas osa préférer les accords de Pan. Apollon se vengea de lui singulièrement: Il allongea ses deux oreilles, et les changea en oreilles d'âne. Le pauvre homme, tout honteux , courut se cacher; mais, comme tôt ou lard 11 fallait se montrer. Il enveloppa ses longues oreilles d'un grand bonnet de |X)urpre. Obligé cependant de confier sa disgrâce à son barbier. Il lui fit jurer un secret Inviolable. Le barbier n'osa fausser son serment ; mais, pour soulager son cœur oppressé. Il fit un trou dans la terre, et y passant la tête, il y répéta plusieurs îois , Midas, le roi Midas a des oreilles d'dite. Quelque temps après , ont vit s'élever sur celte ouverture des roseaux qui, parvenus à leur maturité, répétaient, lorsqullsciaieut agités par les zéphyrs ; Midas a des oreilles d'une. » C«tte fal)le fit beaucoup rire les matelots, qui se
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prirent les oreilles entre eux , et appelaient jUiV/rtv ceux qui les avaient les plus longues. Puis(|ue nous sommes en Lydie, reprit Mamercus, je vous dirai une autre histoire arrivée dans ce pavs-là.
«Un jour la terre s'entrouvrit après deijrandes pluies. Un nommé Gyjjès, berjjer des troupeaux du roi Candaulc, eut la curiosilé de descendre dans cette ouverture. Il y trouva uu cheval d'airan . dont les flancs creux étaient fermés par une porte. Gvfïés l'ouvrit, et vit dedans un homme mort d'une grandeur extraordinaire, qui avait au doigt un anneau d'or. Il le lui enleva. Cet anneau avait une singulière propriété : lorsqu'on tournait le chaton vers la paume de la main, on devenait in\isil)le; et lor,squ'on le retournait , on reparaissait comme auparavant. — Oh! oh ! s'ccrièreni les matelots, quel honhcur! si on nous prétait cet anneau, nous ferions de belles choses! — Ce serait peut-être un grand uiaUieur; vous en abuseriez comme ce berger, qui assassina Candaule . son roi , poiu' usurper son trône. Mes amis, l'honnèle hiiunne doit toujours se conduire comme s'il était vu des dieux et des hommes. ■
Un vent frais, qui s'éleva tout ù coup, interrompit Mamercus ; il fallut courir à la iiianœuvie. Le fougueux Auster souffla violemment toute la nuit; les vagues en fureur faliguaient cruellement noire frêle navire. Tout le monde travailla. Heureusement, à la pointe du jour, la bourrasque s'apaisa , et nous découvrîmes avec joie la ville de Smyrne , où nous débarquâmes sur le midi. Une parlie de cette ville occupe la montagne ; mais la plus grande parlieestdans une plaine, sur le port, vis-à-vis du Gynina.se et du temple de la mère des dieux. Les rues sont belles, coupées en angles droits et pavées de pierres; la haute et la basse ville ont de grands portiques carrés; on trouve dans cette dernière une bibliolhèque et un horaérion ; c'est un portique carré, avec un temple où est la statue d'Homère. La rivière de Mélès coule le long des murailles. Le port est très commode , et se ferme quand on veut.
Les Smyrnéens sont fort glorieux de la naissance d'Homère. Le proxtne nous conduisit à la grotte on ce beau génie composait ses poi'Uies. Il nous coul? l'histoire de sa naissance. • Une belle aventurière, nommée Critheide, enceinte de cet en ant , vint accoucher secrètement de lui sur les rives du Mêles ; ce qui lui fil donner le nom de Mélé.sigène, qu'il troqua, après avoir perdu la vue, ronire celui A'IIomcrc , qui signifie (neit^Ic. Apres sou accouchement, celte mère infoitunée gagna sa vie à filer des laines. Phorinius, philosophe qui enseignait la grammaire et la musique à .Smyrne , touché de sa beauté el de sa situation , lui Irouvant d'ailleurs de l'esprit, l'épousa et cultiva l'cducalion de son enfant. Homère ne rechercha les l)onuesj;râces d'aucun prince ; il soutint la pauvreté avec courage, et voyagea beaucoup pour s'instruire. »
Les habitans de hmyrne sont adonnés aux plaisirs; ils recherchent les douceurs de la vie : mais la mollesse ne les a point énervés; ils ont du courage et de l'énergie.
Nous restâmes peu de jo u-s dans cette ville , et , après avoir pris rongé de Mamercus et de Cébès, nous partîmes pour Sardes.