‹ Œuvres complètesChapitre 99 sur 416 · CHAPITRE LXXXVin · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXXVin

Description de Siirdes cl des environs. Rencontre de deux jeunes Hllcs. Ils vont 1 gcr chez leur aicul.

Sardes , la capitale de h Lydie , e^t célèbre par ses richesses, son luxe et la mollesse de ses mœurs; elle est sur le penchant du montTmolus, à cent vingt stades de Smyrne, et à cinq cent quarante d'Kphèse. Le Pactole, qui roule des sables d'or, prend sa source sur cette montagne et traverse la ville; son territoire, prolongé depuis le pied du mont jusqu'au fleuve Hému.s, arrosé par quantité de ruisseaux et les eaux du fleuve, offre de tous cotés les trésors de l'abondance ; en blé, grains, fruits et pâturages excellens.

La magnificence du paysage, le chant mélodieux des oiseaux, la voix des bergers, mêlée aux sons des instrumcns rustiques, le bêlement des agneaux, le murmure du zéphyr qui agitait les feuilles et rarraichissait l'atmosphère , les nuages colorés du couchanl , la lune qui s'élevait eu face, belle et majestueuse, tout portait dans noire âme le charme heureux d'une volupté pure et tranquille. Nous restâmes une heure entière étonnés, ravis d'une Sfène si délicieuse. Nous étions assis sur l'herbe, au bord d'un ruisseau : nous vîmes sortir d'une maLson peu distante deux jeunes filles portant chacune une corbeille; elles ressemblaient aux nymphes de Diane. Elles s'approchèrent, et nous prièrent, dans l'idiome persan car nous porlions l'habit de celle nation^ d'accepter de la part de leur père des fruits de leur verger : nous en primes , el remerciâmes dans la même langue. Phanor me dit ensuite en grec qu'elles étaient charmanles,et qu'il leur doinicrait volontiers un baiser pour reconnaître leur honnêteté. A ces mois, leur visage se colora du vermillon de la pudeur; elles bai.ssèrent les yeux et reculèrent d'un pas. No;is comprimes qu'elles entendaient le grec, el nous leur finies nos excuses dans le dialecte ionien; elles nou.'^ répondirent dans le dialecte altiqne ' \'2.2), ce qui nous fit grand plaisir. Apres quelques complimens, elles nous invilercnl ;) venir chez leur grand-pere. Grec d'origine, qui accueillait avec plaisir les éti'angers, surtout .ses compalrioles. Nous nous rendîmes à cette douce invilalion.

En allant, elles nous apprirent que nous verrions un vieillard âgé de quatre-vingt-quatre ans, aFlligé de cécité depuis environ un an.

Nous le trouvâmes, une bêche à la main, courbé vers la terre. Ses filles nous présentèrent connue des concitoyens; alors il se redre-se et nous dit avec cette noblesse et celte di;,uilé qui annonceni un homme bien supérieur à Iclal d'un simple jarduiier :« ."VimablesGrecs, mes yeuï sont privés du bonheur de vous voir : le flambeau des cietix ne bril'e plus pour moi; mais j'aurai le plaisir de vous entendre, et peut-être de vous élre de quelque utilité. • Son langage correct, .sa pnmoncialion pure nous confirmèrent dans la pensée que c'était un citoyen distingué d'Athènes : sa tête avait un grand caractère; sa longue barbe était blanchie par les ans , son fi'onl , large et chauve, son air grave et doux; il ne paraissait avoir éprouvé les outrages du lemps que par la perle de la vue ; il nous offrit l'hospitalité : nous acceptâmei avec joie et reconnai.'isanee. «.le vous traiterai , dit-il , comme le bonhomme Hyrée traita les dieux ; je suis paivre ainsi que lui; mes vases et mes dieux sont d'argile : j'a, irais pu m'cnrichir comme bien d'autres; mais une panvielé honorable est plus douce à l'homine de bien que les richesses

VOYAGES D'ANTÉNOR

«le Cr^sus. «Selon l'iisai^e delà Grcre, il ne demanda point nos noms, et nous usâmes de la même discrélionà son éjiard. En nons niellant à table, il nous dit: «Vous souperez avec mes enfaiis : ce n'est pas la coutume d'Athènes, 011 l'on éloijine les femmes des repas dès qu'il y a des étrangers; maisla privalion de deux filles si chères niecortlei-ait beaucoup, et leur sagesse les met au-dessus de la règle. •

Pendant le souper, il nous quesl ionna beaucoup sur nos voyages, principalement sur les mœurs de Sparle; il souriait à chaque Irait de noire récit, et s'écriait par ois ; « Quelles mœurs! quels hommes! On peut admirer Sparle, mais il iaut vivre à Athènes. Il est vrai que les Athéniens .sont bien légers, bien ingrats! Ils onl banni Thémislode; ils ont fait périr Miltiade dans une prison, lui qui , après la balaille de Marathon , ne deuiaudait pour récompense qu'une couronne de laurier. — Kh quoi ! il ne r<iblint pas? — !\ou; le nommé Soccanès se leva au milieu de ras.semblée , et dit : ■ Aliltiade, lorsque tu auras combattu seul, tu seras honoré seul," Ce mot fut 1res agréable au peuple, el flatta .sa vanilé. Cet honnéle vieillard se tnl à ces mots, et parut occupé de quelque réilexion inléressanle. Tout à coup il .s'écria : « La gloire , l'ambilion , quelles chimères! quelles passions funesics! Milliade, Thémislocle périssent malheureusement, Socrale boit la ciguë ; le vengeur de la lyrauuie, Dion, meurt as.sassiné: Denys le jeune, du faile des honneurs, lond)e dans la poussière : quelle chute terrible que celle de ce tyran couronné de la Sicile! des marches du irone il descend dans les cabarels de Cxirinlhe, où, avec de viles courlisanes, il buvait le reste des cabaret iers. C^ux qui se plaignent des rigueurs de la fortune n'ont qu'à se comparer à ce malheureux Denys. — Sa calaslrophe, dis-je alors, est d'autant plus élonuanle qu'on as.sure qu'il avait de l'esprit et du courage. — On elle des réponses de lui qui .supposent l'un el l'autre. Un étranger le raillait à Coiinlhe sur le commerce qu'il avait eu pendant les jours de sa splendeur avec les philosophes, et finit par lui demander à tpioi lui avaient servi les leçons de Plalon : ■ A supporter ma mauvaise forlune. . Un roi de .\lacédoine, à table avec lui, s'égasait sur les tiagédies du vieux Denys son père, et demandait malignement dans quels momens de loisir il avait pu les composer. «Vous voilà bien embarrassé ! il les composa aux heures que vous et moi, et une infinité d'autres qui nous en faisons accroire, passons à l)Oire cl ù nous enivrer. » Il me semble que ce Denys a supporté ses revers avec assez de courage. Je compare ces honnnes pn.Mllanimes qui gémissent , se désespèrent pour la perle de leurs places, de leur* honneurs, !> ces lemmes qui pleurent la perle de leurs bijoux el de leurs pompons Mais le retour de la soirée nous invile à la promenade : faisons nos libalions i .lupiler, el nous irons respirer le frais sur les bords du Partole. • La libation faile , il pril son bâton , el nous le suvimes. En approchant de ce fleuve, il nous dit : • Le Paclole n'est pas lo n, je le sens à la raicheur de l'air. » Cependant il nous faisait remarquer les riches et excellens vignobles du Tmolus; il nous engagea d'y monler pour jouir de la beauté de la vue; nous lui dimes que nous craignions de le faliguer. • Oh ! s'ecria-t-il , je suis encore un jeune lionnne , je n'ai que quaire-vingt-quatie ans; d'ailleurs je suis fait â la fatigue; je n'ai point passé ma vie sur des lits de pourpre, et je ne veux pas perdre l'usage de mes jambes; suivezmoi seulemenl. • En effet, il nous précède d'un pas ferme,

ne se .servant de son bJlon que pour éviter les pierres et les obstacles. Phanor cl moi le regardions avec élonneuient et respect. 11 avait la léle, les jambes elles pieds nus; une tunique d'un colon j',rossier, un petit manteau nommé pallium, attaché d'une agrafe de fer, étaient son vêtement et sa parure.

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