LIVRE VI. CHAPITRE XIX
mais non pas un bienfait; car il le fait pour Tamour de lui, ou quoi qu'il en soit il ne le fait pas pourFamour de vous. Et lui-même ne pense pas vous obliger; mais il le fait, ou pour la République, ou pour le voisinage, ou pour quelque vanité, ou peut-être il en attend quelque récompense en gros, qui vaudra mieux que ce que par tête il en pourroit recueillir. Et comment donc? Si le Prince donne le droit de bourgeoisie à toute la Gaule, et à toute l'Espagne quelque immunité, chaque Gaulois et chaque Espagnol ne lui en aura-t-il point d'obligation en particulier? Pourquoi non? Mais ce ne sera pas comme d un plaisir fait à leurs personnes, mais comme de la portion d'un bienfait que toute leur province aura reçu. Oui, mais le Prince ne savoit qui j'étois, et faisant cette gratification générale, tant s'en faut qu'il pensât à me faire bourgeois, qu'il ne se souvenoit point que je fusse au monde. Ainsi pourquoi lui serois-je tenu d'une chose, que quand il l'a faite je n'étois point en son imagination? Premièrement il n'a pu penser à faire du bien à toute la Gaule, qu'il n'ait aussi pensé de vous en faire, parce que vous en êtes. Et s'il ne vous a désigné par quelque marque particulière, il vous a compris en celle de votre nation. Et puis vous lui devez une chose non particulière, mais commune, et ne la payerez pas comme une chose que vous devez, mais comme une contribution à la reconnoissance que votie nation lui en fera.
XX. Si quelqu'un prête de l'argent au corps de la ville d'où je suis, je ne dirai point qu'il soit mon créancier, et si je fais l'état de mes dettes, cette partie ne sera point du compte. Toutefois quand il sera question de payer, j'v entrerai pour ma part comme les autres. Par la même raison je soutiens que je ne dois rien d'une grâce octroyée à ma nation, parce qu'elle m'a bien été faite, mais sans me la penser faire , tant s'en faut qu'on me la
i88 TRAITE DES BIENFAITS DE SÉNÈQUE.
lit pour Famour de moi. Toutefois j'avoue bien qu'il seia raisonnable qu'il m'en coûte quelque chose, parce que par un long circuit il en est arrivé quelque fruit jusques à moi. Si on veut qu'une chose m'oblige, il la faut faire en ma considération. Vous me direz qu'à ce compte-là vous ne devez rien ni à la lune ni au soleil, parce que ce qu'ils tournoyent au ciel , ils ne le font pas pour l'amour de vous. Ils le font pour le bien et pour l'entretènement de l'univers, dont je suis une partie , et par conséquent ils le font pour l'amour de moi. Davantage, eux et les hommes ne sont pas une même chose ; car qui me fait plaisir pour avoir moyen de s'en faire ne m'oblige point, parce qu'il me fait instrument de son utilité. Or on ne peut dire du soleil et de la lune qu ils nous fassent plaisir avec dessein de s'accommoder en quelque chose; car en quoi sommes-nous capables de les servir ?
XXI. Je penserois , direz-vous , que le soleil et la lune nous veulent faire du bien, s ils étoient libres de ne le vouloir pas. Mais il faut qu'ils se meuvent , et ne leur est pas possible de s'en dispenser; et puis qu'ils s'arrêtent s'ils peuvent, et laissent leur besogne s'il est en leur liberté de se reposer. ^ oyez combien je vous vais bailler de réponses à cette objection. Cettui-là ne veut pas moins, qui ne peut ne vouloir pas. Au contraire on ne sauroit avec un meilleur argument prouver qu'une volonté soit ferme, que de dire qu'elle n'a pas même moyen de se changer. Un homme de bien ne sauroit ne faire point ce qu'il fait; car s'il ne faisoit ce qu'il fait , il ne seroit pas homme de bien. Et par cette même raison il ne peut faire de bienfait, parce qu'il fait ce qu'il doit, et il ne peut ne le faire point. Davantage, il y a bien de la différence de dire : « Il ne peut ne le faire point, parce que veuille ou non , il est contraint de le faire; « ou bien : « Il ne peut ne le vouloir point; » car s'il lui est force de me faire du bien, j'en ai