I. Einini, au inilii'U île
i6 TRAITÉ DES BIENFAITS DE SÉNÈQUE.
et mettre la justice à lenchère , c'est chose qu'on ne trouve point étrange , pource que par le droit des gens on peut vendre ce qu'on a acheté.
X. L'abondance du sujet ma fait continuer ce discours plus que je ne devois. Finissons-le donc, et pour ne faire point déshonneiu' à notre siècle, concluons que la plainte que nous faisons à cette heure, que tout est en désordre, qu'il n'est point de prud'homie, que tout s'en va perdu, nos pères l'ont faite devant nous, et nos enfants la feront encore après que nous ne serons plus. Le monde est et sera toujours d'une façon. S'il y a du dérèglement une fois plus que l'autre, c'est chose qui va et vient comme le flux et le reflux de la mer. Tantôt l'impudicité gagnera le dessus, et mettra les adultères en réputation. Tantôt la superfluité des festins aura son tour, et la friandise des cuisines , qui est la plus honteuse ruine que puisse avoir une bonne maison. Tantôt la dépense des habits sera débordée , et la déformité des esprits se fera connoître par le soin qu'on aura de V embellissement du corps. Tantôt de la liberté mal dispensée naîtront les insolences et les outrages, d'où peu à peu les humeurs, tant en général qu'en particuHer, s'achemineront à la cruauté, et enfin s'écloront des guerres civiles, où toutes choses seront violées, et ne sera rien de si saint qu'on ne prenne la hardiesse de profaner. Il viendra peut-être un temps où l'iNTognerie aui^ du crédit : ce sera vertu que de bien boire. Les vices ne sont pas toujours en une place, ils sont mobiles, et se fontgnerre perpétuelle pour s entre-chasser. Pour ce qui nous touche, nous pouvons dire de nous une chose qui sera toujours véritable, que nous ne valons lien, que jamais nous n'avons rien valu, et, ce que je suis bien marri de dire, que nous ne vaudrons jamais rien. Le monde ne sera jamais sans homicides, sans tyrans, sans larrons, sans adultères, sans voleurs, sans sacrilèges, et