LIVRE I. CHAPITRE X
sans traîtres. J'y ajouterois sans ingrats, si ce n'étoit qu'il n'est point de méchanceté que ringratitiide ne produise, et que bien à peine un mauvais acte se peut résoudre, que cet abominable vice n'y ait quelque part. Fuyons-le comme le plus grand crime qui se puisse commettre * ; supportons-le comme la plus petite injure que nous puissions recevoir. Le pis qui nous en puisse arriver, c'est que nous perdrons le plaisir que nous avons fait. Ce qui est de meilleur nous en demeure; nous l'avons fait. Il faut prendre garde d'obliger plutôt que nul autre ceux que nous pensons qui en auront du ressentiment; aussi est-il de certains plaisirs que nous ne devons pas laisser de faire, encore que ceux qui en ont besoin nous soient suspects d'ingratitude, et que même ils nous l'aient déjà fait reconnoître en quelque autre occasion. Comme si un père qui a ses fils en danger les peut recouvrer par mon moyen, el que pour m'y employer je n'en reçoive point d'incommodité, je serai bien aise d'y faire ce qui me sera possible. Si je puis sauver la vie à un qui le mérite, je le ferai aux dépens de la mienne, et ne ferai point de difficulté de courre ma part de sa fortune. Si un maraud est entre les mains des voleurs, et qu'en criant je leur puisse faire lâcher prise, je ne serai point marri d'ouvrir la bouche pour le salut d un homme.
XI. Nous avons à cette heure à discourir des plaisirs que nous devons faire, et de quelle façon il y faut procéder. Il y a trois sortes de choses qu'on peut donner. Les nécessaires sont les premières, les profitables les secondes, et les dernières celles qui ne sont que pour le plaisir. Mais surtout, quoi que nous donnions, il faut prendre garde que ce soient choses qui ne s'évanouissent pas
I. Ce membre de phrase, qui manque dans l'édition de i63o, se trouve dans l'édition de liVii el dans les suivantes,
Malherbe, ii 3
i8 TRAITÉ DES BIENFAITS DE SENEQUE.
légèrement. Il est raisonnable de donner le premier rang aux nécessaires. La vie va devant toutes choses. La conservation nous en est plus chère que l'ornement. En une chose de quoi nous avons moyen de nous passer, nous pouvons faire les dégoûtés, et dire : « Je n'en ai que faire, je me contente de ce que j en ai. » Et cependant nous n'avons pas tant d'envie de la rendre que de la jeter. Des choses nécessaires, j'en fais encore de trois sortes. Les unes sont celles sans qui nous ne pouvons vivre : comme être délivré des mains d'un ennemi, de la colère d'un tyran, d'un arrêt de mort, et d'autres inconvénients qui ordinairement tiennent la vie assiégée de toutes parts. Tant plus grande notre affliction* aura été, tant plus serons-nous redevables à celui qui nous en aura démêlés. Car à toute heure la forme effrovable du mal échappé nous repasse par la mémoire, et n'est rien de si doux en la délivrance, que de se ramentevoir l'appréhension qu'on a eue de n'être jamais délivré. Toutefois ne nous persuadons pas, que si dès aujourd'hui nous pouvons sauver un homme, nous le devions laisser languir jusques à demain, pour en faire peser davantage l'obligation qu'il nous en aura. Après les choses de cette nature, il y en a d'autres sans qui nous pouvons bien vivre, mais nous ne le devons pas faire, parce que sans elles nous aurions meilleur marché de ne vivre point : comme la liberté, l'honneur, et la santé de l'esprit. A celles-ci succèdent les dernières du nombre des nécessaires, qui sont celles sans qui nous ne pi'endrions point de plaisir de vivre : comme sont les choses que la conjonction, le sang, la continuation, ou la longue conversation nous font aimer, les femmes, les enfants, les lieux de notre naissance, et autres objets à qui
I. L'édition de i63o porte /no« affliction, erreur corrigée dans l'édition de 1 63 1, où on lit : «Tant plus notre affliction aura été giande. »