‹ Œuvres complètes; (volume 2)Chapitre 110 sur 332 · LIVRE VI. CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

LIVRE VI. CHAPITRE XXIII

que nous leur avons, parce qu'ils ne sont point ignorants du bien qu'ils nous font, et que nous n'en recevons rien que longtemps auparavant ils ne sachent que nous le devons recevoir. Et combien qu'ils aient un plus haut dessein et un plus grand fruit de leur action que de conserver les choses mortelles , néanmoins dès le commencement du monde cet esprit universel a pris la peine de rechercher nos utilités, et de régler toutes choses en sorte qu'il fît paroître que nous n'avons pas été le dernier objet de son imagination. Nous devons du respect à ceux par qui nous sommes en ce monde , et cependant assez de fois l'homme et la femme s'assemblent qu'ils ne pensent pas à faire des enfants. Nous n'en pouvons pas autant dire des Dieux, parce que la provision qu'ils nous ont faite d'aliments et de toutes choses nécessaires nous démentiroit. Tant de choses qu'ils ont engendrées pour notre usage montrent bien le soin qu'ils ont apporté à nous engendrer. Nature devant que de nous faire a pensé à nous. Nous ne sommes pas si peu de chose que nous lui soyons tombés des mains sans qu'elle en ait rien aperçu. Regardez quelle jurisdiction nous avons, et combien l'empire de l'homme est hors de l'homme. Regardez jusques où nos corps ont liberté de se promener, et comme, si nous ne sommes pas contents de ce grand espace d'un bout de la terre à l'autre , nous avons la mer qui s'humilie à nous et nous reçoit aussitôt qu'il nous plaît d'y voyager. Regardez ce qu'osent les esprits des hommes, comme seuls ils connoissent les Dieux ou s'en informent, et s'élèvent en haut à la contemplation des choses célestes. L'homme n'est point une besogne tumultuaire et faite sans y penser. C'est la première pièce des ouviages de Nature, et celle de qui, ou pour le moins à qui elle a plus de sujet de se glorifier. Quelle frénésie est-ce de mettre en dispute le bien que les Dieux donnent aux hommes? Quelle re-

connoissance doivent espérer de nous ceux à qui nous n'en pouvons faire qu'il ne nous coûte quelque chose, si nous ne voulons pas seulement confesser d'être obligés à ceux qui nous font journellement une infinité de biens, qui ne se peuvent lasser de nous en faire , et qui les font avec intention de n'en avoir jamais rien ? De quelle perverse inclination procède cette ingratitude , de ne vouloir rien devoir à quelqu'un, pource qu'il ne s'ofiPense à ceux qui désavouent le plaisir qu'il leur a fait, et de la continuation et entresuite de ses bienfaits l'un après l'autre tirer une conséquence qu'il faut qu'il donne par nécessité ? Dites : « Je ne veux point de ses bienfaits ; qu'il les garde; qui lui demande rien? » et ajoutez à ces paroles toutes celles qu'une âme qui n'a point de honte est capable d'imaginer. Pour cela vous ne ferez point cesser sa libéralité. Vous ne la sentirez point moins pour la méconnoître, et ce qui est encore plus généreux, il vous fera du bien au même temps que vous direz du mal de lui.

XXIV. Ne voyez- vous point comme les pères contraignent leurs enfants, tout petits et délicats comme ils sont, à souifrir les choses qui leur sont salutaires? S'ils pleurent ou répugnent, ils les caressent, et de peur que leur laissant les membres libres en un âge qui n'a point encore de jugement ils ne s'y donnent quelque entorse, ils les serrent pour les tenir droits et les rendre de belle taille. Au partir de là ils les envoient à l'école, avec menaces s'ils ne font leur devoir d'étudier. Puis comme déjà les ans leur apportent cette audace inconsidérée qui leur est ordinaire, ils tâchent de leur faire couler en l'âme la frugalité, la pudeur et les bonnes mœurs. S'ils ne les reçoivent volontairement, ils les leur appliquent par la rigueur. Et enfin comme l'âge les a mis au rang des hommes, et qu'ils doivent se conduire d'eux-mêmes, si pour leur mauvaise inclination ils rejettent les avis qu'on leur donne, on tente

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