‹ Œuvres complètes; (volume 2)Chapitre 117 sur 332 · LIVRE VI. CHAPITRE XXXII. 2oi · texte numérisé non relu

LIVRE VI. CHAPITRE XXXII. 2oi

incontinent réédifié de plus magnifiques. Mais en toute sa vie il ne put trouver de quoi remplir les places d'Agrippa et de Mécénas. Qu'en dois-je penser? Etoit-ce qu'il n'en trouvoit point qui fussent de leur mérite , ou que par dégoût il aimât mieux avoir matière de se plaindre que la peine de chercher? Ne nous figurons pas qu'Agrippa et Mécénas eussent de coutume de lui dire la vérité , et que s'ils eussent été en vie , ils n'eussent dissimulé comme les autres. Mais c'est chose qu'on voit ordinairement, qu'un grand, pour faire dépit à ses serviteurs présents , magnifie ceux qu'il a perdus ; et parce qu'il est hors de danger de les ouïr jamais , leur donne hardiment la gloire d'avoir été libres à lui dire la vérité. XXXIII. Mais pour revenir d'où je suis parti, vous voyez comme sans beaucoup de peine on se peut revancher à l'endroit de ceux mêmes que la fortune a portés au haut de sa gloire. Dites-leur, non ce qu'ils prennent plaisir d'ouïr, mais ce que toute leur vie ils prendront plaisir d'avoir ouï. Que leurs oreilles, où il n'entre que des flatteries, reçoivent quelquefois une parole de vérité. Donnez-leur un bon avis. Vous demandez ce que vous pouvez faire pour eux? Faites que leur félicité ne les aveugle point; qu'ils sachent que s'ils n'ont beaucoup de mains, et bien fidèles, qui leur aident, il ne leur est pas bien aisé de la retenir. Aurez-vous peu fait pour eux, quand au lieu de cette folle imagination qu'ils ont d'une éternelle grandeur, vous leur aurez fait connoître que le sort ne peut donner que des choses casuelles ; que ce qui nous vient au petit pas s'en retourne à toute bride; et qu'on ne descend point par échelons comme on est monté, mais que bien souvent de la très-haute fortune à la très-basse il y a si peu de chemin, qu'il se trouve fait devant que d'avoir été appréhendé? Vous ne savez point le prix de l'amitié, si vous ne jugez que lui donnant un ami vous lui donnez

ao4 TRAITÉ DES BIENFAITS DE SÉNÈQUE.

une chose rare, non-seulement en une maison, mais en tout un siècle, et de quoi on trouve qu'on a le moins quand on s'est imaginé d'en avoir le plus. Et quoi? Pensez-vous que ce soient autant de vos amis que ceux qui sont aux rôles que votre nomenclateur porte en la mémoire ou en la main? Pensez-vous que ce soient amis, que ceux qui par troupes se rendent tous les jours à votre porte, et qui approchent tle vous plus ou moins, selon le prix que vous mettez vous-même à leurs qualités? C'est une coutume qu'ont toujours eue les rois, et ceux qui les imitent, de faire de leurs amis comme du peuple d'une ville, qu'on divise par ordres, afin que chacun tienne le rang de sa condition. C'est une vanité des grands, de vouloir qu'on fasse grand cas de pouvoir entrer chez eux, et d'être le plus près de leur porte, pour à l'ouverture mettre le premier le pied dans une maison où il y a puis après tant d'autres portes, qu'après être entré dedans on se trouve encore dehors.

XXXIV. Caïus Gracchus, et après lui Livius Drusus, furent les premiers qui amenèrent cette mode à Rome de faire distinction de ceux qui leur venoient faire la cour, et d'en faire entrer les uns au cabinet, et les autres à la chambre, et laisser le reste se promener à la salle ou à la basse-cour : tellement qu'ils falsoient compte d'avoir des amis de plusieurs sortes, et eu eifet n'en avoieut du tout point. Appelez-vous ami celui à qui on désigne sa place pour vous saluer? Pensez-vous que la foi d'un homme vous soit ouverte, à qui votre chambre est si fermée qu'd y frappe deux heures, et si enfin on lui ouvre, c'est si peu qu'il faut qu'il se tourne de côté pour y entrer? Attendezvous une parole franche et véritable d'un qui n'oseroit vous dire benjoin-, qui est une parole publique et permise indifféremment à tous ceux qu'on ne connoît point, que son rang de parler ne soit venu ? Allez chez qui vous

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