‹ Œuvres complètes; (volume 2)Chapitre 118 sur 332 · LIVRE VI. CHAPITRE XXXIV. 2o · texte numérisé non relu

LIVRE VI. CHAPITRE XXXIV. 2o

voudrez de ceux-ci qui mettent toute une ville en rumeur pour leur faire la cour; quand vous y verrez les rues pleines, et les chemins couverts d'allants et de venants, souvenez-vous que vous êtes en un lieu où il y a bien des hommes, mais pas un ami. C'est au cœur que les amis se trouvent, et non pas en vme basse-cour. C'est au cœur qu'il les faut recevoir, loger et retenir, avec une affection où tous les sentiments contribuent quelque chose. Apprenez cette leçon aux grands, vous les payez de tout le bien que vous en sauriez recevoir. Vous avez mauvaise opinion de vous, si vous pensez ne pouvoir servir qu'à ceux qui sont en affliction. Si vous êtes capable de vous bien conduire en toutes fortunes, aux douteuses prudemment, courageusement aux mauvaises, et discrètement aux bonnes, il ne se sauroit présenter chose où vous ne puissiez faire quelque oftice à votre ami. Ayez cette résolution, de ne l'abandonner point quand il aura besoin de vous. Cette vie est assez fertile de tumultes et de misères; vous ne chômerez pomt de sujets pour donner de l'exercice à la volonté que vous avez de l'assister. Comme celui qui désire du bien à quelqu'un pour y avoir part, encore qu'il semble penser aux affaires d'autrui, toutefois il a soin des siennes; ainsi qui désire de voir son ami en quelque peine pour y survenir et l'en dégager, il montre son ingratitude, et qu'il en fait si peu de cas, qu'il est content de s'acquitter aux dépens de quelque inconvénient qu'il en puisse recevoir. Il y a je ne sais quoi qui lui pèse, il se veut décharger. 11 y a bien de la différence d'avoir hâte de reconnoître un bienfait, pour le rendre, ou pour ne le devoir point. Qui a envie de rendre, attendra la commodité de son bienfaiteur, et la désirera. Qui ne pense qu'à êtie quitte, ne se souciera pas de quelle façon il y arrive* ;

I. On lit dans l'étlition de i(i3o : « Ne se souvient pas c!e quelle

2o8 TRAITÉ DES BIENFAITS DE SÉNÈQUE.

tion particulière, que de souhaiter celle de tout un peuple en général, ainsi celui n'est point louable, qui désire des incommodités à un homme pour avoir le contentement de l'en délivrer. Quand Tintention en seroit bonne, la prière n'en peut rien valoir. Qui auroit mis le feu en une maison, ne seroit pas quitte pour l'éteindre", et tant s'en faut qu'il en acquît de la gloire, qu'il auroit de la peine d'en éviter la punition.

XXXVIII. Il est des villes où les méchants souhaits sont traités comme les crimes mêmes. Démade à Athènes fit condamner un qui vendoit des choses nécessaires aux funérailles, parce qu'il fut convaincu d'avoir souhaité de bien gagner; ce qu'il ne pouvoit faire, s'il ne mouroit beaucoup de personnes. Et cependant tous ne sont pas d'accord qu'il ait été bien condamné. Peut-être qu'il ne souhaitoit pas que beaucoup de gens eussent affaire de sa marchandise, mais qu'il la pût avoir à bon marché, et la vendre bien cher. Puisque la négociation consiste à vendre et acheter, et que le gain n'est pas moins en l'un qu'en l'autre, pourquoi n'en tirez-vous l'interprétation que d'un côté? Et si vous le punissez, que ne punissezvous tous ceux qui font la même négociation, puisqu'en leur cœur ils fout le même souhait ? Il ne se trouveroit guère d'hommes qui se pussent parer de la condemnation ; car à qui est-ce que le gain vient d'ailleurs que du dommage d'autruiPLe soldat demande le trouble, afin qu'on ait besoin de lui. Le laboureur hausse la tête quand il voit enchérir le blé. L'avocat se réjouit de la multitude des procès. Le médecin en une saison malsaine fait ses affaires. Les merciers et les marchands de soie s'enrichissent par la débauche des jeunes gens. Que le vent n'abatte point de maisons, que le feu n'en brûle point, les maçons et les charpentiers n'auront point de besogne. On a puni le vœu d'un homme, mais celui de tout le reste du

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