LIVRE VII. CHAPITRE I. 2i
et liaisons qui ne se mettent guère en usage, mais suffit d'en apprendre deux ou trois exactement, et prendre bien à propos roccasion de les pratiquer, parce que l'importance n'est pas de savoir beaucoup , mais de savoir assez pour vaincre ; aussi en cette science il y a plusieurs choses qui plaisent, mais peu qui servent. Quand vous ne sauriez point pourquoi l'Océan a son flux et son reflux ; pourquoi en chaque septième année l'âge de l'homme a sa marque; pourquoi regardant une galerie d'un bout à l'autre, il nous semble qu'elle aille en s'étrécissant, et que lespiliei's du bout éloigné de nous s'entre-touchent; pourquoi deux gémeaux séparés en la conception sont assemblés en l'enfantement ; si un même coup s'est divisé en deux, ou s'ils ont eu chacun leur conception à part; pourquoi ayant même naissance ils ont leurs fortunes si contraires, et venant ensemble au monde prennent quand ils y sont des chemins si différents : ce ne nous* sera pas grand dommage de passer par-dessus des choses qu'il est aussi difficile de comprendre comme inutile de savoir. La vérité est cachée dans des abîmes. Et ne faut point pour cela que nous nous plaignions que Nature nous a fait tort ; parce que s'il est quelque chose difficile à trouver, c'est ce qui ne peut de rien servir à celui qui le trouve, que de pouvoir dire qu'il l'a trouvé. Tout ce qui fait l'amendement et la féhcité de l'homme est en belle vue , et bien près de lui. Si l'esprit s'est fortifié contre les choses casuelles, et porté au delà de l'appréhension ', s'il a donné des bornes à l'avidité de ses espérances, et se restreint à ne rien demander qu'à soi-même; s'il ne doute point de la bonté des Dieux, et est résolu contre la malice des hommes; s'il se rit des sollicitudes de notre vie,' et recon-
I. On Ht nous dans toutes les éditions; Malherbe avait probablement écrit vous; en latin il y a tibi.
2i6 TRAITÉ DES BIENFAITS DE SÉNÈQUE.
noît que lui chercher du lustre c'est lui procurer du tourment; s'il estime la mort un repos de toutes misères; s'il remet à la vertu la conduite de ses actions, et pour la suivre ne trouve point de mauvais chemin ; si comme un animal sociable et né pour la communication , toute la terre ne lui semble qu'une maison commune; s'il ouvre sa conscience aux Dieux, et vit comme continuellement éclairé des hommes; et finalement si plus honteux de soi-même que des autres, il se l'etire en quelque demeure écartée où les vents du monde ne le troublent point, il n'ignore rien de ce qu'il est utile et nécessaire de savoir. Tout le reste ne lui peut servir qu'à passer le temps quand il n'a point d'occupation, ne lui étant pas défendu,, depuis qu'il s'est mis en état d'assurance, de se laisser quelquefois échapper à des considérations qui n'ont à la vérité rien de solide , et toutefois peuvent contribuer quelque chose à son embellissement. »
II. Ce sont les préceptes que Démétrius veut qui ne nous partent jamais des mains, que nous portions en quelque part que nous allions, et que, s'il se peut taire, nous attachions et incorporions avec nous, afin que par leur méditation continuelle, toujours et partout nous puissions trouver ce qui nous est salutaire quand nous en aurons besoin, et que tout aussitôt que nous voudrons faire quelque chose, la distinction de ce qui est honnête ou déshonnète, présente à notre imagination, nous avertisse qu'il n'est rien mauvais que ce qui n'est point honnête, ni rien bon que ce qui se peut faire avec honneur. C'est par cette règle qu'il faut policer nos actions, faire et désirer toutes choses, et réputer les plus misérables hommes du monde, quelque belle et pleine d'éclat que puisse être leur fortune, ceux qui n'ayant soin que de leur ventre et de leur paillardise, laissent moisir leurs âmes en l'assoupissement d'une abominable oisiveté. C'est avec cette règle qu'il