LIVRE VIL CHAPITRE II
faut qu'il se représente que la volupté est une chose fragile, peu durable, et en un moment dégoûtée des objets qu'elle estime le plus; qui plus on la prend avidement, plus elle est sujette à se changer en son contraire; qui tire infailliblement la honte et la repentance après elle, et n'a rien de splendide, ni rien digne de cette prérogative donnée à Thomme sur les autres animaux d'approcher le plus près de la divinité, mais basse et contemptible, comme faite par le ministère des plus sales et plus vergogneuses parties de notre corps, ne peut être que sale et vergogneuse en son événement. Que la volupté vraiment digne de l'homme, et de Ihomme d'honneur, n'est pas de se gorger de viandes, et réveiller des cupidités qu'il est bien plus sûr de laisser dormir, mais de n'avoir en l'esprit ni ces gênes que fait naître l'ambition des hommes bandés les uns contre les autres, ni cette perturbation qui vient de croire ce qu'on nous raconte des Dieux, et nous figurer en leur nature les mêmes vices et qualités défectueuses qui sont en l'humanité. C'est cette volupté toujours égale, toujours intrépide, et jamais importune, que goiite le sage de qui nous parlons, savant aux lois du ciel et de la terre , et par la jouissance des choses présentes exempt des inquiétudes que donne l'imagination de celles qui sont à venir 11 sait bien que se proposant des choses incertaines, il est impossible d'avoir rien de ferme. Aussi les roses de son âme n'ont point d'épines*. Il n'espère rien, il ne craint rien, mais content de ce qu'il possède, se moque de ce que lui montre la fortune, et des choses douteuses qu'il peut avoir de sa libéralité. Quand je vous dis qu'd est content de ce qu'il possède, ne vous
I. Il n'est guère hesoin d'avertir que cette métaphore n'est point dans Scnèque. Il dit simplement : Magnis itaquc curis exemptas et distoiquentibus mentent.
2i8 TRAITÉ DES BIENFAITS DE SÉNÈQUE.
imaginez pas qu'il est content de peu de chose. Il possède tout , non comme le possédoit Alexandre , à qui sur les bords mêmes de la mer Rouge * il manquoit plus qu'il n'avoit acquis. Ce qu'il tenoit, et que ses ^ictoires avoient soumis à son empire, n'étoit point à lui, puisqu'Onésicritus avec son armée navale couroit encore l'Océan pour découvrir des ennemis, et chercher des guerres en une mer qui n'avoit jamais connu de vaisseau. Quelle marque voudriez-vous plus apparente de sa pauvreté, que de se précipiter entre des choses qui n'avoient ni fin, ni fond, ni mesure, et pour assouvir une ambition furieuse être content de s'exposer à toute sorte de périls? Qu'importe combien il a brigandé de royaumes, combien il en a donné, ni combien de terres lui sont tributaires, puisqu'il désire quelque chose qu'il n'a point ?
III, a'Vlexandre, qu'une témérité fortunée mena sur les pas d'Hercule et de Bacchus, n'a pas été seul entaché de ce vice , mais généralement tous ceux à qui la fortune a fait venir l'appétit en les soûlant. Considérez Cyrus, Cambyse, et toute la race des rois de Perse. Qui trouverez-YOUs qui de soi-même ait borné sa domination, et n'ait perdu la vie sur quelque dessein de l'étendre plus avant? Et ne s'en faut pas étonner : quelque grande que soit une chose, sitôt qu'elle est au pouvoir de l'ambition, elle se consume et s'épuise, comme tombée en un abîme qui n'a point de fond. Depuis que des mains sont insatiables, il n'importe qu'on y mette. Le sage seul est le vrai maître de toutes choses, et n'a point de peine à les garder. Il n'a point d'ambassadeurs au bout du monde , il ne jette point d'armées sur la frontière des ennemis , il ne tient point de garnisons dans les places, il n'a point de régiments de
I. Rouge, manque dans l'édition de ifiSo, mais se trouve dans le» éditions suivantes.