‹ Œuvres complètes; (volume 2)Chapitre 13 sur 332 · LIVRE I. CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE I. CHAPITRE XI

notre esprit se colle et s'attache avec tant de passion , qu'on a quelquefois moins de regret de mourir que d'en être séparé. Quant aux choses profitables, qui tiennent le second rang après les nécessaires, la diversité en est grande, et le nombre infini. L'argent est de ce rang-là (toutefois jusqu'à la suffisance seulement, et au décade la superfluité), les honneurs, les avancements de ceux qui ne sont point contents de leur fortune. Car la première utilité, c'est d'être utile à soi-même. Il ne reste plus à parler que des choses que l'abondance fait naître, et qui servent plus aux délices qu'à la nécessité ni au profit. Quand nous voulons donner quelque chose de cette qualité, voyons de le faire en sorte que l'opportunité la rende agréable. Que ce soit chose non vulgaire, mais ou qui ait toujours été rare, ou qui le soit de notre temps, ou qui, si d'elle-même elle nesl pas bien précieuse, soit présentée en une saison ou en un lieu si à son avantage, que le jugement de celui qui l'envoie lui fasse avoir de la réputation et du crédit. Pensons ce qui sera le mieux reçu, ce qui plus souvent se représentera devant les yeux, afin que celui à qui nous donnons pense être aussi souvent avec nous comme il sera avec notre présent. Surtout gardons-nous de donner des choses inutiles , comme un épieu à une femme ou à un bonhomme de quatre-vingts ans, à un paysan des livres, ou à un homme d'étude des toiles et des filets. Mais d'autre part aussi, prenons garde que tandis que nous voulons donner des choses agi'éables, nous n'en donnions qui semblent reprocher quelque défaut, comme à un ivrogne du vin , ou à un homme mal disposé des médicaments. Toute chose qui porte quelque marque de l'imperfection de celui qui la reçoit, lui est plutôt injure que présent.

XII. Si nous avons l'élection de donner ce que bon nous semblera, prenons garde de donner des choses de la plus longue durée que nous les pourrons choisir. Car il

n'est guère d'hommes si nés à la reconnoissance *, qu'ils ne perdent la mémoire d'un présent aussitôt qu'ils en ont perdu la vue; comme au contraire, pour ingrat que soit un homme, c'est force que Tol^jet excite sa mémoire, et qu'en dépit de lui, quand il voit le présent, il se ressouvienne de l'auteur. Il y a encore un autre point qui nous doit convier à donner des choses durables. C'est que depuis que nous avons donné une chose à quelqu'un, il ne lui en faut jamais plus parler. Ainsi l'avertissement que nous n'osons faire, le présent le fera. Je donnerai plutôt de l'argent eu œuvre qu'en monnoie, et des statues plutôt que des habits ou quelque autre chose qui soit usée au premier jour. On cesse de savoir gré, quand on cesse de posséder. Il y en a peu qui fassent autrement. La souvenance prend fin ordinairement comme l'usage. C'est pourquoi je veux, si je puis, que mon présent ne soit point de chose qui se consume facilement. Je veux qu'il demeure, qu'il s'attache, et qu'il vive avec mon ami. Je crois qu'il n'y a homme de si peu de jugement, qu'il le faille avertir de n'envoyer ni des gladiateurs, ni des animaux pour combattre, après que le spectacle aura été représenté, non plus que de l'élamine en janvier, et de la fourrure en juillet. Une chose plaît en une occasion, qui en une autre seroil désagréable. Il faut considérer le temps, le lieu, et les personnes à qui nous avons affaire. Un sens commun sans science est capable de celte observation. Combien prend un homme plus de plaisir quand on lui donne ce qu'il n'a point, que ce qu'il a en abondance ; ce qu'il cherche il y a longtemps, que ce que la plus chétive boutique de la ville lui peut fournir ! Quoi que l'on donne, et à qui que l'on donne, rien n'est contemptible quand il est rare et recherché. T n présent même de pommes coni-

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