‹ Œuvres complètes; (volume 2)Chapitre 145 sur 332 · LIVRE VIL CHAPITRE XXVIL · texte numérisé non relu

LIVRE VIL CHAPITRE XXVIL

toutes parts. Les crimes ne reconnoissent point les lois, et la religion même , qui parmi les plus tranchantes épées des ennemis a toujours été la sauvegarde des suppliants, n'arrête point les outrages des victorieux. L'un pille la maison d'un particulier, l'autre ouvre les coffres d'une recette; l'un entre dans un lieu profane , l'autre dans un temple; l'un rompt une chose, l'autre passe par-dessus une autre, et si la place est trop étroite , il met par terre ce qui l'empêche, avec autant déplaisir comme s'il faisoit quelque butin. L'un dérobe et ne tue point, l'autre porte les habillements sanglants de quelqu'un qu'il vient de massacrer, et n'y en a pas un en tout ce désordre qui n'ait en la main quelque chose du bien d'autrui. D'où vient donc qu'en cette avidité si naturelle à toute la race des hommes, vous vous souvenez si peu de la condition commune, qu'entre tant de gens qui emportent vous en cherchez un qui veuille rapporter? Si vous vous fâchez qu'il soit des ingrats, fâchez-vous qu'il soit des luxurieux*, des avares, des impudiques, des malades difformes, et des vieillards qui n'aient pomt de couleur. Je vous accorde bien que c'est un mal insupportable, qui désunit la société des homnîes et dissipe la concorde, où consiste le seul appui de notre imbécillité. Mais quel remède, si ceux qui le blâment ne l'évitent point ?

XXVIIL Pensez en vous-même si vous avez reconnu tous ceux qui vous ont obligé, si jamais bienfait s'est perdu chez vous, et s'il vous souvient de tout ce qu'on a fait pour vous. Vous trouverez que vous n'aviez pas quinze ans, que tous les plaisirs qu'on vous avoit faits en enfance ne fussent évanouis, et que malaisément il vous peut ressouvenir à cette heure de ceux qu'en votre jeunesse vous

I. Lii.ti/rieiij- , en latin /intiriosiis, fastueux, qui vit clans le Inxe. Voyez plus haut, j). -iuS, note i.

■j.!tG TRAITE DES BIENFAITS DE SÉNÈQUE.

avez reçus. Nous en avons perdu les uns, nous en avons jeté les autres. Il y en a qui peu à peu se sont disparus de devant nous, et d'autres qui nous ont fait mal au cœur, et que nous avons mis à part , de peur de les regarder. Pour excuse de cette infirmité, je vous dirai premièrement que notre mémone est foible, et ne suffit pas à si grand nombre de choses. Comme il y en entre une, il faut que l'autre sorte, et que ce qui est \ieil fasse place au dernier venu. De là vient que nous ne faisons pas gi^and compte de notre nourrice, parce que le temps qui s'est passé depuis a porté trop loin de notre vue ce qu'elle avoit fait pour nous. De là vient le peu de révérence que nous portons à nos précepteurs. De là vient qu'en la brigue que vous faites pour être consul ou pontife, il ne vous souvient plus de celui qui vous donna sa voix pour être questeui*. Fouillez-vous bien, et peut-être trouverez-vous en votre poche le vice dont vous vous plaignez. Vous êtes injuste, de vous aigrir contre une offense publique, et malavisé, de rechercher un crime où vous avez part, \oulez-vous avoir grâce? faites-la. Votre patience donnera sujet à l'ingrat de s'amender, et quand cela ne seroil pas, vos reproches ne pourroient de inen servir qu'à l'empirer. Ne lui endurcissez point le front. S il a encore quelque respect, ne soyez point cause qu'il n'en ait plus. Quelquefois une injure trop haut prononcée, a fait impudent celui qui ne l'étoit point. Personne ne se soucie d être ce qu'on sait bien qu'il est. Voulez- vous ôter la honte à un homme ? faites qu'il se trouve convaincu.

XXIX. J'ai perdu le bien que j'avois fait. Et quoi ? disons-nous avoir perdu ce que nous avons porté sur l'autel? Un plaisir est au nombre des choses consacrées. S'il est mal rendu, pour le moins il a été bien fait. Celui qui l'a reçu n'est pas tel que nous nous l'étions promis. Soyons toujours d'une sorte, et nous gardons de le ressembler.

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