LIVRE VII. CHAPITRE XXV. ^x
sion d'y prendre plaisir. Il suflît de dire avec un langage qui ne soit ni haut ni recherché ^ :
afin que lors il ait sujet de répondre : « Pourquoi ne m'auriez-vous fait plaisir? J'étois pauvre, misérable, chassé de mon pays, qui ne savois où m'adresser; vous m'avez fait cet honneur de m'ouvrir votre maison. »
XXVI. Mais vous me direz que si j'y vais ainsi couvertement, il pourra dissimuler, et se pourra faire aussi qu'il ne s'en souviendra du tout plus. Qu'est-il de faire ^? Vous me faites une question certainement qui mérite bien d'être disputée, et où il sera temps de faire la fm de notre discours : En quelle façon il faut supporter les ingrats. Paisiblement, doucement et généreusement. Que jamais discourtoisie, oubliance ni ingratitude ne vous offensent en sorte que toujours ce ne vous soit plaisir d'avoir donné. Quelque injure que vous receviez, gardez qu'il ne vous échappe de dire : « Je voudrois n'en avoir rien fait. » Aimez même Tinfélicité de votre bienfait. Le moyen qu'il s'en repente toute sa vie , c'est que vous ne vous en repentiez du tout point. Ne vous en offensez point comme si c'étoit quelque chose de nouveau. Si cela ne fût advenu, vous auriez sujet'de vous ébahir. L'un craint la peine, l'autre les frais, et l'autre le péril. L'un est diverti par une vilaine honte qu'il a que le rendre ne lui soit une confession d'avoii- reçu; l'autre ne sait pas son devoir; l'autre est paresseux; et l'autre a des occupations qui lui liennent l'esprit ailleurs. Considérez connue l'immense avi-
I. Aulre citation de Virgile, non traduite par I\Iallierl)e :
Si hene quid di- te iiiorui, fuit aut tijji (jiiidcjiiaiM Didce nieimi.
[Kncifle, liv. I\ , v. Jiy, Ji8.;
j.. Qu'> a-t-il a faire? que dois-jc faire?
aU TRAITE DES BIENFAITS DE SÉNÈQUE.
dite (les hommes a toujours la bouche ouverte, et ne se lasse jamais de demander. Vous ne vous étonnerez point que personne ne rende, quand vous ne verrez personne qui ne pense avoir trop peu reçu. Qui venez-vous d'entre eux qui ait Tâme si solide et si ferme, qu'un bienfait puisse être sûrement entre ses mains ? L'un enrage après les femmes, l'autre veut toujours avoir le ventre à table; l'autre se consume d'une avarice qu'il est impossible d'assouvir; l'autre a l'envie qui le travaille; et l'autre, qui ne s'imagine que la grandeur et la vanité , entre dans les épées nues des premiers, et plus plein d'ambition que de courage, s'abandonne à toutes sortes de périls. Ajoutez-y que les vieillards perdent les mouvements de l'esprit comme du corps, et les jeunes au contraire, portés par les inquiétudes coutumières à leur âge, ont dans l'âme un tumulte perpétuel. Ajoutez-y encore un amour aveugle de soi-même, et une gloire fondée sur des choses contemptibles, une contumace bandée à mal faire, une légèreté sans arrêt, une témérité précipitée, une frayeur qui ne donne jamais de conseil fidèle, un labyrinthe d'erreurs où s'égare notre vie, une audace aux âmes les plus lâches, une discorde entre les meilleurs amis, et cette maladie universelle de courre après les incertitudes, et s ennuyer même de ce qui est si grand, que devant que nous l'eussions nous n'espérions pas que jamais il nous fut possible de l'avoir.
XXVII. Pensez-vous trouver parmi des passions pleines de trouble et de tempête une chose si calme et si tranquille comme la foi ? Vous ne sauriez voir notre vie mieux représentée qu'au sac d'une \ille, où toute honte perdue et tout respect mis sous les pieds, pour oser il suffit qu'on puisse, et n'est rien de plus magnanime que de confondre toutes choses, et ne laisser rien qui n'ait quelque atteinte de violence et de fureur. Le fer et le feu reluisent de