LIVRE II. CHAPITRE X. i^-j
je lui en ferai tant tFauties, que par les derniers il connoîtra qui lui aura fait le premier ; et enfin quand il ne le sauroil pas, il me suffira que je le sais. Vous me direz que ce n'est pas assez. Aussi ne seroit-ce si je m'étois proposé de bailler à usure, mais si je n'ai pensé qu'à rendre mon bienfait agréable, il ne me faut point d'autre témoignage que le mien; autrement je ne prends pas plaisir à bienfaire, mais à être regardé quand je fais bien. Vous voulez qu'il le sache, parlez plus ouvertement : vous voulez qu'il le vous rende. En quelque façon que ce soit, je veux qu'il le sache. Mais quoi? si c'est son profit, son honneur et son contentement, qu'il n'en sache rien , pourquoi ne consentirez - vous à cette ignorance ? Je veux qu'il le sache , je vois bien que c'est : vous ne voudriez pas de nuit empêcher un homme d'être tué. Je ne dis pas que quand honnêtement il se peut faire, on ne puisse recueillir quelque joie de voir que ce que l'on donne soit reçu de bonne volonté; mais si le besoin de mon ami est de cette condition, que le secours lui en fasse honte, et que ce que je fais pour lui, s'il est publié, lui soit plutôt injure que plaisir, je suis bien content qu'il n'en soit rien mis au papier de ma dépense. Serois-je si malavisé de lui dire que c'est de moi qu'il a reçu ce plaisir? et si hardi de reprocher une chose qu'il ne m'est pas seulement permis de ramentevoir? La loi d'un plaisir qu'un ami fait à l'autre, c'est que l'un tout incontinent oublie d'avoir donné, l'autre se souvienne éternellement d'avoir reçu.
XL On ne sauroit mieux gêner un homme , que de lui répéter souvent qu'on lui a fait plaisir. Un à qui du temjjs du triumvirat un des amis de César avoit sauvé la vie, après avoir enduré longtemps de l'autorité que cette obligation lui faisoit prendre sur lui, fut à la fin contraint de lui dire tout haut : a Remettez-moi à César, ou cessez de me représenter que je fusse mort sans vous. Si vous me laissez la liberté de m'en ressouvenir à ma discrétion, vous m'avez sauvé la vie; s'il faut que je m'en ressouvienne à la vôtre, vous m'avez tué. Je ne vous ai point d'obligation de m'avoir gardé pour un échantillon de votre crédit. Lassez-vous de me promener. Trouvez bon que j'oublie mon infortune, et triomphez de moi une fois pour toutes. « Dt>puis qu'un plaisir est fait , il n'en faut plus parler ; qui le ramentoit, le redemande ; le meilleur est Mju.herbe. II 17
do n'v penser pins, et de nVn refraîchir jamais la mémoire que par un autre bienfait. Il ne le faut pas m«;me conter aux autres : sinon, on vous dira comme à un (jui publioit partout un plaisir qu'il avoit fait : « Voulez- vous nier que vous n'en soyez payé? — Quand? — Autant de fois que vous avez fait le conte. » Ce nest point à vous d'en rien dire, il sera plus honnête qu'un aulrele fasse, et quand il le fera, ne doutez pas qu'on ne mette au nombre de vos louanges, ce que vous en méritez* pour n'en avoir point parlé. Mais peut-être vous avez peur que, si vous ne le dites, personne ne le sache, et que cela ne me donne occasion de ne vous en savoir point de gre. Tant s'en faut que cela soit, qu'au contraire, s'il s'en parle en votre présence, vous devez incontinent répondre : « Vraiment il méi'ite bien davantage; je suis seulement marri que je ne puis accompagner de plus de preuves la volonté que j ai de le servir. t> Et pour vous montrer que vous ne tenez pas ce langage en boufFonnant, ni comme font plusieurs par une modestie simulée, dédaignant en apparence ce qu'en effet ils désirent de toute leur affection , ajoutez-y toute la démonstration d'humanité que vous sauriez vous imaginer. Le laboureur c[ui ne se soucie de son blé que quand il le sème, ne fera jamais de bonne récolte. Ce n'est pas sans peine que le blé monte en épi. Jamais une diligence n'est fructueuse, si elle n'est continuée jusques à la fin. Peut-il être de plus notables bienfaits que ceux des pères à leurs enfants? Et toutefois ils sont inutiles , si la piété se lasse de les entretenir. Il en est de même de tous les autres bienfaits. Si nous ne leur aidons, nous les perdons. Ce n'est pas assez de les avoir fait naître , il les faut faire vivre. Aimons-les, si nous voulons qu'on nous en sache gré; mais surtout, comme j'ai dit, gardons la langue. Le ramentevoir importune, le reproche fait des ennemis. Il n'v a rien de si évitable que l'arrogance, quand on fait plaisir. Laissons la vanité, les choses parleront, pourvu que nous ayons la patience de nous taire. Quekjue bienfait que ce puisse être, il est impossible qu'il ne soit haï quand il est fait arrogarament.
I. Il y a ne méritez dans rrdition de ifîSg et dans les suivantes; fie est évidemment une faute, pour en,