‹ Œuvres complètes; (volume 2)Chapitre 150 sur 332 · LIVRE II. CHAPITRE V · texte numérisé non relu

LIVRE II. CHAPITRE V

jamais lente, et le propre de celui qui fait volontiers, c'est de faire vilement. Qui est long à donner, ne donne pas de bon cœur, et perd ensemble deux choses de grande importance : le temps et le témoignage de l'affection. Vouloir tard est une marque de ne vouloir pas.

VI. Toutes nos actions ont des circonstances selon lesquelles elles doivent être considérées, et le plus souvent comme on est long ou prompt à faire une chose, elle réussit ou bien ou mal. Une flèche ne blesse pas toujours d'une façon, non que ce ne soit toujours le même fer, mais parce que selon qu'on la décoche elle fait des ouvertures inégales. Une épée qui n'a fait qu'égratigner la peau, eût percé la peau d'outre en outre, si le coup eût été plus violent. La façon de donner fait différer les choses qu'on donne, encore quelles soient du tout semblables. C'est bien du contentement et de la gloire, de ne permettre pas qu'on nous remercie, et de l'heure même qu'on donne ne se souvenir plus d'avoir donné. Quoi qu'il y ait, il ne faut jamais tancer ceux à qui nous donnons ; le plaisir et l'injure sont incompatibles ; quiconque les assemble montre qu'il a faute de jugement. Le bienfait est une chose douce, n'y apportons point d'aigreur : laissons le sucre sans absinthe^, et si nous avons quelque chose à dire, attendons qu'il s'en présente une occasion plus à propos.

VII. Fabius Verrucosus comparoit un plaisir fait de mauvaise grâce à du pain pierreux que l'on prend parce qu'on a faim, mais mal volontiers parce qu'il ne vaut rien. Tibère un jour prié par un Allius, qui avoit mangé tout son bien, de lui donner de quoi s'acquitter, il lui commanda de lui bailler le rôle de ceux à qui il devoit; cela n'étoit pas donner, mais bien sonner la trompette pour lui attirer sur les bras tout ce qu'il avoit de créanciers. Enfin il lui fit expédier une rescription , mais avec des remontrances si outrageuses , qu'ayant emporté ce qu'il demandoit, il ne fut rien moins que gratifié. Il le dégagea des autres, et ne se l'engagea point. Je crois bien que prévoyant beaucoup de pareilles importunités , il leur vouloit couper chemin par cette invention, qui peut-être

I. Il n'est question dans le texte latbi ni de sucre ni d'absinthe; Sénèque dit simplement : Ncc (fidd<jiiamiliis (beneficits) triste miscendum.

n'est pas mauvaise pour tenir en bride ceux qui dépendent inconsidérément; mais en matière de faire plaisir, ce n'est point ainsi qu'il y faut procéder.

VIII. Quand nous donnons quelque chose, apportons-y tout ce que nous pouvons pour la faire bien recevoir. Donner comme Tibère, c'est gourmander ; et pour en dire mon avis, les princes en cela n'ont point plus de privilège que les autres. Il se proposoit d'éviter une chose, et ne laissa pas d'y tomber; car il s'en trouva qui lui firent la même requête que Allius ; il leur donna bien quelque argent, mais ce fut après qu'il leur eut fait rendie compte de leurs dettes en la présence du sénat. Je trouve cette procédure plus tvranniqueque libei'ale. Je n'appelle point faire du bien quand on me le fait dune façon qu'il faut que je rougisse lorsqu'il m'en sou\'ient. On ma fait aller devant le juge; si je n'eusse plaidé, je n'eusse rien eu.

IX. Ceux qui font des règles de sagesse, font de deux sortes de plaisirs : les uns qui veulent la montre et la lumière, les autres qui cherchent le secret et l'obscurité. Les récompenses d'un service fait à la gueri'e, les titres d'honneur et autres telles choses à qui la publication donne de l'embellissement, se doivent bailler devant le monde. Au contraire les plaisirs qui semblent apporter quelque diminution à l'honneur et à la qualité, comme sont les remèdes dus à quelque misère ou incommodité, ne veulent être vus de personne que de celui qui les reçoit; et s'il étoit possible de le tromper lui-même, en sorte qu'il eût ce qui lui est nécessaire, et ne sût point d'où il seroit venu, ce seroit conduire la courtoisie au dernier point de sa réputation.

X. On conte qu'un jour Arcésilaus étant allé visiter un sien ami malade, et le remarquant dénué de toutes choses, mais si opiniâtre avec cela à dissimuler toutes ses nécessités que la maladie même ne les lui pouvoit faire déclarer, il pensa qu'il le falloit assister sans qu'il en vît rien , et lui coula doucement sa bourse sous son oreiller, afin que ce pauvre homme, à qui la honte faisoit dommage, fût tenu de devoir à la fortune ce qu'il faisoit scrupule de devoir à son ami. Quoi I ferai-je donc du bien à un homme, et il ne saura point qui le lui aura fait? Premièrement, si l'ignorance est une partie du plaisir, je veux qu'il l'ignore, et après cela

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