A MONSEIGNEUR L EMINENTISSIME CARDINAL DUC DE RICHELIEU
Monseigneur,
J'ai souvent ouï dire à feu IMonsieur de Malherbe, qu'il ne desiroit qu'autant de vie qui! en falloit poui' célébrer vos innuortelles actions, et que tout ce qu'il en avoit écrit, n'étoit que l'ombre de ce qu'il en avoit conçu, pour le donner quelque jour à la postérité. ]Mais la mort, qui prévient d'ordinaire les ijrands hommes en leurs pins grandes pensées, le surprit dans celle-ci, et lui envia le contentement d'accomplir un si louable dessein. Si elle l'eût épargné jusques à présent, ses derniers vers font assez juger que le succès n'en pouvoit être que très-heureux; car ce feu divin dont son esprit étoit enflammé , n' avoit reçu aucune diminution de sa vieillesse. Il l'avoit conservé tout pur et tout entier dans ce dernier âge, avec une extrême passion pour votre service, et pour la gloire de votre nom; ce qu'il me témoigna particulièrement, un peu avant que mourir, par la prière qu'il me fit de mettre au jour sous l'appui de Votre Éminence cesEpîtres de Sénèque, qu'il a traduites en notre langue. Je vous les présente donc, JMonseigneur, et pour ma décharge, et pour l'honneur de ces deux hommes illustres ; car je suis bien assuré qu'elles seront sous votre protection comme dans l'asile le plus saint et le plus inviolable qu'aient aujourd'hui les bonnes lettres. Que si les morts étoient, comme nous, capables de passion et de sentiment, Malherbe et Sénèque auroient sans doute bien du sujet de se réjouir: l'un de voir sa dernière volonté accomplie, et l'autre d'avoir en France pour protecteur un grand héros, qui ne se fait pas moins aimer par ses vertus, que le prince dont il étoit conseiller se lit haïr par ses vices. Aussi se promet-il, Monseigneur, de recevoir de Votre Éminence un accueil autant favorable, que le traitement qu'il reçut d'un si mauvais maître fut inhumain. Ce cruel lui accourcit la
■j.6i LES ÉPÎTRES DE SÉNÈOUE.
vie du corps; et Vous étendrez par votre autorité celle de son nom, et de sa mémoire. Cordoue en Espagne fut autrefois son berceau, et Rome le théâtre de ses vertus; comme aujourd'hui en France Monsieur de Malherbe est l'organe de sa gloire et le plus excellent interprète de ses pensées. Cela étant, Monseigneur, je crois que vous ne dédaignerez pas de protéger après sa mort les écrits d'un homme que vous avez honoré de votre estime durant sa vie. Outre sa piùère, la faveur qu'il a faite à mon fils de lui donner son nom *, et les obligations que ceux de ma maison, et moi en mon particulier, avons à Votre Éminence, m'invitent à lui faire ce présent. Je vous supplie très-humblement de le recevoir, avec le même visage que si l'auteur même vous le faisoit, et de le prendre pour une partie de la reconnoissance qu'est obligé de vous rendre,
Monseigneur,
De Votre Eminence,
Le très -humble et très-obéissant serviteur,
J. B. DE BOYEE.