‹ Œuvres complètes; (volume 2)Chapitre 154 sur 332 · AU LECTEUR · texte numérisé non relu

AU LECTEUR

Vous savez, lecteur, combien est recomniandable de soi Monsieur de Malherbe, et quelles preuves il a rendues de son esprit en tous ses rares ouvrages. Mais en celui-ci particulièrement, il paroît bien qui! nexcelloit pas moins à traduire qu'à inventer; car il y déduit si nettement les pensées de son auteur, que par les délicatesses de notre langue il enchérit sur les grâces de la latine. Vous demeurerez d'accord avec moi, si vous lisez ces épîtres, que j'appellerois un chef-d'œuvre, s'il en avoit achevé la version. î\Iais la mort qui l'a prévenu, nous a privés des dernières lettres, que j'ai cru ne pouvoir traduire, à moins que d'attirer sur moi l'indignation de toutes les Muses. Aussi est-il vrai qu'un seul Malherbe a pu l'achever comme un seul Apelle pût autrefois donner le dernier trait de pinceau à cette belle Vénus, qu'il voulut à dessein laisser imparfaite ; ce qui n'empêche pas toutefois que chaque lettre en particulier ne soit une merveille de l'art, tant on y voit éclater d'agrément et de beauté, comme en tous les autres écrits que nous avons de cet excellent homme. Ayant eu l'honneur d'être connu de lui, j'ai bien voulu rendre à sa mémoire ce petit devoir, que d apporter quelque soin à mettre au jour cette traduction. Bien que je la vous offre, lecteur, ce n'est pourtant pas à moi que vous la devez, mais à Monsieur Boyer, conseiller du Roi au parlement d'Aix, et neveu de cet illustre auteur, aux vertus et à l'estime duquel il a succédé légitimement. De vous dire au reste ce que vaut ce livre, cela seroit superflu, puisque tout le monde sait bien ce qu'a valu Monsieur de Malherbe. Je vous parlerois de lui plus hautement, et plus au long, si je ne croyois trop basses toutes les louanges que je lui pourrais donner, après celles qu'il a reçues en la préface de la première partie de ses œuvres',

I. Baudoin veut parler du Discours de Godeau : voyez, au tomel, V Appendice des poésies, p. 365-385.

2^4 LES ÉPiTRES DE SÉPsÈQUE.

tellement qu'il me suffit de vous dire que ces louanges sont d'autant plus justes, qu'elles s'adressent à l'homme du monde qui les a le mieux méritées; et d'autant plus illustres aussi, qu'elles lui sont données par un des plus rares et des plus célèbres esprits de notre siècle.

J. Baudoin.

Akgument. — I. Le temps est la seule chose que l'homme possède, et celle qu'il méprise le plus. — II. Le seul remède qu'on peut apporter à la fuite du temps , c'est de le bien employer en tout âge.

I. Voici, Lucilius, mon ami, comme il vous faut faire : désengagez- vous, el rendez-vous à vous-même ; et désormais le temps que par ci-devant on vous a fait perdre par force, ou qui vous est échappé d'autre façon, ramassez-le, et le conservez curieusement à l'avenir. Croyez que ce que je vous écris est véritable. Du temps que nous avons, une partie nous est ôtée, l'autre dérobée, et l'autre s'écoule sans s'en apercevoir; mais on ne le sauroit perdre plus honteusement, que n'en faisant point de compte. Une grande partie de la vie se perd à mal faire , une très-grande à ne rien faire, et toute à faire des choses à quoi nous ne pensons pas ; car où me trouverez-vous un seul homme qui mette prix au temps, qui taxe la valeur d'un jour, et qui reconnoisse que de moment en moment il s'approche du tombeau ? Nous nous trompons ordinairement en une chose : c'est que voulant considérer la mort, nous regardons devant nous , et la plus grande part en est déjà passée. Tout ce que nous avons consumé de notre âge est entre les mains de la mort. Faites donc, je vous prie, comme vous m'écrivez : ne laissez pas échapper une heure seulement; et de cette façon employant le jour où vous êtes, au moins aurez- vous gagné ce point, que vous n'aurez pas tant affaire du lendemain. Nous perdons la vie cependant que nous la différons; et tout ce de quoi nous jouissons au monde n'est

à nous que par emprunt. Le temps est la chose seule de quoi nous nous pouvons dire propriétaires , et tout le bien que la nature a voulu que nous possédions; encore est-il si glissant et si fugitif, qu il est en la puissance du premier venu de le nous ôter. Toutefois nous sommes tellement aveuglés, que le plus petit bienfait que nous recevons, et duquel il est aisé de nous acquitter, nous nous en estimons infiniment redevables ; et si nous avons reçu du temps, nous ne faisons pas compte de rien devoir, combien que ce soit la seule faveur de laquelle l'homme du monde le plus officieux ne sauroit jamais se revancher.

II. Peut-être que vous me demanderez de quelle façon je m'y gouverne, moi qui donne ces avertissements? Je vous en parlerai franchement : je fais tout ainsi que fait un homme qui aime le luxe, et qui toutefois ne laisse pas de prendre garde à ses affaires. Je tiens le bureau de ma dépense, et ne puis pas dire que je ne perds rien ; mais au moins puis-je dire combien je perds , pourquoi je perds, et de quelle façon. Je saurai bien rendre compte de ma pauvreté. Ainsi m'advient-il comme à ceux qui sont tombés en nécessité par accident, et non par leur défaut. Tout le monde les plaint, mais personne ne leur aide. Et quoi donc? Je ne saurois estimer pau"\Te celui qui se contente du peu qui lui reste. Toutefois je vous conseille de garder ce qui est à vous, et de commencer de bonne heure à vous rendre bon ménager; car ainsi que nos pères ont estimé très-sagement, il est bien tard d'épargner le vin quand il est à la lie, pource que non-seulement ce qui reste est peu de chose, inais encore est-ce le pire du vaisseau.

RPITRE II. 9,67

Argument. — I. La lecture de divers livres nuit plus qu'elle ne profite. — II. Celui n'est pas pauvre qui a peu , mais bien celui qui désire davantage que ce qu'il a.

I. Ce que vous m'écrivez, et ce que journellement on me raconte de vous, m'en fait espérer beaucoup de bien. Vous n'aimez pas à courir, et ne rompez pas votre repos en changeant à toute heure de place; cette agitation ne peut être que d'un esprit où il y a de la maladie. Le premier argument qui noits fait juger que nous avons l'âme tranquille, c'est quand elle demeure ferme, et s'arrête avec soi. Toutefois prenez-vous garde que cette lecture que vous faites de beaucoup d'auteurs et de toute sorte de livres, n'ait quelque chose de changeant et de mal assuré. Il se faut particulièrement attacher à certains esprits, et se nourrir avec eux, si vous en voulez tirer quelque chose qui vous demeure ferme en l'entendement. Etre partout c'est n'être en nulle part. Ceux qui passent leur vie à voyager font beaucoup d'hôtes et point d'amis. Il en prend de même* à ceux qui ne prennent conversation particulière avec pas un esprit, mais passent en poste par-dessus toutes choses. La viande qu'on rejette aussitôt qu'on l'a prise ne peut faire bien, d'autant qu'elle n'a pas le loisir de se joindre à la substance du corps. Il n'est chose au monde si contraire à la santé , que de changer trop souvent de remèdes; et n'est pas possible qu'une plaie se cicatrise, quand d'une heure à l'autre on y fait essai de divers médicaments. Jamais une plante souvent remuée ne se peut

Page 1