‹ Œuvres complètes; (volume 2)Chapitre 164 sur 332 · I. Voyez plus haut, p. aaS, note i · texte numérisé non relu

I. Voyez plus haut, p. aaS, note i

a84 LES ÉPÎTRES DE SÉNÈQUE.

entende; et si peut-être il s'en trouve un ou deux, il faudra que vous ayez la peine de les former vous-même, et les rendre capables de ce que vous leur direz. A quoi donc vous servira ce que vous avez appris? Ne craignez point d'avoir perdu votre peine : vous avez étudié pour vous.

Mais afin que j'aie étudié pour autre que pour moi, je vous ferai part de trois belles choses que j'ai rencontrées aujourd'hui assez conformes à ce propos. Il y en aura une pour acquitter cette lettre, et les deux autres que je vous baillerai par avance. Yoici ce que dit Démocrite : « Un homme seul m'est tout un peuple, et tout un peuple m'est un homme seul. » Un autre aussi, quiconque il soit, car on ne sait qui ce fut, comme on lui demandoit que lui servoit d'employer tant de temps après une chose que la difficulté rendoit si peu communicablc, répondit fort pertinemment : « Je me contenterai de fort peu de gens, et quand je n'aurois personne, j'en aurois encore assez. » La troisième a bien de la grâce : Epicure en est l'auteur. Il écrivoit un jour à un de ses compagnons d'étude (ce discours n'est point pour tout le monde, je parle avons) : « Nous nous sommes un théâtre l'un à l'autre. » Ce sont paroles, mon grand ami, qu'il faut avoir gravées au fond de l'âme, pour ne sentir point ce chatouillement ordinaire que nous donne l'approbation d'un grand nombre de jugements. Vous êtes loué de beaucoup; quelle occasion trouvez- vous de vous glorifier, pour être ce que plusieurs vous estiment? Ramenez ce que vous avez de bon à l'intérieur.

ÉPÎTRE VIII. î85

Argumekt. — I. La vie contemplative n'est pas inutile. — II. Nous avons assez, quand nous avons ce qui nous est nécessaire. — III. Il loue la philosophie. — IV. Les choses casuelles ne sont point nôtres.

I. Vous VOUS étonnez que je vous conseille de vous séparer de la multitude, et ne chercher autre applaudissement que celui de votre conscience, vu que tout ce que commandent les Stoïques, c'est de mourir en action. Et quoi, pensez-vous que pour être chez moi je demeure en une chaire sans me remuer? Quand je ne veux voir personne, c'est alors que je cheixhe le moyen de profiter à beaucoup. Il ne se passe jour que je ne fasse quelque chose, et que je ne donne encore quelque partie de la nuit à étudier. Je ne destine point d'heures au dormir, et ne permets pas à mes veux de se clore aussitôt que le sommeil les en sollicite. Je les tiens en besogne le plus que je puis, et ne me repose que quand le travail et la veille m'ont fait succomber. J'ai quitté les affaires aussi bien que les hommes, et premièrement les miennes. Je fais celles de ceux qui viendront après nous. J'écris des choses qui leur soient profitables, et tâche de leur laisser des avertissements salutaires, comme de bons médicaments dont j'ai fait la preuve en mon propre mal. Il est vrai que je ne suis pas entièrement guéri; mais au moins il n'y a plus de chancre en mes ulcères. Je montre aux autres un bon chemin que je n'ai connu que fort tard et bien las. Je leur crie : « Gardez-vous de tout ce qui plaît au vulgaire, craignez ce que la fortune donne. Quand vous la verrez vous tendre quelque chose, défiez-vous d'elle,

et ne passez pas plus avant. Les bêtes et les poissons ne sont trompés que par quelque espérance qui les réjouit. Ce que vous appelez présents de la fortune, ce sont ses embûches. Qui voudra vivre à son aise, qu'il se garde le plus qu il pourra de s'y laisser engluer. Ce qui fait en cela notre misère plus déplorable, c'est la honte d'avoir pensé prendre, et se trouver pris : cette course nous emmène dans des précipices. Quand la vie est si haut élevée, on n'en peut sortir qu'en tombant; la prospérité nous ébranle ; il n'est plus en nous de nous arrêter, il faut faire tête, ou s'enfuir. De cette façon la fortune ne nous abattra jamais; si elle nous donne quelque atteinte, ou nous effleure la peau, c'est tout ce qu'elle nous peut faire. II. « Tenez cette règle de vivre, que vous treuvez* saine et salutaire, de ne traiter votre corps qu'autant qu'il en a besoin pour s'entretenir en santé; sinon il vous donnera de la peine, quand il sera question de le faire obéir à l'esprit : mangez pour apaiser la faim, buvez pour étancher la soif, habillez-vous pour n'avoir point de froid, et vous contentez d'une maison où le vent et la pluie ne vous puissent offenser : qu'elle soit ou de gazon ou de marbre, que vous importe? Un homme est aussi bien sous du chaume, que sous de lor. Ce qu'on ajoute pour F embellissement n'est que superfluité : faites compte que vous n'avez rien d'admirable que l'esprit. Quand il est gi^and, tout lui est petit. » Si je me tiens ce langage, si je le tiens à la postérité, ne trouvez-vous pas que je fais plus de senice que de comparoître à une assignation pour plaider une cause, ou d'aller mettre mon cachet au bas de quelque testament, ou de me trouver au sénat pour assister un ami de ma parole, ou de ma faveur? Croyez -moi, ceux qui semblent n'avoir point d'occupations, sont ceux qui

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