I. Dans l'édition tlf 18 jj : « D'un croc enjambé
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de goûter. Tout ce que je veux dire, c'est que vous ne vous fassiez point misérable devant le temps, puisque ce que vous appréhendez qui vous doive accabler, n'arrivera peut-être jamais; que s'il doit arriver quelque jour, pour le moins il n'est pas encore arrivé. Il est des choses où nous nous affligeons plus qu'il ne faut ; d'autres où nous nous affligeons plus tôt qu'il ne faut, et d'autres où nous nous affligeons sans qu'il y ait du tout point de sujet de nous affliger. Nous nous augmentons la douleur aux unes; nous la prévenons aux autres; et aux autres nous nous l'imaginons. Quant aux premières, pource que la chose est en controverse , et qu'il y a contestation de cause, remettons-les à une autre fois : ce qui seroit léger à mon avis, seroit insupportable au vôtre. Il en est qui rient quand on les fouette, et d'autres qui pleurent pour une chiconnaude*; une autre fois nous en mettrons la dispute sur le tapis, et verrons si c'est leur force ou notre foiblesse qui les fait valoir. Faites une chose pour moi : quand vous verrez tous ces cajoleurs qui vous diront qu'il y a bien de la compassion en votre fait , pensez plutôt à ce que vous sentez qu'à ce que vous oyez; consultez avec votre patience ; et puisque vous savez mieux vos affaires que nul autre, faites-vous ces questions à vous-même : Qu'y a-t-il pourquoi je leur fais tant de pitié? D'où leur vient cette peur d'approcher de moi, comme s'il y avoit de la contagion en mon malheur ? Ce de quoi ils me plaignent est-il si mauvais, ou peut-être y a-t-il point plus de honte que de mal ? N'est-ce pas sans occasion que je me tourmente, et que je me figure du mal en une chose qui n'en a point? Voulez-vous connoître s'il y a sujet de vous affliger ou non? En voici la règle : nous nous affligeons.
I. CIncunnaiide, chiquenaude. L'édition de ifi45 a cette seconde orthogiaphe, la seule que donne le Dictionnaire de Nicot.
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ou pour le présent, ou pour TaNenir, ou pour tous les deux ensemble. Du présent, le jugement en est bien aisé à faire : si le corps est libre, s'il est en bonne disposition, et que d'ailleurs nous n'ayons pas reçu d'injure qui nous ait apporté quelque douleur, nous verrons comme tout ira demain; pour aujourd'hui nous n'avons point de besogne. Mais je vois quil m'en va venir. Regardez premièrement si vos conjectures ont de l'apparence; car la plupart du temps nous sommes en peine pour des soupçons qui n'ont point de fondement, et prenons l'alarme en nos affaires, aussi bien qu'à la guerre. C'est chose certaine, mon grand ami, que nous sommes faciles à recevoir des impressions : nous n'essayons point de convaincre ce qui nous veut faire peur, et ne nous donnons pas le loisir de l'éplucher, mais nous nous étonnons tout aussitôt et nous mettons à fuir, comme ceux qui pour une poussière émue par la course de quelque troupe de moutons, ou pour quelque nouvelle qui n'a point d'auteur, prennent l'épouvante, et mettent leur armée en un désordre qu'il n'est pas bien aisé de rétablir. Les choses fausses ont je ne sais quelle vertu de nous troubler plus que les autres. Ce qui est certain a sa mesure, qu'il n'outre-passe point ; l'incertain est remis à la discrétion de l'âme étonnée , pour l'imaginer grand ou petit, comme il lui plaira. De là vient qu'il n'y a point de frayeurs si pernicieuses, et si peu remédiables que celles qui n'ont point de source : aux autres la raison manque ; en celles-ci l'entendement. Examinons donc les choses comme il faut, et ne passons point légèrement par-dessus. Il est vraisemblable qu'il nous arrivera quelque mal, mais au moins il n'est pas encore vrai. Combien avons-nous vu venir de choses non attendues, et combien d'attendues qui n'ont point comparu? Je veux que sans faillir il nous en arrive : que sert d'aller au-devant de la douleur? nous
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lauicns assez tôt quand et le mal. Cependant promettez-vous quelque chose de meilleur. Que gagnerez-vous !' le temps : il n'est pas impossible qu'il ne survienne des accidents, qui feront surseoir ou cesser le péril, ou l'envoyeront de quel qu'autre côté. 11 y a eu des maisons brûlées , où ceux qui étoient dedans n'y sont pas demeurés : il en est tombé de qui la chute n'a fait mal à personne. L'épée a quelquefois été retenue sur le point que le bras étoit haussé pour frapper, et s'est trouvé des criminels qui ont plus vécu que l'exécuteur qui les avoit menés au supplice. La mauvaise fortune a de la légèreté comme la bonne ; il peut être, et aussi n'être pas : quoi que c'en soit, il n'est point ; proposez-vous quelque chose de meilleur. Il est des fois que sans aucun signe apparent qui présage rien de mal, l'esprit s'imprime de fausses imaginations, ou pour l'ambiguïté de quelque parole, c|u il interprète à son désavantage , ou pource qu'il se persuade que quelqu'un lui veuille plus de mal qu'il ne fait, et ne pense pas combien il est en colère, mais combien, s il v ctoit, il auroit moyen de lui faire déplaisir. Or il ne faut plus parler de vivre , ni d'être jamais autre que misérable , si nous voulons avoir autant de craintes, comme il y a de choses qui nous peuvent faire mal. Le remède des absentes c'est la prévoyance, et des présentes la résolution. Sinon, servez-vous d'un vice contre l'autre : mêlez de l'espoir à votre peur. En toutes les choses que nous appréhendons, la plus apparente n'est point si certaine, comme il est certain que nous ne sommes pas tombés en tous les périls qui nous ont fait craindre, et que nous avons espéré beaucoup de biens qui ne nous sont point arrivés. Mettez donc l'espoir et la crainte en la balance, et de quelque côté qu'elle penche, rassurez-vous, et croyez ce de quoi vous aurez le plus d'envie. Si la pluralité des opinions est pour la
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crainte, attachez-vous à son contraire, et cessez de vous affliger. Souvenez-vous que c'est la coutume de la plupart des hommes d'être en une anxiété perpétuelle , encore qu'ils n'aient point de mal et que pour certain il ne leur en doive point arriver. Depuis qu'ils sont ébranlés, il n'y a plus de moven qu'ils s'arrêtent, et qu'ils veuillent réduire leur crainte à la vérité. Pas un ne dit : « C'est un homme de néant, que celui qui me l'a dit , ou c'est un menteur, ou c'est un niais à qui on a fait croire ce qu'on a voulu. » Nous nous laissons aller à tous les rapports qu'on nous fait. L'incertain nous épouvante, comme le certain; et pource que nous ne gardons point de mesure, il se forme une peur de ce qui n'étoit que scrupule seulement. J'ai honte de parler avec vous de cette façon, et de vous donner de si foihles remèdes. Quelqu'un vous dira peut-être que cela n'arrivera pas ; et vous, dites-lui : « Quand il arriveroit, qu'en sera-t-il? Nous verrons ce qu'il en sera; s'il arrive, ce sera peut-être pour mon bien : ma mort fera de l'honneur à ma vie. » La ciguë a fait la réputation de Socrate. Otez à Caton ce poignard protecteur de la liberté, vous ne lui laisserez pas beaucoup de gloire. Je suis trop long à vous proposer, vous n'en avez pas de besoin. C'est assez de vous avertir. Je vous pousse en une part où votre inclination vous mène; je ne vous dis rien à quoi vous ne soyez né : ayez d'autant plus de soin d'accroître une chose qui est vôtre, et prenez plus de peine à l'embellir.
in. Je m'en vais finir ma lettre, après y avoir mis sa marque, c'est-à-dire après lui avoir baillé quelque parole magnifique à vous porter. « Entre autres maux qu'a la folie , elle a encore celui-ci , qu'elle commence tous les jours de vivre. » Pensez, mon grand ami, ce que cela veut dire, et vous verrez combien a peu de grâce la légèreté des hormnes, qui chaque jour font de nouveaux fonde-
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ments deleur vie, et t;onimencent des desseins au monde, sur le point qu'ils sont prêts d'en partir. Regardez-les tous un à un : vous verrez des vieillards courir après les honneurs, se préparer à des voyages, et entreprendre des affaires avec autant de passion et d'espérance que s ils n'avoient que vingt ans. Or est-il chose au monde plus laide que de commencer à vivre , quand l'âge commande de mourir? Je ne vous dirois pas qui est l'auteur de cette sentence, si ce n'étoit qu'elle est des plus secrètes et des moins publiées de celles d'Epicure, que je vous ai protesté que je louerois et adopterois, quand elles me sembleroient le mériter.
Argusikat. — I. Comme il faut aimer le corjis. — II. Se tenir loin des grands. — III. La pauvreté nous met à couvert de l'envie et de la haine. — IV. Caton est blâmé de s'être entremis des affaires en la guerre civile. — V. La vie privée est la plus sûre. — VI . Celu i a plus de richesses qui s'en sait le mieux passer.
I. L'amitié que nous portons à notre corps est naturelle : je l'avoue , et avoue aussi que puisque nous en avons la garde, il est raisonnable de lui faire quelque caresse. Mais je dis qu'il ne se faut pas abaisser à le servir. Qui le servira, qui sera trop en peine pour sa conservation, et en fei^a la fin où il rapportera toutes choses , il faudra qu'il se propose d'avoir beaucoup de maîtres. Il nous faut comporter non comme devant vivre pour le corps, mais comme ne pouvant vivre sans le corps. On ne le peut trop aimer, qu'à toute heure on ne soit ti'availlé de crainte, inquiété de sollicitudes, et rendu le but de toutes
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les injures que le malheur nous voudra procurer. Qui Testime trop n'estime jamais assez la vertu. J'accorde bien qu'on en ait du soin tout ce qu'on en peut avoir, mais je veux que ce soit en sorte que sans regret on le jette au feu, quand la raison ou la foi nous obligeront à le faire , ou que nous y serons conviés par la conservation de notre honneur. Evitons néanmoins non-seulement les périls, mais aussi les incommodités , tant qu'il nous sera possible •, et retirés en un lieu de repos , faisons ce que le devoir nous commande, pour le parer des choses qui lui peuvent apporter du déplaisir. Il y en a, ce me semble, de trois sortes : la pauvreté, les maladies, et l'injure d'un grand, qui se proposera de nous offenser. De tous ces maux , le dernier est celui qui nous étonne le plus , parce qu'il vient avec plus de rumeur et de tumulte. Les maux que nous avons nommés naturels, entrent chez nous en silence : ils n'ont ni spectacle qui fasse peur à la vue, ni bruit qu'on ne puisse ouïr sans s'effrayer. L'autre marche avec un plus grand équipage : ce ne sont que fers , que feux, que chaînes, qu'épées à l'entour de lui. Vous ne lui voyez que potences, prisons, tortures, croix, pieux à traverser les corps d'un bout à l'autre, chariots à les démembrer, chemises poissées à les rôtir, et tout ce que l'ingénieuse rage des hommes peut encore inventer pour l'assouvissement d'une insatiable cruauté. Il ne faut donc point s'étonner si nous craignons une chose qui nous montre tant de funestes visages , et nous menace avec un si formidable appareil ; car comme un bourreau fait la douleur du patient d'autant plus grande qu'il lui en montre plus d'instruments, et qu'il y a des hommes qui succombent à la vue des choses dont ils eussent peut-être supporté le sentiment, ainsi, de ces maux qui domptent nos âmes et leur font porter le joug, il n'y a point de doute que les plus fâcheux ne soient ceux qui nous repré-
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sentent la diversité du pouvoir qu'ils ont de nous tourmenter. Nous en avons d'autres qui ne sont pas moins rigoureux, comme la faim, la soif, les ulcères des intestins, les fièvres qui nous brûlent dans le corps ; mais on ne les voit point : ils n'ont rien de quoi faire montre , ni qu'ils puissent faire porter devant eux pour nous effrayer. A ces premiers, comme aux grandes armées, pour vaincre, il suffit de se montrer, et pour ce le moyen de s'en défendre, c'est de ne les combattre point.
II. Quand le gouvernement est populaire , il faut craindre le peuple ; quand il se manie par un consed , ceux qui y ont du crédit , et parfois quelques particuliers sur qui le peuple s'est démis de sa puissance pour être gouverné par eux. Il v auroit fort à faire à gagner l'amitié de tant de personnes : c'est assez de n'en avoir point l'inimitié. Ainsi le sage ne provoquera jamais le mauvais gré de ceux qui sont en autorité, mais l'évitera, comme il feroit un coup de vague, s'il étoit sur la mer. En allant en Sicile vous traversez le détroit; un pilote malavisé ne se soucie pas des menaces du vent de midi, qui est celui de tous ces quartiers que les mariniers craignent le plus, mais au lieu de tenir la main gauche, s'en va droit donner dans Gharybde, et investir* les endroits où est le péril. Un autre qui pense mieux à ses affaires , s'informe à ceux du pays, de la marée, et du jugement qu'il faut faire des nuages , et se garde bien d'approcher de ces tournoiements si décriés par les naufrages qui s'v font. Un homme sage en fait de même. Il évite le plus qu'il peut une puissance qui lui peut nuire, mais il le fait si dextrement qu'on ne s'en aperçoit point; car en cela consiste une bonne partie de son assurance, parce que quand un homme fuit une chose , il fait juger qu'il ne l'approuve pas.
I. Iiifcstir, aitcieii teruic de mer, « échouer, donner conU-e. »
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III. Pour aviser donc à nous garantir du peuple, premièrement ne lui demandons rien : il y a de la noise où il y a des compétiteurs • et secondement prenons garde de n'avoir rien qu'il y ait beaucoup de profit à nous ôter. N'ayons à dépouiller sur nous que le moins que nous pourrons. Ce n'est point le sang qui fait épandre le sang : si quelques-uns le font, cela n'arrive pas bien souvent. Il y en a plus qui demandent la bourse que la vie. Un voleur ne met jamais la main sur un homme nu; les chemins les plus guettés sont libres à ceux qui n'ont rien. Après cela nous avons une vieille leçon de nos pères , qui nous enseigne de nous garder de trois choses : de la haine, de l'envie et du mépris. Le moyen de le faire, la sagesse nous l'apprendra ; le tempérament en est bien chatouilleux , parce qu'il est à craindre que la fuite de l'envie ne nous mène au mépris , et que cependant que nous ferons difficulté de nous mettre au-dessus des autres, nous ne leur fassions connoître qu'ils ont moyen de se mettre au-dessus de nous. Beaucoup ont eu sujet de craindre, pource qu'ils avoient de quoi être craints. Retirons-nous de la circonférence au centre : l'envie et le mépris sont aussi dangereux l'un que l'autre. Il faut donc se jeter entre les bras de la philosophie, qui a je ne sais quelle majesté, révérée , je ne dis point des gens de bien , mais généralement de tous ceux qui ne sont point méchants au dernier point ; car quant à l'éloquence, et aux autres choses capables de faire quelques remuements en un peuple, quiconque s'en veut prévaloir, il a aussitôt un adversaire en tête. Cettui-ci qui demeure coi, et ne se mêle que de ses affaires , au lieu d'être méprisé reçoit du respect de toute sorte de gens ; et ceux mômes qui ne valent rien, ne dédaignent pas de lui faire honneur- Jamais le vice n'aura l'autorité si grande , et jamais ne se fera de conjurateurs si désespérés contre la vertu,
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que le nom de philosophie ne demeure saint et vénérable éternellement; il est vrai qu'à la manier, il y faut, comme en toutes autres choses, apporter de la douceur et du jugement.
IV. Trouvez-vous que Caton philosophât comme il faut, de penser par son seul avis empêcher des guerres civiles , se jeter au milieu des armes de deux furieux ; et tandis que les uns se bandoient contre Pompée, les autres contre César, par une opinion irrégulière les vouloir avoir tous deux pour ennemis? Tout le monde n'approuvera pas qu'un homme sage, voyant les choses ainsi disposées, se soit jeté parmi leur confusion et leur timiulte. Que pensez-vous faire, Caton? Il ne se parle plus de la liberté; c'en est fait il y a longtemps; la question est à qui servira la République. Vous n'y avez que voir : on élit un maître. Que vous importe qu'un des "deux soit victorieux? Mais ce ne sera pas le meilleur. J'ai touché les dernières actions de la vie de Caton, mais ses premières ne venoient pas plus à propos au désordre où déjà les affaires commençoient de s'embrouiller. De quoi lui servit jamais tout ce qu'il sut crier et tempêter, que d'irriter une populace qui tantôt l'enlevoit tout couvert de crachat hors de la place , et tantôt du sénat le traînoit en la prison ? Mais une autre fols nous disputerons s'il est des choses où le sage, quoique sa peine doive être inutile, ne doive pas laisser de l'employer.
V. Cependant je vous conseille, pour n'être point sujet à la mauvaise grâce d'un grand, d'être de ceux qui ne s'embarrassent point aux affaires du monde, et faisant les réduits \ n'ont soin que des lois qui enseignent aux hommes à faire bien. Le sage ne fera point le réformateur des mœurs publiques, et se gardera que par une