Dans l'édition de i645 : « Tout à votre aise
3. Quintaine, pieu contre lequel les cavaliers s'exerçaient à frapper de la lance ou du javelot.
ÉPÎTRE XVIII. 33i
combien c'est cliose supportable crètre pauvres, nous en serons riches avec moins d'appréhension. Épicure, qui étoit si savant en volupté qu'il en faisoit leçon, avoit de certains jours où il ne mangeoit pas son soûl, pour voir s'il y défailloit quelque chose d'une pleine et parfaite volupté, ou combien il en défailloit, et si c'étoit chose qui méritât de s'en travailler beaucoup. Cela se trouve ainsi dans les lettres qu'il écrivoit à Polyénus durant le gouvernement de Charinus. 11 se vante aussi qu'il ne dépendoit pas un soûl à chaque repas ; et que Métrodorus, qui n'étoit point encore du tout si philosophe, n'en dépensoit * pas plus d'un entier. Vous ne croyez pas qu'il y eût de quoi se soûler à faire de si mauvais repas? si avoit-il de quoi se contenter, non d'une volupté légère et périssable, mais d'un contentement bien solide et bien assuré. Il n'y a pas grand' friandise à manger un peu de bouilli^, ou un morceau de pain d'orge, et boire de l'eau ; mais c'est un plaisir extrême que de trouver du plaisir en ce qui n'en a point, et se réduire à des choses que la plus rigoureuse et la plus injuste fortune du monde n'est pas capable de nous ôter. Les criminels font bien meilleure chère à la Conciergerie % et ceux mêmes qui sont mis à part afin d'être menés au supplice, ne sont pas traités si maigrement. Quelle démonstration plus évidente sauroit-on faire de la grandeur de notre âme, que de nous ranger volontairement à des choses que nous ne souffririons pas quand nous serions à la dernière extrémité? C'est ainsi qu'on se prépare contre la fortune. Commencez donc de bonne heure, mon grand ami, à prendre cette coutume, et destinez quelques jours où séparé du monde, et rendu commu-
I. Nous suivons le texte de KiSi), qui donne ici c/f'j>e/isoif, et deux lignes j)lus haut dépendoit.
1. Il faut sans doute lire bouillie. Le latin est. polenta. 3. Libcriora sitnt alimenta careciis^ dit le latin.
nicable aux plus petits, vous entriez au commerce de la pauvreté.
Aude. hospeSy etc. *.
Celui seul en est digne qui sait mépriser les richesses : ce n'est pas que je les condamne, mais je veux qu'il les possède sans appréhension , et cela ne se peut faire que nous ne sovons résolus à nous en pouvoir passer , et que nous ne les regardions comme toujours prêtes à s'en aller d'avec nous.
III. Mais il faut commencer à fermer ma lettre. Je me doute bien que vous ne me le permettrez pas que premièrement vous n'ayez été payé de ce que je vous dois. Je vous assignerai donc sur Epicure, qui m'acquittera. « Où il y a trop de colère, il n'v a jam.ais assez de jugement. » Vous n'ignorez pas comme cette sentence est véiitable. Puisque vous avez eu des valets, vous avez eu des ennemis. C'est une passion qui ne respecte personne : elle naît d'amour aussi bien que de haine, et non moins parmi les choses sérieuses, qu'entre les jeux et les passe-temps. Les effets n'en sont point selon la cause, mais selon la disposition de l'âme qui la conçoit; comme il n'importe pas combien un feu soit grand, mais combien la matière où il tombe est capable de s'allumer; car il est des choses si dures et si solides , que quelque feu que ce soit , elles ne le reçoivent pas; et au contraire il en est qui en sont si susceptibles , qu'il suffit d'une seule étincelle pour les consumer tout incontinent. Il n'y a point de doute qu'une colère bien violente ne se termine en fureur ; et
I. Le texte de Malherbe ne donne que les premiers mots (et non traduits) de la citation :
Aude, liospes, conteninere opes, et te quoque dignum Finge Deo.
(Virgile, Enéide, livre VIII, v. 364) 3()5.)
pour ce, il est bon de s'en donner garde non-seulement pour la modestie, mais encore pour la conservation de notre entendement.
Argument. — I. Le sage ne doit point vieillir à la cour, ni aux charges publiques, mais chercher son repos à bonne heure, non tout à fait dans la solitude, mais dans une honnête occupation. — II. Les amis de table ne sont point les vrais amis. On ne doit pas tant preîidre garde à la chose donnée, comme à celui qui la reçoit.
I. Je ne reçois jamais de vos lettres que je n'en sois transporté de joie. Elles m'avoient par ci-devant fait espérer quelque chose de vous, mais à cette heure elles m'en répondent, et changent l'incertitude de leurs promesses en des assurances indubitables. Continuez de mieux en mieux, je vous en prie et vous en conjure, comme de la chose que je vous souhaite le plus. Dérobez-vous tout bellement à ces occupations qui vous divertissent, ou si vous ne pouvez, tirez-vous-en ouvertement. Nous n'avons que trop perdu de temps : la vieillesse nous avertit de plier bagage. Quelle envie est-ce qu'on nous en pourra porter? Nous avons passé notre vie parmi la tempête; finissons-la dans le port. Ce n'est pas que je vous conseille do chercher de la réputation par cette retraite; il ne la faut ni montrer ni cacher. Quelque jugement que je fasse du forcénenient des hommes, je ne veux pas que vous alliez vous mettre au fond d'une caverne pour vous y ensevelir en un oubli perpétuel. C'est assez que votre repos paroisse, il n'est pas besoin qu'il
334 LES ÉPiTRES DE SÉ^ÈQUE.
soit éminent*. Ceux qui ne sont point venus au monde sont libres de n'y venir point, et demeurer cachés en l'obscurité; mais à vous, le temps n'est plus de le faire. Votre bel esprit, qui vous a mis si avant au jour, la gentillesse de vos écrits, et la connoissance que les grands ont de votre mérite, vous en empêcheront. Vous avez tant de réputation, que quand vous vous iriez cacher au bout du monde, et que vous ne sortiriez jamais d'une chambre, ce que vous avez déjà fait vous produiroit. Il n'est point de ténèbres pour vous : fuyez où vous voudrez, vous y porterez toujours les rayons de cette lumière qui vous a fait éclairer par le passé. Personne ne se peut offenser que vous vous mettiez en repos, c'est chose que vous pouvez faire sans regret ni morsure d'âme quelconque; car que nous laissez-vous que vous vous aperceviez d'avoir laissé si vous ne voulez? Vos clients? ce n'est pas vous qu'ils demandent, mais quelque chose de vous. Vos amis? autrefois on recherchoil de l'amitié, à cette heure on ne se soucie que du profit. Les vieillards que vous aurez quittés referont leurs testaments ; le donneur de bonjour ira chercher une autre porte. Il est malaisé qu'une chose vaille beaucoup et ne coûte guère. Regardez ce que vous aimez mieux perdre, ou vous, ou quelque chose du vôtre. Plut à Dieu que la fortune vous eût laissé vivre en la condition qu'elle vous avoit fait naître, et que le bon vent ne vous eût point emporté si loin de terre ! Vous étiez bien, sans cette félicité précipitée, qui vous a fait avoir des gouvernements et des commissions , et prétendre aux charges de qui celles-ci ne sont que les degrés pour y monter. D'un état vous passerez à l'autre, et de cet autre, à un autre; mais enfin que sera-ce? Quand faites- vous compte de vous
I. Id âge ut ot'iiun iiium non cmineat, sed appaicat, dit le latin.
reposer? quand vous aurez ce que vous desirez? Ce ne sera jamais. La suite de nos cupidités est comme celle des causes, de qui les Stoïques tiennent que les destins sont enfilés. La fin de l'une est la naissance de Tautre : vous vous êtes laissé choir en une vie où la misère et la servitude n'ont point de bornes. Tirez-vous le col hors du joug : vous aurez meilleur marché de l'avoir coupé une fois, que pressé perpétuellement. Si vous revenez à la vie privée, vous y trouverez bien les choses plus petites, mais elles ne laisseront pas de vous rassasier. A cette heure votre estomac est un abîme, rien que vous y jetiez ne le contente. Or lequel est-ce que vous aimez mieux, d'être pauvre et soûl, ou riche et affamé? Les grands ne sont jamais sans convoitise , et sont encore exposés à la convoitise d'auti'ui. Si vous n'êtes content, vous ne pouvez contenter personne. Mais comme sortirai-je? Faites comme vous voudrez ".f mais de quelle façon que ce soit, il faut sortir. Souvenez-vous combien l'avance vous a fait courre de fortunes, et combien de travaux l'ambition vous a fait trouver agréables. Il faut oser aussi quelque chose pour votre repos, ou vous résoudre de vieillir en cette inquiétude de commissions ou de charges publiques, parmi le tumulte, et toujours dans quelques nouveaux flots, d'où, quelque modeste et paisible que vous soyez, vous n'aurez moyen de vous garantir. Qu'importe que vous veuillez vous reposer ? Votre fortune ne le veut pas : que sera-ce si vous la laissez monter plus haut? L'accroissement du bien, ne sera-ce pas un accroissement d'appréhension? Je vous veux ici réciter une chose que Mécénas a dite en son Prométhée (la torture lui fit à la lin découvrir la vérité) : « La seule hauleuiétonne les choses élevées. » Il a voulu dire que le coupeau *