Soldait Çsolcùat), avait coutume de
ÉPiTRE XVIII. 329
comme de coutume, ou si pour ne sembler pas avoir des mœurs particulières, nous mettrions robe bas, et ferions la débauche comme les autres; car à cette heure pour passer le temps et faire fête, nous changeons d'habits; ce qu'autrefois on ne faisoit que lorsqu'il y avoit quelque mauvaise nouvelle, ou que les choses sembloienl se préparer à quelque remuement. Si je sais quelque chose de votre humeur, votre opinion seroit de prendre une voie d'entre les extrémités, et faire un peu plus de chère que d'ordinaire, mais aussi n'aller pas jusques où va le peuple, si peut-être vous n'étiez d'avis que c'est alors qu'il se faut tenir la bride plus haute, afin de faire montre de la tempérance, en un temps où l'on ne voit que des exemples d'insolence et dissolution de tous côtés. Il n'y a point de preuve qui fasse mieux connoître que l'esprit est ferme, que quand il n'y a rien assez attrayant pour le convier au désordre, ni rien d'assez fort pour l'y traîner. Ce seroit bien, à n'en mentir point, un trait plus courageux de demeurer sec et sobre, au milieu d'un peuple qui ne fait qu'ivrogner, et rendre sa gorge emmi les rues; mais il y a bien plus de discrétion à se tirer hors de la multitude, sans montrer qu'on soit irrégulier, et faire ce que font les autres, pourvu qu'on le fasse d'autre façon qu'ils ne le font : il n'est pas impossible de passer son temps, sans se déborder.
IL Au demeurant, j'ai tant d'envie de reconnoître comme vous avez l'âme en bonne assiette, que suivant les règles des grands personnages, je suis d'avis que vous fassiez un essai d'être mal nourri et mal vêtu quelques jours , afin de pouvoir dire : « Est-ce ceci de quoi on m'avoit fait si grand'peur? » Il faut en la sécurité se préparer aux étonncments, et au milieu des caresses de la fortune, se résoudre à ses outrages. Les soldats en pleine paix marchent en bataille, travaillent aux tranchées, et
33o LES ÉPÎTRES DE SÉNÈQUE.
se lassent à des labeurs superflus, pour se fortifier aux nécessaires. Voulez-vous n'avoir point de peur en l'exécution de quelque chose? assurez-vous devant que d'y aller. Cette considération a fait que beaucoup de gens ont voulu donner quelques jours de chaque mois à vivre comme les pauvres, et se sont approchés le plus qu'ils ont pu de l'indigence, afin que jamais ils ne craignissent ce que si souvent ils avoient essayé. Ne pensez pas que je vous appelle simplement à quelque retranchement de votre ordinaire, ou à manger sous quelque cabane, ou à faire quelqu'une de ces austérités fantastiques où par caprice les grands vont chercher de l'appétit, quand l'assiduité des délices leur en a fait perdre le goût. Que votre lit soit une paillasse, votre habit une haire, et votre viande* du pain bis ; faites cette vie-là durant trois ou quatre jours, et quelquefois davantage, afin que cène soit pas un jeu, mais une épreuve à bon escient, et croyez qu'alors vous aurez l'esprit bien content, quand vous verrez que pour deux liards vous aurez mangé tout votre aise", et connoîtrez que pour être soûl, vous n'avez que faire d'être en la bonne grâce de la fortune, puisqu'en dépit d'elle il faut qu'elle vous fournisse ce qui vous fait besoin. Quoi que vous fassiez pourtant, ne vous imaginez point d'avoir fait quelque grande prouesse. Vous n'avez rien fait qu'une infinité d'esclaves et de pauvres ne fassent. Toute la gloire qui vous en est due, c'est que vous le faites volontairement. La continuation ne vous en fâchera non plus que l'essai ; exerçons-nous à la quintaine ^, et de peur que la fortune ne nous surprenne, faisons de bonne heure connoissance avec la pauvreté. Quand nous aurons su