I. Créditeur, créancier
mêmes qui viendront au monde, après que nous en serons hors ; mais de prescrire le temps, ou la façon de procéder en quelque chose, c'est un avis qui ne se peut donner de loin. Il en faut délibérer avec les yeux; l'occasion nous échappe d'un moment à l'autre. Ce n'est rien que d'être présent pour la voir, qui n'est vigilant pour l'employer : et pour ce épiez-la bien. Si vous la voyez, ne faillez pas de la prendre ; et quoi qui en arrive, ne demeuiez plus comme vous êtes. Vous vivez d'une façon que vous seriez plus heureux de ne vivre point. Toutefois je ne suis pas d'avis que ce changement se fasse avec violence. Rompez ce que vous avez mêlé plutôt que de ne vous dégager point; mais devant que de le rompre, faites ce que vous pourrez pour le débrouiller. Il n'y a si poltron qui n'aime mieux tomber une fois, que d'être en branle toute sa vie. Cependant pensez que vous êtes loin de terre , et ne vous engagez point plus avant en la mer. Soit que vous-même vous soyez mis dans la barque, soit que comme vous le voulez faire croire, vous y ayez été porté fortuitement, si vous passez outre, vous n'avez point d'excuse : on verra bien que vous y êtes non par fortune, mais par élection. Ce sont contes que ce qu'on dit ordinairement : « Je n'ai su m'en garantir, je n'en voulois rien faire, mais c'a été force. » On ne force jamais personne de courre après la félicité; c'est quelque chose de ne la rejeter point, et demeurer ferme quand la fortune vient, sans aller au-devant pour la faire marcher plus vitement. Je veux, si vous le trouvez bon, qu'avec moi vous ayez encore en votre conseil des gens plus sages que je ne suis, et de qui je prends ordinairement l'avis quand j'ai quelque chose à délibérer. Il y a dans Ej^icure une lettre qu'il écrit à Idoménéus, qui se rapporte fort à ce propos. Il le prie qu'il se hâte, et qu'il se dépêche le plus qu'il pourra, devant qu'il survienne quelque empêchement qui lui ôte la liberté de s'en aller.
Toutefois il ajoute incontinent après, qu'il ne doit rien tenter que bien à propos; mais que quand T heure sera venue, il se jette par la fenêtre plutôt que de demeurer ; qu'au reste celui qui pense à la fuite ne doit jamais s'endormir; et que pourvu qu'on ne pré\ienne ni perde le temps, il n'y a rien si difficile qui ne puisse avoir une bonne fin. Peut-être vous voulez savoir ce qu'en tiennent les Stoïques. Il ne faut pas qu'on vous fasse accroire que ce soient gens qui se précipitent au péril sans jugement; ils sont plus considérés que résolus *. \ous attendez possible qu'ils vous disent que c'est une honte de laisser tomber sa charge; que depuis qu'on a pris une profession, il faut lutter contre ce qu'elle a de malaisé, et que la marque d'une âme magnanime et valeureuse est de se roidir contre les difficultés. Ils vous tiendront ce langage, quand il y aura quelque fruit en la persévérance, et qu'il ne sera question de chose qu'on ne puisse ni faire ni souffrir avec honneur; autrement un homme de bien ne voudra pas s'attacher après quelque chose de sordide, ni d'une occupation en faire naître une autre, pour avoir toujours quelque sujet de se tourmenter. S'il se trouve une fois embarqué dans les affaires du monde, il n'en voudra pas toujours souffrir les marées, comme vous pensez qu'il fera ; mais ayant reconnu combien les choses qui lui donnent de la peine sont peu durables, incertaines et douteuses , il se retirera tout bellement , et sans tourner le dos reculera jusques à ce qu'il soit hors de péril.
II. Le moven d'échapper aux occupations c'est d'en mépriser les récompenses : il n'y a que cela qui nous arrête et nous retienne. Quoi donc, que deviendront tant de belles espérances? M'en irai-je sur le point de faire la