I . II y a dans le latin : Cauliores quam fortiores
récolte ?N'aurai-je plus personne qui vienne après moi, personne qui corne après mon carrosse % ni qui se promène en ma basse-cour^? Ce sont vanités que les hommes ne peuvent laisser qu à regret; ils détestent bien les arbres, mais ils prennent plaisir d'en cueillir le fruit, ils se plaignent de l'ambition comme d'une maîtresse ; c'est-àdire, si vous examinez le fond de leur affection, ils ne lui veulent pas de mal, mais ils sont en dispute avec elle. Sondez cette sorte de gens, qui font mine d'avoir à contre-cœur les choses qu'ils ont recherchées, et pensent de fuir ce qu'ils pensent leur être nécessaire : vous trouverez qu'ils savourent comme sucre ce qu'ils rejettent comme absinthe; on ne les tient point, ils s'arrêtent volontairement. Il n'est point tant d'esclaves, comme il en est qui prennent plaisir de l'être. Mais vous avez envie de vous dégager de la servitude : la liberté vous plaît à bon escient ; tout ce que vous demandez, c'est de le pouvoir faire si à propos, que jamais plus vous n'ayez sujet de vous soucier de rien. Vous ne trouverez point de Stoïque qui ne soit en cela de votre opinion. Il n'y a ni Zenon, ni Chrysippus qui vous conseillent chose qui n'ait quelque mesure, qui ne soit raisonnable et que vous ne puissiez faire avec honneur. Mais si vous voulez attendre que vous ayez donné ordre à ce que vous porterez quand et vous, et aux provisions qu'il vous faudra pour votre retraite, ce ne sera jamais fait. Quand un vaisseau se brise, ceux qui se jettent à la nage ne se chargent point de leurs bardes. Ne vous souciez que de gagner le port d'une meilleure vie. Les Dieux vous assisteront , mais non pas comme ils assistent ceux à qui d'un bon visage ils donnent des maux déguisés d'une apparence magnifique, se garantissant de cette
I. Dans l'édition de i645 : « Personne qui courre après mon carrosse. » Le latin porte incomitata lectica. 3. Voyez plus haut, p. aSfi, note 2.
excuse, que si ce qu'ils baillent est dommageable, ils n ont pu refuser ce qu'on leui' a demandé.
III. Je m'en allois cacheter ma lettre ; mais il me la faut rouvrir, afin que vous ne la receviez point qu'avec le présent accoutumé. Tout à cette heure il me vient de souvenir d'une parole d'Epicure, aussi véritable que bien dite; je fouille toujours dans les coffres d'autrui : « Nous nous en allons tous de ce monde, comme si nous venions d'y arriver. » Prenez qui vous voudrez, jeune, vieil, ou de moyen âge ; vous n'en trouverez pas un qui n'ignore la vie et qui n'appréhende la mort. Nous nous remettons tous au lendemain ; et de là vient que nous n'avons jamais rien de prêt. Ce que je trouve de meilleur en cette sentence, c'est qu'elle reproche l'enfance aux vieillards. « Gomme nous sommes entrés au monde, nous en sortons. "Cela n'est pas vrai; nous naissons meilleurs que nous ne mourons. La faute en est à nous : il ne s'en faut point prendre à nature; elle a plutôt sujet de se plaindre de nous, et nous dire : « D'où vient ceci ? quand je vous mis au monde, vous n'aviez point de cupidités, point de frayeurs, de superstition, de perfidie, et de toutes ces autres pestes que vous avez à cette heure ? Que n'en sortez vous tels que vous y êtes venus ? » Nous serions vraiment sages, si nous pouvions mourir avec aussi peu de peur comme nous sommes nés. Mais comme le péril approche, nous ne savons plus où nous en sommes : nous avons l'âme et le visage en désordre, et versons des larmes, que nous savons bien qui ne nous serviiont de rien. Quelle vilenie est-ce que d'être en alarme sur le point de sortir hors de tout péril? L'occasion de ce trouble est, que nous n'avons du tout rien de ce que nous voudrions l)ien avoir. Quand nous sommes près de mourir, il ne nous est rien demeuré de ce que nous avons vécu. Nous avons laissé tout écouler : nous ne nous soucions point d'une bonne
35o LES ÉPÎTRES DE SÉNÈQUE.
vie, mais d'une longue. Et cependant le bien vivre est si facile que tout le monde le peut faire, et le vivre longuement si difficile qu'il n'y a pas un qui puisse ajouter une heure seulement à son dernier jour.
Argument. — I. La vraie joie consiste en la bonne conscience, au mépris des vanités, des choses casuelles, et en un règlement de vie uniforme. — ■ IL Celui vit honteusement, qui commence tous les jours à vi^Te.
I. Vous attendez que je vous mande comme l'hiver nous a traités doucement, comme il n'a été ni si long ni si rigoureux que de coutume, comme le printemps est fâcheux, comme il est froid extraordinairement, et toutes ces niaiseries de gens qui ne cherchent qu'à remplir le papier. Pour moi je ne vous veux rien écrire de quoi nous ne puissions recevoir quelque profit. Que sera-ce donc, sinon de vous exhorter à prendre garde que vous ayez l'âme bien faite? Demandez-vous qui en est le fondement? de ne se réjouir point des vanités. Ai-je dit que c'en est le fondement ? c'en est le faîte. Quand un homme en est venu là, qu'il sait de quoi se réjouir, et que pour être heureux il ne se remet à la discrétion d'autre que de soi-même , il ne sauroit monter plus haut. Quiconque se laisse chatouiller à quelque espérance, quelque apparente et facile qu'elle soit, et quelque bon succès que ce qu'il se propose ait accoutumé d'avoir , il est impossible que jamais il ait ni l'âme nette, ni le courage bien assuré. Faites, Lucilius, que votre première leçon soit d'apprendre à vous réjouir.
ÉPÎTRE XXIII. 35r
Vous me direz que vous ôtant les choses fortuites, et les espérances qui sont les plus chères délices de l'esprit de rhomnie, je ne vous en laisse pas beaucoup de sujet. C'est tout au contraire : je ne veux pas que jamais vous soyez sans contentement. Tout ce que je demande, c'est qu'il naisse en votre maison : il y naîtra, pourvu qu'il soit en vous-même. Les autres joies relâchent bien le front, mais elles ne remplissent pas l'estomac; ce ne sont que fumées. Il ne suffit pas de rire pour être joyeux , il faut que l'âme soit gaie, en bonne assiette, et si relevée que toutes choses demeurent au-dessous d'elle. Croyez-moi, c'est une chose sévère qu'une joie véritable. Avez-vous opinion qu'on puisse sans se rider, et comme parlent ces affétés, eu faisant les doux yeux, mépriser la mort, ouvrir la maison à la pauvreté, résister à ses affections, et se disposer à la patience d'une douleur? Il n'y a point de doute que le contentement de ces méditations ne soit grand, mais il n'a pas le goût bien délicat. C'est celui que je veux que vous recherchiez. Ne vous souciez que d'en rencontrer la source, vous n'en trouverez jamais le bout. Les métaux de peu d'importance sont ordinairement si près du gazon, qu'on les découvre en deux coups de bêche. Ceux qui sont de prix se cachent au fond de la terre; mais aussi tant plus qu'on y fouille, tant plus on y trouve de quoi fouiller. Tout ce que le vulgaire estime, n'est que piperie : s'il a quelque plaisir, il ne fait que s'épandre en la superficie et ne pénètre point à l'intérieur. Il ne peut y avoir de fondement en une joie qui vient de dehors. Celle de qui je parle, et où je lâche de vous conduire, est essentielle, et n'a pas tant d'apparence que de vérité. Voulez-vous être heureux, Lucilius? il n'v a qu'un chemin qui vous y mène : marchez sur toutes ces vanités que vous voyez luire, et ne désirez point une chose que vous ne pourrez avoir.
352 LES ÉPiTRES DE SETsEQUE.
si vous ne la mendiez. Tournez- vous toujours du côté du vrai bien, et vous réjouissez à vos dépens. — Comment à mes dépens? — De vous, et de ce qui est meilleur en vous. Quant au corps , encore qu'il soit l'organe de la plupart de nos opérations, traitez-le comme nécessaire ; mais n'en faites point de cas. Les voluptés qu'il donne sont vaines, et ne durent point : elles sont aussitôt haïes comme passées ; et bien souvent se changent en leur contraire, si on ne les prend avec beaucoup de discrétion. Ce que je vous dis est véritable. Elles sont en un précipice, et qui n'y garde mesure, il en sort ordinairement de la douleur. Or il n'est rien si malaisé que de garder mesure en ce qui est à notre goût. D'un bien véritable prenez-en tout à votre aise. \ous êtes assuré que la quantité ne vous en peut faire mal. Vous me demanderez que c'est que ce bien véritable , et d'où il peut venir. Je le vous dirai : de la bonne conscience, des intentions vertueuses , des actions droites , du mépris des choses casuelles, et d'un règlement de vie uniforme, qui ne s'égare jamais de son chemin; car comme seroit-il possible que ceux qui ne font que sauter d'un dessein à l'autre, ou qui même n'y sautent pas, mais se laissent aller au gré de la fortune, étant vagues et suspendus, eussent quelque chose de certain et d'arrêté ? Il s'en trouve peu qui gouvernent eux et leurs affaires par conseil. La plupart ne vont pas, mais sont portés, comme ces choses que nous voyons flotter sur une rivière : les unes , parce que l'eau qui les soutient est molle et dormante, descendent tout bellement en bas ; les autres par le fil impétueux sont traînées avec violence. Les unes par un branlement languide* sont je-
I. Languide, languissant, qui se ralentit; cursu languescente , dit le latin.
tées à bord ' , et les autres rapidement emportées jusques en la mer. Il faut donc prendre une résolution de ce que nous avons à faire. Et quand elle est prise, y persévérer. II. Mais il est temps de payer ce que je dois : je m'en vais acquitter cette lettre avec une belle parole de votre Epicure. « C'est chose fâcheuse de commencer tous les jours à vivre, » ou si vous trouvez la conception mieux exprimée de cette façon, « c'est mal vivre que de commencer toujours à vivre. » Demandez-vous pourquoi ? pource que leur vie est toujours imparfaite, et qu'il n'y a point d'apparence qu'un homme qui ne fait que commencer à vivre, se puisse préparer à mourir : il faut faire en sorte que nous ayons toujours assez vécu. Cette méditation n'entre point en l'esprit d'un homme qui pense toujours être au commencement de sa vie. Ne croyez pas que le nombre en soit petit : il n'en est guère d'autres. Si vous vous en étonnez, je vous dirai chose qui vous étonnera bien davantage. 11 en est qui commencent de vivre quand il est temps de cesser; il y en a qui cessent de vivre , et n'avoient pas encore commencé.