‹ Œuvres complètes; (volume 2)Chapitre 191 sur 332 · C'est-à-dire qu'au Palais. Il y a forum dans le latin · texte numérisé non relu

C'est-à-dire qu'au Palais. Il y a forum dans le latin

EPITRE XXVllI. 373

Et cependant qui seroit contraint d'y vivre, on trouveroit moyen d'y avoir du repos.

IL Mais tant que l'élection de ma demeure me sera libre, je m'en tiendrai le plus loin que je pourrai; car comme il n'est point de corps si bien composés qu'une demeure mal aérée n'apporte quelque altération à leur santé, tout de même, quand un esprit vertueux n'a pas encore atteint sa perfection, mais est encore en cliemin d'y arriver, il est des choses qu'il fait beaucoup pour lui de n'approcher point. Je ne suis pas de l'opinion de ceux qui à corps perdu se jettent au milieu des ondes, et nourris volontairement dans le tumulte ne sont pas bien aises, s'ils ne sont toujours aheurtés contre quelque difficulté. Je ne dis pas que si les occasions s en présentent, un homme sage ne les reçoive avec patience; mais il ne prendra pas plaisir à les chercher : il aimera mieux la paix que la guerre. Et de fait, qu'auroit-il gagné de s'être démêlé de ses vices, s'il lui falloit toute sa vie avoir le balai en main pour nettoyer les ordures de son voisin? Vous me direz que Socrate eut trente tyrans en tète, et que jamais ils ne lui purent faire faillir le cœur. Qu'importe le nombre des maîtres? il n'y a qu'une servitude. Quiconque la peut mépriser, quand il y auroit autant de maîtres qu'il y a d'hommes au monde, il est libre.

III. Il est temps de cesser; mais il faut premièrement acquitter la gabelle. « Le commencement de s'aniender, c'est de connoîlre qu'on a failli. » Epicure est auteur de cette sentence, qui est très-belle à mon jugement; car qui ne pense point failhr, ne sauroii vouloir qu'on le reprenne. Il se faut prendre en faute devant que de s'amender. Il en est qui font gloire de leurs vices. Estimez-vous qu'un qui ne pense point êtreniahuU', se mette en penie de chercher le médecin? et pour ce, faites ce c[u il vous

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sera possible pour vous convaincre. Informez contre vous : soyez premièrement votre accusateur, et puis votre juge. A la fin, flemandez grâce, mais ne la vous donnez pas quand vous penserez mériter punition.

Akgumekt. — I. Qu'il ne faut pas cesser de reprendre ceux qui n'aiment point à être repris. — II. Les méchants ne rient pas longtemps. — in. La vertu enseigne le mépris de la mort. — IV. On ne peut plaire au peuple et être homme de bien.

I. Vous me demandez des nouvelles de Marcellinus, et desirez savoir ce qu'il fait : je ne le vois guère. Ce n'est pas que je lui donne sujet de s'éloigner de moi , mais il ne prend pas plaisir d'ouïr la vérité. Toutefois il n'a plus que faire de rien craindre de ce côté-là; car il ne la faut dire qu'à ceux qui prennent plaisir à l'écouter. C'est poui'quoi tout le monde n'approuve pas cette franchise générale de Diogène et des autres Cyniques, qui sans distinction de personnes, faisoient des remontrances aux premiers qu ils rencontroient en leur chemin : car à quel propos vous amuseriez-vous à prêcher un sourd ou un muet? ]\Iais vous direz : « Pourquoi ne ferai-je bon marché des paroles, puisque c'est chose qui ne coiîte rien? Je ne puis pas savoir si je ferai le profit de celui que j'avertirai, mais je sais bien que je n'en puis avertir beaucoup, que je ne fasse le profit de quelqu'un. Il faut ouvrir la main : qui fait beaucoup d'entreprises, c'est force qu il y en ait une qui lui succède. >> Pour moi, Lucilius, je ne suis pas d avis qu'un homme d honneur en use de cette façon. Son autorité perd son lustre par cette communication trop

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universelle; et ceux qui se corrigeroient par ses remontrances, s'il ne les rendoit pas si communes, n'en peuvent faire compte, quand ils voient que sans élection de sujets ni de personnes, il les emploie en toutes occasions indifféremment. Il n'est pas besoin que celui qui tire donne à tous coups dans le blanc : d n'y a point d'art en ce qui se fait par accident. La sagesse est un art : il est raisonnable qu'elle ait un but, qu'elle choisisse ceux qu'elle jugera capables d'instruction, et quitte les autres, non du premier coup toutefois, mais après avoir essayé tout ce qu'elle aura jugé propre pour leur guérison. Je ne tiens pas que Marcellinus soit du tout perdu; toutefois pour le sauver, il ne faut plus guère tarder à lui tendre la main. C'est un bel esprit, mais qui prend déjà le chemin de se gâter. 11 en sera ce qui pourra : j'en courrai la fortune, et lui dirai librement mon avis de ce que je lui verrai faire mal à propos.

II. Je sais bien qu'il se mettra tout aussitôt sur ses bouffonneries, qui feroient rire un mort*, et se moquera de lui-même le premier, et puis de moi. Je n'aurai pas ouvert la bouche, qu'il ne me prévienne, et que le premier il ne me die tout ce que je lui penserai dire. Il recherchera tout ce qui se passe en nos écoles, et me remettra devant les yeux les salaires des philosophes, leurs amies, et leurs bonnes chères. Il m'en montrera l'un au bourdeau, l'autre au cabaret, et l'autre à la cour. Il me inontrcra ce plaisant philosophe Ariston, qui se fait promener en une chaire^, et discourt en cette belle posture; car c'étoit l'heure qu'il prenoit pour travailler. C'est celui de qui Scaurus, uu jour qu'on disputoitde quelle secte il

1. Facettas qux risum evocare liigentibus possttnt, dit Sénèque.

2. C'est-à-cliie une chaire à bras (^sella geslatoria, coiuiiie U'aduil Nlcot), ce qu'on appela j)lu.s tard cliaise <i porteur. Il y a dans le latin : Qui in gestalione disserebal.

^'j() LES ÉPÎTRES DE SÉINÈQUE.

éloit, répondit : « Je sais bien qu'il n'est pas péripatéticien; «et Juliiis Grécinus, grand personnage , interrogé quel jugement il en faisoit : « Je ne puis, dit-il, que vous en dire; car je ne sais ce qu'il fait sur cette selle entre deux limons, » comme si on lui eût parlé d'un cocher. Il me mettra devant le nez tous ces charlatans, qui pour leur honneur eussent mieux fait de ne se mêler point de la philosophie, que d'en trafiquer indignement, comme ds font. Mais tenez-vous préparé à souffrir toutes ces injures. Peut-être qu'il me fera rire, et peut-être aussi que je le ferai pleurer : s'il continue de rire, je serai bien aise, puisqu'il faut qu'il y ait du mal, que pour le moins sa folie soit de belle humeur. Quoi qu'il en soit, la gaieté de telles gens n'est jamais longue : prenez-y garde; vous les verrez tout d'un coup pâmés de rire, et en moins de tourner la main, ils crieront comme enragés. Je suis résolu de l'entreprendre, et de lui montrer que je ne l'estime pas si peu comme font beaucoup d'autres : si je ne déracine du tout ses vices, je les garderai de croître. Sa maladie ne guérira pas, mais elle aura de bons intervalles; et peut-être qu'après les intervalles la parfaite guérison pourra venir. Quand on ne feroit que l'en soulager, à un malade ce n'est pas peu. Une bonne relâche est une espèce de santé.

III. Tandis que je me prépare à son instruction, vous, qui déjà pouvez quelque chose, et qui par la considération du progrès que vous avez fait jusqu'à cette heure, jugez à peu près ce que vous pouvez faire à l'avenir, formez votre vie, relevez votre courage, faites ferme contre tout ce qui est formidable, et ne vous souciez point du nombre de ceux qui vous pensent faire peur. Ne seroit-ce pas une folie bien manifeste de craindre la multitude, en un lieu où il faut venir l'un après l'autre? Plusieurs vous peuvent bien menacer, mais en votre mort il n'y a pas-

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sage que pour un. C'est le règlement qu'a fait nature. Un vous a donné l'âme, un vous l'ôtera.

IV. Si vous aviez quelque discrétion, vous ne me demanderiez plus rien. Mais je ne veux rien avoir du vôtre : je m'en vais vous jeter ce que je vous dois. « Je n'ai jamais eu volonté de plaire au peuple; car ce que je sais, le peuple ne l'approuve pas, et ce que le peuple approuve, je ne le sais pas. » Vous me demandez qui dit cela? Ne savez-vous pas qui est mon chaland? Epicure. Mais il n'y a philosophe, de quelque secte qu'il soit, péripatétique, académique, stoïque ou cynique, qui ne vous en die autant que lui. Il n'est pas bien aisé qu'un homme à qui la vertu plaît, puisse plaire au peuple : on ne peut avoir sa bonne grâce, que par des moyens qui ne valent rien; il faut donner ordre de* lui ressembler. Si vous n'êtes des siens, vous ne sauriez être à son gré. Or, en votre établissement, votre opinion vous importe bien plus que celle des autres. Il faut être infâme pour être aimé de ceux qui le sont. De cjuoi donc servira cette philosophie que vous estimez tant, et que vous tenez préférable à tout ce qu'il y a de choses et de sciences au monde : que vous aimerez mieux vous plaire qu'au peuple; que vous pèserez plutôt les opinions, que vous ne les conterez ; que vous ne craindrez ni les Dieux ni les hommes, et supporterez les adversités avec patience, ou les finirez avec honneur? Au demeurant, si je vois que le peuple vous tienne pour un grand personnage; que quand vous entrerez il fasse des acclamations, et vous applaudisse ; que tout l'équipage des comédiens soit en rumeur à votre venue; que par toute la ville les femmes et les enfants prêchent vos louanges : pourquoi ne me ferez vous pitié, puisque je sais par quelle échelle on monte à cette faveur?

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