I. Bougette, petit sac de cuir qu'on porte en voyage
Argument. — I. Les vieillards sont blâmables qui aiment les plaisirs des jeunes gens, et qui ne font mourir leur vice devant qu'eux. — IL La vertu est le seul bien de l'homme, qui ne s'acquiert pas par procureur, comme beaucoup d'autres sciences.
I. Vous me direz que je vous prêche à présent que je me suis prêché moi-même, et que m' étant mis en bon état, je passe mon temps à reprendre les autres. Je ne suis pas si présomptueux de me sentir malade et faire le médecin ; mais comme gardant le lit, tous deux en même chambre, je devise avec vous de notre maladie, et vous fais part des remèdes que je sais pour la guérir. Quand je parlerai donc à vous, pensez que c'est à moi-même que je parle, et que devant vous en mon cabinet je me demande compte de mes actions. C'est à moi que je crie : Regardez quel âge vous avez, et vous aurez honte d'avoir les mêmes volontés et les mêmes desseins que vous aviez quand vous étiez encore enfant. Devant que de mourir faites pour vous une chose : que les vices meurent premier que vous. Quittez toutes ces voluptés pleines de trouble et de tumulte, qui vous coûteront bien cher un jour. Les passées font de mal autant que les futures. Quelque bon succès qu'aient les crimes, ils ne laissent pas de gêner l'âme après l'exécution. Le trouble qu'ils donnent ne se passe pas avec eux. Il en est de même d'un plaisir que la vertu n'accompagne point. Il a toujours le repentira sa queue, il n'est ni solide ni fidèle; et quand il ne seroit point dommageable, sa fuite nous donne assez de sujet de le fuir.
IL Voyez plutôt de trouver quelque bien qui soit du-
ÉPÎTRE XXVIT. 369
rable ; or il n'y en a point tVautre que celui que de soi Fâme prend elle-même. C'est de la vertu seule que viennent les joies perpétuelles et qui sont hors de toute appréhension. S'il y a de l'obstacle, il passe au-dessous d'elle, comme un nuage cjui ne leur empêche point le jour. Quand sera-ce que nous serons si heureux d'y parvenir ? Certainement nous ne nous arrêtons pas tout court; mais nous nous hâtons bien lentement : il y a encore bien de la besogne. Si vous en voulez voir la fin, il y faut veiller, et travailler vous-même. Ce n'est point chose qui se fasse par procureur. Il y a d'autres sciences où l'on peut prendre de l'aide pour étudier. Il y avoit de mon temps un Calvisius Sabinus fort riche, et qui avoit l'esprit et le revenu d'un affranchi *. C'étoit l'homme que je vis jamais , qui avoit la plus mauvaise grâce à faire le grand. Il avoit si peu de mémoire , que s'il vouloit parler d'Ulysse, d'Achille, ou de Priam, il ne savoit pas trouver leurs noms, quoiqu'il les connût mieux que nous ne connoissons nos maîtres d'école. Jamais vieil nomenclateur, de ceux-ci qui forgent les noms quand ils ne les savent point, n'en donna de si faux à personne, comme ce pauvre honmie en donnoit aux Grecs et aux Troyens. Et cependant il avoit envie d'être tenu pour un savant personnage. Il s'avisa pour avoir plus tôt fait d'avoir des esclaves, et les acheter bien cher, dont l'un sût Homère par cœur, et l'autre Hésiode", les neuf lyriques eurent aussi chacun le sien. Ne vous étonnez pas si je vous dis qu'il les acheta bien cher. Il n'en trouva point, il les fit faire exprès. Quand il eut dressé tout cet équipage, il
I. Les éditions de 1639 et de ifi^o portent : de l'esprit; mais bien que ce sens ait été adopté par quelques commentateurs, la suite le rend impossible, à moins qu'on n'y voie une ironie. Nous avons adopté la leçon qui avoit respril, donnée par l'édition de i64f5- H y a dans le latin : Patrimoninm habebat libertini et ingenium.
Malherbe, ii -i4
commença de rompre la tête à ceux qu'il appeloit à manger avec lui. Ses protecoles' étoient à ses pieds, qui lui fournlssoient des vers à mesure qu'il en demandoit. Mais il n'en pouvoit pas réciter une moitié, que l'autre ne lui échappât. Un Sabellius Quadratus, qui ne faisoit autre métier que de suivre les tables des riches qu'il voyoit n'avoir pas beaucoup d'entendement, et se rire d'eux en mangeant leur bien, lui conseilla d'avoir des valets à lui ramasser les paroles. Gomme Sabinus lui eut dit que ces esclaves lui coùtoient deux mille écus la pièce : « Vous eussiez en, répondit Sabellius, autant d'armoires^ à meilleur marché. » Toutefois il avoit cette bonne opinion de soi, qu'il pensoit être le plus savant homme qui fût en sa maison. Le même lui conseilla de s'exercer à lutter. Sabinus, homme malsain, pâle et exténué, lui ayant répondu là-dessus : « Comme voudriez-vous que je luttasse? tout ce que je puis faire c'est de vivre. — Je vous prie, dit-il, ne dites pas cela, vous avez tant de valets si grands et si forts à votre commandement. » Une bonne âme ne tombe point au commerce; et quand il s'en trouveroit à vendre, je ne pense pas qu'il se trouvât personne qui en voulût acheter. Quant à la mauvaise, on ne trafique d'autre chose. Mais prenez ce que je vous dois et adieu. « C'est richesse qu'une pauvreté qui se range aux lois de nature. » Epicure a toujours ce langage en la bouche, et n'en change que les paroles; mais on ne peut jamais trop dire ce qu'on ne peut jamais assez savoir. Il est des personnes à qui il ne faut que montrer les remèdes, et d'autres à qui il les faut mettre dans la tête à coups de marteau.
I. Piotecoles (ou comme l'écrit le Dictionnaire de Nicot , protltocoUes), moniteurs, monitores.
■X. En latin : scrinia , coffres propres à contenir des livres, des manuscrits.
EPIÏRE XXVIII.
ARGtArENT. — I. Le changement des lieux ne profite point à ceux qui portent leurs vices avec eux. — II. Fuir le bruit du Palais. — III. Connoîtie sa faute, c'est être en voie d'amendement.
I. Vous VOUS étonnez que tant Je voyages que vous avez faits, et tant de lieux où vous avez été, ne vous ont lait passer votre humeur mélancolique; et pensez être seul à qui cela soit arrivé. C'est l'esprit qu'il faut changer, et non pas l'air. Passez tant de mers que vous voudrez*; reculez-vous en des solitudes où jamais homme ne mette le pied : en quelque part que vous alliez, vous aurez toujcjurs vos vices avec vous. Quelqu'un faisant un jour cette même plainte à Socrate, il lui dit : « Pourquoi vous étonnez-vous que vos voyages vous soient inutiles, vu que vous vous portez partout où vous allez? » La cause qui vous fait partir s'en va quand et vous. Quel grand profit vous peut faire de voir et connoître des pays et des villes, que jamais vous n'avez connus ni vus? Tout cela n'est que vous tourmenter en vain. Voidez-vous savoir d'où vient que vous ne gagnez rien de fuir? Vous vous enfuyez avec \ous. Il faut mettie bas ce qui vous charge l'esprit; autrement, soyez où vous voudrez, vous ne serez jamais bien. Faites compte que vous êtes aujourd'hui comme est cette sdjylle en Virgile, quand l'enthousiasme
I. Sénèque cite ici un demi-vers de Virgile [É/icii/f, liv. III, v. 71), que Malherbe n'a pas traduit :
.... Terraeque urhesque recédant.
la prend, et qu'elle a dans le corps un esprit autre que le sien :
La prêtresse tempête, et voudroit bien pouvoir
Mettre le Dieu dehors'.
Vous courez de tous côtés, pensant vous décharger de ce qui vous presse, et tant plus vous vous remuez, tant plus vous eu recevez d'incommodité : comme vous voyez dans un vaisseau que ces paquets qui ne bougent d'une place ne l'ébranlent point, et que quand ils sont jetés inégalement d'un lieu à l'autre, ils le font perdre^ et presque renverser de leur côté. Tout ce que vous faites, vous le faites contre vous. Vous vous gâtez de vous remuer, vous donnez des heurts à un malade. Quand vous serez guéri, vous n'irez en lieu qui ne vous donne du plaisir. Quand on vous relegueroit au bout du monde, et qu'on vous confineroit en la région la plus sauvage qui soit sur la terre, quelque barbare qu'y soit le peuple, vous y trouverez de l'hospitalité. L'importance de votre repos est en vous , et non pas au lieu où vous allez. Il ne peut chaloir où nous soyons. C'est folie de s'en soucier : il faut faire compte que nous ne sommes point nés pour un petit coin de terre, mais que le monde entier est notre patrie. Si vous aviez cette impression, vous ne vous étonneriez pas que la diversité de tant de lieux, où le dégoût vous a chassé de l'un à l'autre, ne vous auroit de rien servi. Ce n'est pas vovager ce que vous faites : c'est rôder et tournoyer. Vous êtes aujourd'hui en un lieu , demain en l'autre, comme si la félicité que vous cherchez ne se pouvoit pas trouver partout. En quelle part du monde sauroit-on ouïr plus de tempête qu'en un Palais '?