I. Dans les jeux du cirque. — a. Distraction, séparation
vu personne qui se soit lue soi-même? Si ai; j'en ai vu, et ne me suis pas contenté de les voir, je les ai regardés; mais j'estime bien plus ceux qui sans être fâchés de la vie, ouvrent la porte à la mort et la reçoivent de bonne grâce, sans que toutefois ils la prennent au collet pour la faire entrer. Il disoit que si la mort nous donnoit de la peine, la faute en vient de nous-mêmes, qui prenons l'alarme aussitôt que nous pensons qu'elle est près de nous; car de qui peut-elle être éloignée, puisqu'en tous lieux et à toutes heures elle est sur le point de nous assaillir? Quand nous craignons quelque sujet de mort qui semble venir à nous, considérons combien il y en a d'autres bien plus proches, de qui nous n'avons point de peur. Un ennemi vous menace de vous tuer : une indigestion préviendi^a son épée. Considérons les causes de notre appréhension : nous trouverons qu'elles semblent une chose, et en sont une autre. Ce n'est pas la mort que nous craignons , mais l'imagination de la mort. Nous en sommes toujours aussi près une fois que l'autre, tellement que s'il la falloit craindre, il se faudroit résoudre de n'être jamais qu'en alarme ; car en quelle saison en sommes-nous exempts ? Mais je dois appréhender que mes lettres ne vous semblent si longues, que vous les haïssiez pis que la mort. Je m'en vais donc les finir, après vous avoir dit encore une parole : « Voulez- vous ne craindre jamais la mort? méditez-la perpétuellement. »
ARGusrENT. — I. Fuir la volupté; la félicité de l'homme gît au repos de l'àme. — II. Il n'est point de bien sans vertu, ni de mal sans vice. — III. Définition du bien et du mal : quelle est la règle du sage? — IV. L'homme sage est seul heureux.
I. Vous êtes à moi, je le vois bien. Vos promesses commencent déjà d'avoir quelque effet. Je vous ai vu fouler aux pieds toutes ces vanités que le vulgaire appelle biens, ne vous proposer que la vertu : continuez en cette belle résolution. Je ne vous demande pas que vous fassiez plus que ce que vous avez entrepris. Vos fondements tiennent beaucoup de place: faites le bâtiment suivant le dessin. Faites la besogne que vous avez en la main, et pour bien faire, bouchez-vous les oreilles, non avec de la cire, selon qu'Ulysse fit de ses compagnons, mais avec quelque chose de plus ferme. Les voix qu'il appréhendoit étoient bien attrayantes, mais non pas générales : celle que vous avez à craindre n'est point au pied d'un rocher, vous l'orrez en quelque part du monde que vous alliez. La volupté n'a point ses embûches en un lieu seul : il n'y a ville qui ne vous doive être suspecte. Passez outre, et soyez sourd aux meilleurs amis que vous ayez. Leur intention est bonne , mais leurs vœux ne valent rien. Si vous voulez être heureux, priez Dieu que rien de ce qu'ils vous souhaitent ne vous arrive. Ce qu'ils voudroient vous voir posséder, n'est pas bien : tout le bien que peut avoir un homme, c'est de s'assurer de soi-même; et en cela seul est la cause et l'établissement de sa félicité. Le moyen d'y parvenir, c'est de ne se soucier point du travail, et de le tenir pour indifférent ; car qu'une même chose soit tantôt bonne et
tantôt mauvaise, tantôt facile à supporter et tantôt difficile, cela ne se peut faire. Ce n'est pas bien que le travail. Qu'est-ce donc qui est bien? Le mépris du travail. Je ne saurois approuver qu'on prenne beaucoup de peine en des choses de peu de fruit; mais quand je verrai quelqu'un s'acheminer à quelque entreprise louable, tant plus il se bandera, sans vouloir faire de reposées, tant plus je me ravirai de le regarder, et lui crierai: «Courage, efforcez-vous : faites, si vous pouvez, cette montée tout d'une haleine. » Les belles âmes se nourrissent au labeur. Ne prenons point garde aux souhaits accoutumés de nos pères et de nos mères, pour y conformer les nôtres : nous ferions mieux de n'en faire du tout point.
IL Un homme de mérite se fait tort d'importuner les Dieux; quel besoin est-il de vœux? Faites votre bonne fortune vous-mêmes : vous la ferez si vous prenez cette impression, que, où il y a de la vertu, il y a du bien, et qu'où il y a du vice, il n'y peut avoir que de linfamie et du déshonneur. Comme il n'est point de splendeur sans lumière, d'obscurité sans ténèbres, de chaud sans feu, ni de froid sans air, ainsi les choses ne sont honnêtes ou déshonnêtes, qu'en tant (|ue h; vice ou la vertu les accompagne.
111. Qu'est-ce qui est donc bien? Gonnoître les choses. Qu'est-ce qui est mal? Ne les connoîlre point. En l'élection des choses, la considération du temps sera la règle d'un habile homme. Mais quoi qu'il rejette ou qu'il choisisse, s d a 1 âme grande et au-dessus de toutes choses, il ne rejettera rien par crainte, et aussi ne choisira rien par admiration. Surtout qu'il se garde de se ra\aler. Ce n'est rien que de ne refuser point le travail, d le fau! chercher. Me demandez-vous ce que j'appelle travail inutile et superflu? Celui de qui le sujet n'est point relevé : non toutefois qu il soit non plus mauvais que celui qu'on
MALHERltR. Il -l'i
emploie aux choses louables ^ , pource que c'est de rame que vient la résolution, qui nous sollicite aux entreprises laborieuses, et nous dit : A quoi est bon ce repos? un homme de bien ne craint point la sueur,
IV. Au demeurant, souveuez-vous d'être toujours conforme à vous-même, et ne vous démentir en aucune de vos actions. En l'égalité de la vie consiste la perfection de la vertu, qui ne peut être sans la connoissance des choses divines et humaines ; et de là vient la félicité souveraine, par laquelle nous sonames faits compagnons des Dieux, et n'avons plus la peine de les prier. Voulez- vous savoir le moyen d'y parvenir? Il ne vous faut aller m par l'Apennin, ni par le mont Cenis, ni par les déserts de Candavie, ni courre la fortune des Svrtes, ou de Scylle et de Charybde : combien toutefois qu'une chétive petite commission^ les vous a tous fait passer. Le chemin y est sûr et plaisant : et pour le faire, il ne vous faut ni provision ni équipage que la nature ne vous ait donné. Ne quittez point ce que vous avez d'elle, vous irez du pair avec Dieu. Vous n'irez point du pair avec Dieu pour être riche : Dieu n'a rien. Vous n'irez point pour des habits magnifiques ; Dieu n'en a point; non pour avoir une réputation qui vous fasse connoître à tous les peuples de la terre : Dieu n'est connu de personne, et plusieurs même ont mauvaise opinion de lui, qu'il ne punit pas; non pour une presse de valets, qui vous portent en litière aux champs et à la ville : ce Dieu, tout grand et tout puissant, porte tout. Aussi ne sera-ce ni la beauté ni la force : le temps les consume. Il faut donc trouver quelque chose qui soit incorruptible, sans embarras, et si bonne qu'on ne puisse rien désirer de meil-
1. En latin : Non est malus; non magis quam ille [labor) (jui pulcliris rchiis impenditur.
a. Commission, emploi.
leur. Que peut-ce être? l'esprit. Mais un esprit si droit, si bon et si grand, qu'on puisse dire que c'est un Dieu logé dans un corps humain. Cet esprit ne se trouvera point plutôt en un prince qu'en un gentilhomme, en un gentilhomme qu'en un valet. L'ambition et l'injure ont fait cette distinction de qualités. Il n'y a si petit recoin en la terre, d'où il n'y ait moyen de monter au ciel. Aidezvous seulement, et prenez une forme digne de Dieu. Ce ne sera ni avec or, ni avec argent : ce ne sont point matières qui le puissent représenter. Souvenez-vous que les Dieux ne furent jamais si propices qu'au temps qu'ils étoient de terre.
ARGuniENT. — I. Le sage ne fréquente que ses semblables. — H. Il achève de vivre devant que de mourir. — III. Pourquoi nous desirons de vivre longtemps.
I. Je demande de vos nouvelles à tous ceux qui viennent de vos quartiers, et m'informe que vous faites, où vous êtes, et en quelle compagnie vous demeurez. Il vous est impossible de me tromper. Je suis avec vous. Ne vous figurez pas seulement qu'on me rapporte vos actions : imaginez-vous que je les vois. Voulez-vous savoir de tout ce qu'on me dit de vous ce qui me réjouit le plus? C'est qu'on ne m'en dit rien, et que la plupart de ceux à qui je m'adresse n'en ont point ouï parler. Le meilleur moyen que vous ayez de vous garantir, c'est de ne fréquenter point gens d'autre humeur que la vôtre, et qui désirent ce que vous méprisez. J'ai cette bonne opinion de vous, que vous n'êtes plus capable de change, et que
i88 LES ÉPÎTRES DE SÉNÈQUE.
quelques sollicitations qu'on vous sache faire, vous demeurerez ferme en voire résolution.
II. Qu'est-ce donc qu'il y a? je ne crains point le change, je crains le divertissement ' : notre vie est si courte, qu'on ne sauroit si peu nous arrêter, qu'on ne nous fasse beaucoup de tort. Et puis nous raccourcissons encore par notre inconstance, n'ayant pas sitôt entrepris une besogne, que nous la quittons pour en commencer une autre : nous déchirons notre vie, et la mettons paimorceaux. Avancez-vous donc, Lucilius, et pensez quelle diligence vous feriez, si vous aviez un ennemi à dos, qui vous suivît l'épée en la main. Vous en êtes là : vous êtes couru ^, piquez et vous sauvez. Mettez-vous hors de péril, et vous représentez à toute heure combien c'est belle chose d'accomplir sa vie avant que de mourir, et pouvoir avec une âme non brouillée d'appréhension ni de sollicitude quelconque, achever en repos le reste de ses jours. La vie n'est point plus heureuse, pour être plus longue. O quand verrez- vous le temps que vous mépriserez le temps ! que vous serez tranquille et paisible et sans vous soucier d'ajouter un jour à l'autre, vous ferez compte que vous aurez assez vécu.
III. Voulez-vous savoir d'où vient que nous sommes si désireux de l'avenir? Il n'est point d'homme qui soit à soi : de tout ce dont vos parents vous désirent l'abondance, je vous en désire le mépris. Ils appauvrissent un monde de personnes, pour vous enrichir : ils ne peuvent rien porter chez vous, qu'ils ne prennent chez un autre. Vous ne pouvez croître, que quelqu'un ne diminue. Quant à moi, tout ce que je vous désire, c'est que vous soyez Nôtre, et que délivj-é de toutes les cogitations' vagues et