‹ Œuvres complètes; (volume 2)Chapitre 199 sur 332 · Lui, à votre ami · texte numérisé non relu

Lui, à votre ami

chose qui le rende impénétrable à toutes flèches, et inexpugnable à tous ennemis : c'est le mépris de la mort.

V. J'avoue bien qu'en cette imagination il y a quelque chose d'épouvantable, qui ne se peut représenter sans quelque trouble, parce que ce nous est chose naturelle de nous aimer. Mais aussi quel besoin auroit-il de persuasion ni d'accoutumance en une chose où l'inclination volontaire le porteroit? On n'apprend point à pouvoir en une nécessité coucher sur des roses : c'est pour la souffrance des choses dures qu'un homme se prépare, afin que parmi les tourments sa foi ne fléchisse point, et que s'il en est besoin, debout et blessé même, il passe la nuit en garde dans une tranchée, et ne s'ose pas seulement appuyer de ses armes, de peur que le repos ne lui donnât occasion de s'endormir. Si la mort étoit incommode, il faudroit qu'il y eût quelque chose qui en reçût l'incommodité.

VI. Si vous avez si grande envie de vivre, souvenezvous que rien de ce que vous voyez partir de devant vos veux ne se consume. Tout retourne en ce même sein de la nature, pour en sortir la seconde fois comme il en est sorti la première : les choses cessent, elles ne périssent point. La mort même, qui nous est si formidable et que nousfuvons avec tant de soin, ne nous ôte point la vie, mais seulement lui donne quelque intermission. Un jour viendra que nous serons remis au monde : ce qu'assez de personnes refuseroient, si ce n'est qu'ils ne se souviendroient pas d'y avoir été. Mais je réserverai cette matière pour une autre fois : qui doit revenir, doit partir sans regret. Considérez le tournoiement de toutes choses en ce monde conmie en un cercle ; il n'y en a point qui s'anéantissent. Elles ne sont faites que pour monter et descendre alternativement. L'été qui s'en va, reviendra en l'année qui vient. L'hiver est passé, décembre le ramènera. La nuit a fait perdre la présence du soleil : le jour lui fera

4oo LF.S EPÎTRES DE SÉNfcQUE.

bientôt quitter la place. Quelque chose qui passe, cette révolution perpétuelle cVétoiles nous Tétablit : une moitié du ciel hausse, l'autre baisse. Je finirai ma lettre, quand j'aurai dit encore un mot : c'est que les fols ni les enfants ne craignent point la mort, et que c est une vergogne, que la raison ne nous puisse donner cette assurance que la faute du jugement nous fait avoir.

EPITRE XXXYIL

ARGtrsiEST. — I. La philosophie nous enseigne à vaincre les nécessités et à surmonter les passions. — II. 11 nous faut obéir à la raison, si nous voulons quou nous obéisse.

I. La parole que vous avez donnée, vous oblige d'être homme de bien. Vous avez fait montre et prêté le serment. Ce seroit vous piper que de vous promettre de l'aise et du plaisir en cette guerre \ je vous veux dire ce qui en est. Le serment de l'arène et de la philosophie sont semblables : en l'un comme en l'autre, on jure de souffrir le feu, le fer et les verges jusqu'à la mort. Toute la différence qu'il y a, c'est que les gladiateurs qui se louent pour les spectacles, et qui n'ont rien à payer de ce qu'ils mangent et boivent, que leur propre sang, sont obligés à une patience forcée ; et de vous, on vous la demande. Ils peuvent quitter les armes, et tenter la miséricorde du peuple; mais vous ne pouvez faire ni l'un ni I autre : il faut mourir debout et sans se rendre. Mais aussi quand tout sera bien considéré, que nous serviroient quelque peu de jours ou d'années qu'on nous sauroit donner davantage? Quand nous entrons au monde, nous venons en une guerre d'où nous n'avons jamais

ÉPiTRE XXXVII. /,o[

notre congé : lout le i-emècle que vous v avez, c'est de vaincre les nécessités que vous ne pouvez éviter^ il se faut faire passage, la philosophie le vous ouvrira. Si vous aimez votre vie , votre assurance, votre contentement, et, qui est le principal, votre liberté, le mieux que vous pouvez faire, c'est de vous jeter entre ses bras : rien ne vous peut réussir que par son moyen. La chose du monde la plus basse, abjecte, sordide , servile, et sujette à toute sorte de cruelles passions, c'est la folie. Contre tant de maîtres, qui gouvernent quelquefois l'un après l'autre, et quelquefois tout ensemble, la sagesse est le seul expédient de s'affranchir : voyez de l'aller trouver. Il n'y a qu'un chemin qui vous y mène; vous ne sauriez vous égarer.

IL Voulez-vous que tout vous obéisse, obéissez à la raison. Si vous vous laissez commander à elle, beaucoup se laisseront commander à vous : elle vous enseignera ce que vous devez entreprendre, et comme il vous v faudra conduire. Vous ne vous intriquerez point ^ A peine m'en saurez-vous nommer un qui veuille quelque chose, et qui sache rendre raison d'où lui est venue cette volonté. On ne délibère guère : tout se fait par boutades. La fortune nous rencontre aussi souvent, comme nous elle. C'est une vilenie de n'aller point, mais se laisser porter, et puis quand on voit la tempête, faire l'ébahi et demander : Qui m'a mis ici? comme y suis-je venu?

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